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Red (Taylor’s Version) : pourquoi Taylor Swift ré-enregistre-t-elle ses premiers albums ?

17 novembre 2021
Par Manon Berthier
<i>Red (Taylor’s Version)</i> : pourquoi Taylor Swift ré-enregistre-t-elle ses premiers albums ?
©TDR

C’est son cinquième album depuis que Taylor Swift a quitté Big Machine Records en 2018, et le deuxième d’une série de ré-enregistrements : Red (Taylor’s Version) est disponible depuis le 12 novembre.

Pourquoi produire une nouvelle version d’un album qui, actant une première transition de la country vers la pop en 2012, avait offert à Taylor Swift des millions de ventes et quatre nominations aux Grammy Awards ? Pourquoi ré-enregistrer d’anciens titres, comme le font parfois les artistes en fin de carrière dans l’espoir de retrouver une gloire passée, après le succès phénoménal des deux albums de 2020, Folklore et Evermore, dont le premier a remporté la prestigieuse récompense des Grammys pour le Meilleur album de l’année ? Il s’agit en fait pour l’artiste d’une nouvelle étape dans un combat de plusieurs années afin d’obtenir le plein contrôle de sa musique.

Taylor Swift contre la “grosse machine”

En 2005, l’adolescente qu’était alors Taylor Swift avait signé chez Big Machine Records, tout jeune label fondé par Scott Borchetta. Le contrat n’est pas renouvelé : en 2018, la chanteuse rejoint Republic Records, toujours au sein du groupe Universal Music, à la condition d’être propriétaire de ses “masters”, c’est-à-dire les enregistrements originaux qui servent à toute exploitation future, pour chacun de ses morceaux à venir. Ce n’était en effet pas le cas dans son précédent label – ce qui constitue d’ailleurs, et malheureusement, la norme dans l’industrie musicale. Big Machine conserve ainsi la propriété du catalogue pour les six premiers albums studio de Taylor Swift, et refuse de le lui revendre en dépit de ses demandes répétées au fil des ans, à moins qu’elle ne consente à les échanger un par un contre de nouveaux albums. L’artiste s’y oppose, comme elle s’en explique sur Tumblr en juin 2019 suite à l’annonce de la vente de Big Machine et donc de ses masters à Scooter Braun, producteur et agent d’artistes tels que Justin Bieber et Kanye West, qu’elle dénonce comme une « brute acharnée et manipulatrice ».

Puisqu’elle n’est pas en mesure de racheter sa propre musique, Taylor Swift annonce en août de la même année le ré-enregistrement de ses six premiers albums. L’objectif est clair : être l’entière propriétaire des nouveaux masters et contrôler l’utilisation, notamment commerciale, de chacune de ses chansons – dévalorisant ainsi les anciens enregistrements, que Scooter Braun revend à un fonds d’investissement privé en novembre 2019, sans l’en informer. Fearless (Taylor’s Version) est mis à disposition des fans en avril 2021 et dépasse les 50 millions d’écoutes dès sa première journée sur la plateforme Spotify.

Taylor Swift au Jingle Ball du Z100 en 2012.©Evan Agostini/Invision/AP/Shutterstock

RED : réenregistré et… augmenté

C’est donc désormais au tour de Red (Taylor’s Version), presque dix ans après la sortie de l’album originel, de s’imposer à nouveau sur le devant de la scène. 30 morceaux : les 20 chansons de l’édition deluxe, le single caritatif Ronan, l’interprétation par Taylor de deux titres, Babe et Better Man, écrits par elle mais jusque-là interprétés par d’autres artistes, et six chansons « from the Vault » (tirées de son « coffre-fort » de titres écrits pour Red mais non retenus à l’époque) qui bénéficient de collaborations avec Ed Sheeran, Chris Stapleton et Phoebe Bridgers. Enfin, le morceau sûrement le plus attendu : la version originale de dix minutes de sa chanson culte All Too Well, plus déchirante et amère encore. Elle en a tiré un court métrage avec Sadie Sink et Dylan O’Brien, qu’elle réalise elle-même, et en a proposé une performance au Saturday Night Live ce weekend. Pas de répit pour les fans de Taylor Swift, et déjà de nouveaux records battus pour cette artiste qui réussit l’exploit de démultiplier ses précédents succès année après année.

Coup de projecteur sur l’épineuse question des “masters”

La question des rapports de pouvoir internes à l’industrie musicale, défavorables aux créateurs et créatrices, dépasse bien sûr le cas particulier de Taylor Swift, mais cette dernière dispose d’une plateforme dont est dépourvue la plupart. Ses décisions et leur publicisation, ainsi que son choix d’impliquer ses fans dans le processus (voir par exemple cet appel à l’aide en novembre 2019), ont suscité de nombreuses réactions et contraint le milieu musical comme le grand public à se positionner sur cet enjeu central de la propriété des masters. Des artistes, principalement des femmes, ont soutenu leur pair et partagé leurs propres expériences négatives au sein de différents labels, tandis qu’Olivia Rodrigo a, quant à elle, crédité Taylor Swift pour son choix de négocier la propriété de ses masters lors de la signature de son premier contrat. De leur côté, les fans se sont organisées, dès la sortie de Fearless (Taylor’s Version), pour bloquer les titres des albums d’origine sur leurs plateformes de streaming et éviter qu’ils ne soient diffusés accidentellement, faisant ainsi virtuellement disparaître les anciens enregistrements.

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Manon Berthier
Manon Berthier
Journaliste
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