Créer une atmosphère convaincante, accompagner le joueur et même, dans certains cas, le guider à travers les différents niveaux : la musique est aujourd’hui tellement indissociable du jeu vidéo que l’on ne se pose plus la question de savoir s’il y en aura ou non… mais plutôt à quoi ressemblera-t-elle. Une réflexion qui aurait pu étonner plus d’un joueur quelques décennies en arrière.
Quand la technologie impose la créativité
Lors du développement des premiers jeux vidéo dans les années 1960, la musique est tout simplement… inexistante. Il faut attendre 1972 pour qu’un jeu offre du son à travers son concept on ne peut plus simple : une balle, représentée par un petit carré blanc, qui se déplace à travers l’écran et rebondit sur les rebords du haut et du bas, et que les deux joueurs doivent se renvoyer. Il s’agit de l’Atari Pong, l’une des premières bornes d’arcade sur la thématique du sport, qui sera déclinée en 1975 en console de salon.
Sans crier gare, la musique, qui sonne alors comme un simple “bip”, vient de s’inviter dans les foyers. Par manque de place sur les consoles et cartouches de jeux, et à cause des contraintes technologiques de l’époque, les sons restent d’abord limités. Toutefois, l’enchaînement des “bips” créent déjà une sorte de mélodie qui retranscrit le rythme et l’intensité du jeu. Preuve en est avec le cultissime Space Invaders, produit en 1978 pour borne d’arcade et en 1980 pour la console de salon, qui fait de la musique un élément essentiel du jeu avec seulement quatre notes, et un rythme qui accélère progressivement à mesure que l’ennemi se rapproche. Plus proches du jingle que de la véritable musique, ces quelques notes représentent alors le summum de ce qu’il est possible de réaliser.
Utilisées en début et fin de partie, mais aussi entre les niveaux, ces assemblages tournent en boucle, programmées par des développeurs dans une ligne de code comme le reste du jeu et deviennent des signatures sonores, à l’image du célèbre jeu Pac-Man. Viennent ensuite les années 80, qui correspondent pour beaucoup à l’explosion de la pop-culture et à la naissance de musiques entrées au panthéon. Une dynamique dans laquelle le jeu vidéo s’inscrit, et ce dès 1983 avec la console Nintendo Entertainment System (NES). Celle-ci permet de créer des tonalités différentes qui peuvent enfin durer plus d’une minute, et des compositeurs attitrés remplacent peu à peu les développeurs pour créer des thèmes divers, adaptés à des jeux plus longs et variés.
Pour imaginer un véritable univers sonore, il faut alors faire comme au cinéma, et se tourner vers ceux capables de donner naissance à ces univers. Le premier compositeur embauché par Nintendo sera Kōji Kondō, le même à qui l’on doit en 1985 l’incontournable musique de Super Mario Bros, puis celle de The Legend of Zelda en 1987. Le succès est tel que Kondō l’enregistre avec le Tokyo Strings Ensemble, l’un des plus grands quatuors à corde de son époque, et la joue en concert à Tokyo, donnant naissance au premier concert de musique de jeux vidéo.

Un art devenu véritable outil narratif
Avec l’arrivée des consoles 16-bit puis du CD-ROM, les jeux vidéo s’améliorent en termes de graphismes et de capacités, tout comme la musique. Avec plus de mémoire et des instruments échantillonnés, les bandes-sons deviennent plus longues et plus variées. On assiste alors à une vague de recrutement de nouveaux compositeurs de formation classique tels que Nobuo Uematsu (Final Fantasy), ou encore le compositeur et chef d’orchestre Kōichi Sugiyama. Les consoles étant désormais capables d’intégrer et de reproduire le son de vrais instruments enregistrés, il est nécessaire de créer une musique capable d’enrichir les univers et personnages imaginés. Pour Castlevania : Symphony of the Night (1997), la compositrice Michiru Yamane crée une bande sonore de 44 mouvements pour accompagner l’univers baroque-fantastique dans lequel le héros affronte le maléfique Dracula.
Rock métal, jazz, musique pop, et surtout musique classique, les influences sont éclectiques et osées, et affirment un peu plus la musique comme un élément moteur du jeu vidéo. Il suffit par ailleurs de se tourner vers l’une des franchises les plus iconiques du marché pour s’en convaincre : Assassin’s Creed. Depuis le tout premier épisode en 2007, la série repose sur son concept de plonger les joueurs dans diverses périodes historiques, de l’Égypte antique à la Révolution industrielle, en passant par la Renaissance ou la guerre d’Indépendance américaine.
À chaque fois avec un défi de taille : rendre cette immersion crédible. Si des écrits ou peintures permettent d’imaginer le rendu visuel, comment retranscrire l’ambiance ? C’est là que la musique permet au jeu vidéo de faire passer un cap. Se déroulant au Proche-Orient lors de la troisième croisade, le premier épisode mêle par exemple chants chrétiens, vocalises arabes et instruments orientaux, sans toutefois renier des sons plus modernes pour ne pas tomber dans le cliché et l’anachronisme. Idem avec les épisodes suivants, qui célèbrent la Renaissance italienne avec des mélodies limpides au piano, au chant, au violon ou à la guitare et donnent ainsi la sensation d’être conviés aux bals, banquets et autres festivités de la noblesse d’époque.

On ne joue plus seulement aux jeux vidéo, on vient aussi les écouter
À l’aube du XXIe siècle, le monde des jeux vidéo atteint une telle légitimité qu’il peut alors se permettre d’attirer des noms toujours plus prestigieux, tels que Danny Elfman (Fable, 2004), Howard Shore (Soul of the Ultimate Nation, 2006) ou encore l’oscarisé Hans Zimmer, pour l’un des épisodes les plus célèbres de la franchise Call of Duty : Modern Warfare 2 en 2009. Et si le cinquième art a pu enrichir l’univers du jeu vidéo, il eût été étonnant de ne pas voir Mario et compagnie enrichir à leur tour le monde de la musique, en témoigne l’explosion ces dernières années des concerts thématiques. Organisés au Japon au début des années 2000, initialement lors des salons ou événements spécialisés, ces concerts attirent aujourd’hui un public plus large, entre connaisseurs venus célébrer le jeu vidéo, amateurs venant goûter avec nostalgie à ces véritables “Madeleines de Proust” et amoureux de la musique, venus principalement pour la prestation. World of Warcraft, Elden Ring, Assassin’s Creed ou encore Final Fantasy, sans oublier les concerts de RetroGaming, on ne compte plus le nombre de franchises qui font résonner leur musique au-delà de la console.
Un succès qui ne se limite plus seulement au public, puisque des prix et distinctions viennent désormais récompenser la musique de jeu vidéo. Il aura fallu attendre 2012 pour voir le compositeur Austin Wintory remporter un Grammy Award pour sa musique du jeu Journey. Et depuis 2023, la prestigieuse cérémonie récompense d’ailleurs l’univers du jeu vidéo avec le prix de la meilleure bande-son de l’année. Voir le modeste jeu d’aventure Sword of the Sea triompher en 2026, tandis que de grands noms de la scène musicale comme Kendrick Lamar, Bad Bunny ou Bilie Eilish récoltaient également les lauriers, telle est la preuve que la musique de jeu vidéo est désormais considérée comme une discipline musicale à part entière.
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Une épopée aussi épique que les plus grandes aventures de Zelda à retrouver, non seulement dans plusieurs ouvrages comme “Symphonie pour pixels – Une histoire de la musique de jeu vidéo”, mais surtout dans l’exposition “Video Games & Music. La musique dont vous êtes le héros”, en cours à la Philharmonie de Paris jusqu’au 1er novembre 2026.
Billet pour Video Games & Music. La musique dont vous êtes le héros” sur la FNAC
Innovations technologiques, création artistique, sans oublier une importante partie consacrée à l’immersion et à l’interaction, pas moins de 50 ans d’évolution sont retracés à travers cette exposition. Inspirée par la structure des jeux vidéo, l’exposition se déploie comme un monde ouvert, invitant le visiteur à choisir sa progression à travers un paysage dynamique mêlant son, musique et jeu. Une vingtaine de jeux jouables sont déployés tout au long d’un parcours enrichi d’artworks, de consoles, d’instruments, de photographies et de contenus audiovisuels, pour un voyage mêlant récit historique, exploration technique et immersion collective. Une aventure de plus, qui témoigne de la légitimité culturelle acquise par la musique de jeu vidéo : la voici désormais étudiée, jouée en concert et célébrée comme un patrimoine artistique à part entière.
