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Mon pauvre lapin, de César Morgiewicz : rire du pire, et écrire

14 avril 2022
Par Sophie Benard
Mon pauvre lapin, de César Morgiewicz : rire du pire, et écrire
©Francesca Mantovani/Gallimard

Mon pauvre lapin se joue des codes de l’autobiographie et de l’autofiction pour leur préférer les vertus littéraires de l’autodérision. Drôlissime et percutant.

Difficile de dire précisément quand le destin du narrateur de Mon pauvre lapin a basculé. Né dans une famille aussi bourgeoise qu’aimante, ses origines sociales et son sérieux lui ont toujours assuré l’accès aux meilleurs établissements scolaires. Chéri et choyé par sa mère, ses trois tantes et sa grand-mère, César est privilégié parmi les privilégiés.

Et pourtant. Pourtant César est terriblement malheureux ; son hypocondrie le soumet aux pires angoisses, sa timidité maladive le maintient dans une vie sociale et amoureuse inexistante. Mon pauvre lapin s’ouvre sur un coup de grâce : alors qu’il a tout pour réussir, César rate le concours d’entrée à l’École Nationale d’Administration (ENA). Et ce nouvel échec de servir de prétexte au récit de tous ceux qui l’ont précédé. Alors que le narrateur se décide à écrire un livre, il remonte ainsi le fil de ses souvenirs jusqu’à sa petite enfance – pour rapporter que chaque étape de sa vie relève du calvaire.

Mon pauvre lapin, de César Morgiewicz. En librairie depuis le 07/04/2022.

Réfugié chez sa truculente grand-mère en Floride – et alors que le reste du monde se confine pour échapper au Covid – César raconte. Tétanisé par les injonctions de réussites – sociale, économique, professionnelle, amicale, amoureuse – c’est par l’écriture qu’il se sort de la compétition. Surtout, il trouve le moyen de rendre lisibles les malheurs d’un tout jeune adulte si privilégié : sans cynisme mais avec intelligence et délicatesse – avec un inégalable sens du détail, de la cocasserie, du récit – l’auteur s’en amuse. Certes, le jeune homme est en train de passer à côté de sa vie sentimentale et professionnelle. Certes, son entrée dans l’adolescence a été une expérience particulièrement douloureuse. Mais si ce narrateur est un parfait anti-héros contemporain, l’auteur, lui, est un écrivain – et loin d’être raté.

Les plaintes de celui que sa grand-mère appelle « mon pauvre lapin » ne sont ni gratuites ni vaines. Non seulement parce qu’elles prennent à rebours l’image d’Epinal d’une jeunesse urbaine, privilégiée et branchée ; mais surtout parce qu’elles permettent au jeune adulte impuissant et malheureux de se faire écrivain. Bien loin de ses échecs, César Morgiewicz amuse autant qu’il émeut, et fait de son premier roman une flamboyante réussite.

Écoutez, cette fois, je vous laisse. Il me reste encore plein de choses à vous dire. Simplement là je n’arrive plus à me concentrer, entre ma valise, ma grand-mère qui refuse de se préparer… Sans parler des battements de mon cœur. En ce moment ils me terrifient, je les écoute tout le temps. Ils m’ont empêché de dormir hier soir. Je me demande par quel miracle chaque battement n’est pas le dernier et comment il est possible que mon cœur ne s’arrête pas. Je ne sais pas, c’est la conscience d’être vivant qui me fait peur. Par moments ça me terrorise tellement d’entendre mon cœur que je me dis oh si seulement il pouvait un peu s’arrêter de battre, celui-là… Bon, allez.

César Morgiewicz
Mon pauvre lapin

Mon pauvre lapin, de César Morgiewicz, Gallimard, 240 p. 19 €. En librairie depuis le 07/04/2022.

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Article rédigé par
Sophie Benard
Sophie Benard
Journaliste