Critique

Le paradoxe d’Anderson de Pascal Manoukian au cœur de l’injustice sociale

28 février 2019
Par Sébastien Thomas-Calleja
Le paradoxe d’Anderson de Pascal Manoukian au cœur de l’injustice sociale

Concept économique, le paradoxe d’Anderson se définit par le constat que l’acquisition de diplômes de niveau supérieur à ceux de ses parents n’assure plus nécessairement une position sociale plus élevée. Un principe inique que décortique Pascal Manoukian dans ce roman sensible et envoûtant.

La délocalisation 

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La nouvelle tombe un soir d’automne : le poste qu’occupe Aline dans son usine de textile va être délocalisé. Alice était contremaître de toutes les nouvelles machines qui faisaient sa fierté, mais celles-ci vont être envoyées « en Afrique ou peut-être en Asie, là où s’envolent les machines des usines de la région, laissant les hangars vides de bruit et les ouvriers les mains pleines de gestes qui ne servent plus à rien ». Comme si une mauvaise nouvelle ne suffisait pas, Christophe Boîtier, son mari, contremaître chez Univerre, une manufacture de bouteilles, verra son usine fermée. Délocalisée. Aline ne fabriquera plus de chaussettes. Elle devra se contenter d’accrocher celles qu’il lui reste sur les branches de l’arbre de Saint Gilles, figure tutélaire païenne de la région, mâtinée de christianisme. Elle tente d’éloigner le mauvais sort, à commencer par repousser la visite de l’huissier, maître Gaston, qui, elle le sait, finira par frapper à sa porte, lorsqu’elle n’aura plus assez d’air pour respirer, plus assez d’argent pour payer ses traites qui l’enchaînent et qu’elle n’aura plus les moyens d’honorer : « la voiture, la maison et cette connerie de revolving pour leur semaine aux Baléares ».

Elle était prête à faire des concessions pour conserver son travail, mais c’est sans compromis qu’on lui sommera d’aller pointer chez Pôle Emploi. Avec son salaire de 1489€ brut, elle peut espérer 900€ net d’indemnités au chômage : « 250 euros en moins, dix ans d’augmentation du SMIC rayés d’un trait ». Les comptes vont devenir de plus en plus rouges et les soleils de plus en plus noirs pour cette famille qui vit au nord de l’Oise, avec leurs enfants, Mathis, le petit dernier atteint d’une maladie orpheline, et la grande Léa, qui passe son bac cette année. 

Sciences économiques et sociales

Candidate au bac ES, Économique et Social, Léa observe à travers les concepts qu’elle étudie les soubresauts d’un monde qui change : « paradoxe d’Anderson », « déclassement social », « destruction créatrice », ou encore la « casse marginale » qui est une marge d’erreur entre nouveaux emplois créés et ceux qui sont détruits. Elle se demande de quoi sera fait son avenir, sans se douter que ses parents en sont victimes. Ils ont décidé de tout cacher à leurs enfants, afin de les protéger. Insouciante, entre la chaleur réconfortante du foyer et celle des premiers émois, elle rêve de lendemains meilleurs, sociaux, écologiques et responsables, dans un monde qui n’existe pas, ailleurs. « Je rêvais d’un autre monde » comme le chantait Téléphone, et comme le danse toujours sa mère, entretenant le désir de son père. Comme La Fontaine, dans sa fable Les Animaux Malades de la Peste : « Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés / Selon que vous serez puissant ou misérable / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Les puissants dominent et peuvent vous écraser.

Dans le souvenir de la véhémence communiste de son grand-père, Aline ne s’en laisse pas compter. Elle inculque à sa fille le passé glorieux des luttes ouvrières, tandis que ses collègues se réveillent et résistent : « on n’est pas du bon côté du manche. C’est pour ça qu’il faut s’emparer des outils. » Et si certains sont soumis à l’ISF, c’est en tant qu’Intérimaire Sans Fin. « Les huissiers, les banquiers, les sociétés de recouvrement, les impôts, EDF » n’y suffiront pas : « submergés, noyés comme des taupes au fond de leur galerie », mais « serrés l’un contre l’autre ». C’est ensemble que l’espoir reviendra. Et même si à eux seuls, ils ne pourront changer le monde, ils essaieront au moins d’ « en arrondir les angles afin qu’il ne blesse plus personne ». 

Parodique, colérique, poétique et avant tout sensible, Pascal Manoukian livre ici un texte émouvant et envoûtant. Journaliste, réalisateur, photographe et écrivain, l’auteur des Échoués ou de Ce que tient ta main droite t’appartient, offre à nouveau un texte bouleversant et lucide sur les laissés-pour-compte et les ressorts de la société, qui ne pourra laisser personne de marbre. Actuel et indispensable ! 

Parution le 16 août 2018 – 294 pages 

Le paradoxe d’Anderson, Pascal Manoukian (Le Seuil) sur Fnac.com 

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Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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