Critique

Là où les chiens aboient par la queue : un récit flamboyant et plein de poésie

02 novembre 2018
Par Sébastien Thomas-Calleja
Là où les chiens aboient par la queue : un récit flamboyant et plein de poésie

La narratrice d’Estelle-Sarah Bulle est issue d’une famille guadeloupéenne, mais ne connaît rien de la culture créole. Sa tante fantasque lui fera le récit de ses origines entre mythes et réalités.

là où les chiens aboient par la queue

Morne-Galant

C’est un village au bout d’un chemin où il n’y a rien, à part des vaches et quelques habitants : « Encore aujourd’hui, les Guadeloupéens disent de Morne-Galant : « Cé la chyen ka pa japé pa ké ». Je te le traduis parce que ton père ne t’a jamais parlé créole : « C’est là où les chiens aboient par la queue ». »

La narratrice ne connaît pas le village de ses origines, ni même l’île où est née toute sa famille. Sa tante Apollone va se charger d’apporter des réponses à ses questions, et parfois des questions à ses réponses. Elle est « celle qui relie le passé au présent, la Guadeloupe à Paris, comme une racine souterraine et pleine de vie ».

Antoine, c’est « son nom de savane » choisi pour éloigner les mauvais esprits. D’une verve sans pareille, elle conte l’histoire de la famille Ezechiel. Le grand-père Hilaire marié à une « béké », une blanche d’un village fermé de colons bretons, les Blancs-Matignon.

Mais à Morne-Galant, la vie devient vite plate et morne pour une jeune fille pleine d’ambition et farouchement indépendante comme Antoine.

Pointe-à-Pitre

Antoine, dès ses 16 ans, quittera son village sans avenir pour la capitale et ses bidonvilles qui accueillent les travailleurs antillais employés par les Français. Avec pour tout bagage un parapluie rouge, une robe élimée et un mouchoir usagé, elle fera vite l’apprentissage des hiérarchies et des conventions sociales.

Retranscrite dans une langue imagée et fleurie, la vie d’Antoine devient un voyage à travers l’histoire de la colonisation de ce petit bout de terre et de ses relations avec la République française et ses promesses d’un avenir meilleur.

Créteil

Elle partira sur le territoire métropolitain pour y chercher ses espoirs et sa liberté. Mais c’est le béton sans odeur et sans âme des grands ensembles qui l’accueillera alors.

Entre Morne-Galant et Créteil, c’est une histoire conflictuelle et passionnée que nous invite à parcourir Estelle-Sarah Bulle. Une histoire d’origine et d’exil, de promesses et d’espoirs déçus ou accomplis. Partir quand on n’a pas les moyens de continuer à vivre où l’on est. Partir en n’étant plus tout à fait d’ici, ni jamais vraiment de là-bas. Une histoire de liberté, de douleur et d’identité.

Un premier roman poétique dans une langue pleine de fantaisie qui fait danser les mots et les idées. Une vraie réussite qui a obtenu le prix Stanislas 2018 à Nancy. Une découverte pleine de chaleur et de sensibilité pour une prose lyrique et facétieuse qui entraîne le lecteur à travers soixante ans d’histoire franco-antillaise.

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Parution le 23 août 2018 

Là où les chiens aboient par la queue, Estelle-Sarah Bulle (Liana Levi) sur Fnac.com 

Photo d’illustration © lecreusois

Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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