Critique

Annie Ernaux : l’hypermarché en fiction

12 juillet 2018
Par Sébastien Thomas-Calleja
Annie Ernaux : l'hypermarché en fiction
©ccipeggy

Entre journal intime et récit de vie, Annie Ernaux nous entraîne à travers les coulisses de la grande distribution. Sous le prétexte de « faire ses courses », l’auteur nous donne à lire la réalité sociale d’un pays, mais explore aussi sa propre intimité avec son écriture sensible et ciselée en renouvelant le genre de l’autofiction.

Regarde-les-lumieres-mon-amour« Voir pour écrire, c’est voir autrement »

De novembre 2012 à octobre 2013, Annie Ernaux va consigner ses observations, ses impressions lors de ses visites à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines de Cergy-Pontoise, dans lequel elle se rend régulièrement. Son but n’est pas de rédiger un essai sur les grandes surfaces en France, mais bien de « tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là. ».

Mais pour cela, c’est d’abord d’elle-même dont elle nous parle. Comme tout lieu familier, l’hypermarché génère des souvenirs : ces structures, en effet, « font partie du paysage d’enfant de tous ceux qui ont moins de cinquante ans. ».

L’occasion, pour elle, de nous rappeler comment ce nouveau mode de consommation s’est instaurée dans sa propre vie. Issue d’une famille de petits commerçants, on comprend mieux aussi son attachement au sujet. Écrivaine de l’intime, l’auteure a toujours, depuis son premier roman publié en 1974, Les Armoires vides, utilisé le récit de soi comme technique narrative, soulignant le caractère autobiographique de son œuvre.

Une sorte d’autofiction avant l’heure qui lui apportera le succès notamment avec La Place en 1983, magnifique roman sur la distanciation entre sa famille d’origine modeste et sa propre ascension sociale, ou encore Les Années, dont les souvenirs personnels nous permettent d’explorer l’histoire d’une génération.

Car, pour Annie Ernaux, parler de soi a un intérêt si c’est pour nous parler du monde.

« L’hypermarché comme grand rendez-vous humain »  

 

Des caddies vides ou plein, leur contenu, une liste de courses ramassée : « tous ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un hypermarché ne connaissent pas la réalité sociale de la France d’aujourd’hui. ». L’auteur se livre alors en effet à une véritable analyse sociale et culturelle issue de ses observations.

Des rôles domestiques toujours attribués majoritairement aux femmes, de la transmission du genre instillée par les jouets dès le plus jeune âge, aux conditions de travail des employés, ou plus largement le niveau de vie des clients et leurs comportements, Annie Ernaux nous offre ainsi une fine analyse des mutations économiques.

Elle décortique également les stratégies commerciales de la grande distribution, qui, dans une sorte de comédie du langage, entre offres promotionnelles exceptionnelles ou exclusives nous apportent des besoins ou des envies que l’on ne soupçonnait même pas.

« On nous inflige des désirs qui nous affligent », comme le chantait Alain Souchon, dans Foule sentimentale, l’auteure se livre alors à une sorte de portrait en creux de la société de consommation, mais une critique entre répulsion et fascination.

« Une capture impressionniste des choses et des gens » 


Lieu de commerce autant que lieu de vie, le supermarché est un endroit dans lequel se côtoient toutes sortes de gens différents. Peu de lieux nous regroupent et nous rapprochent autant, et de façon aussi régulière : point de rendez-vous ou de rencontre, on peut s’y sentir seul sans l’être vraiment.

« Avoir des quantités de choses qui donnent envie d’autre chose », comme le chantait encore Alain Souchon, cette déambulation dans les rayons amène aussi des rêves réconfortants : « on a soif d’idéal ».

« Regarde les lumières mon amour », ce titre poétique en dit long sur la capacité d’envoûtement de la grande distribution. 

Entre constat résigné et fascination, elle donne la voix aux plus modestes, aux invisibles. En faisant accéder l’hypermarché à la « dignité littéraire », c’est de nous tous dont parle Annie Ernaux dans ce très beau roman. Par le biais de l’autofiction, elle arrive à créer une intimité collective qui nous ressemble et nous rassemble.

 

Parution le 19 mai 2016 – 96 pages 

Photo d’illustration © ccipegg

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Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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