Entretien

Tuerie : “Lorsque l’on rappe, on peut devenir qui l’on veut”

04 mars 2024
Par Lisa Muratore
Tuerie est actuellement en tournée afin de présenter “Papillon monarque”.
Tuerie est actuellement en tournée afin de présenter “Papillon monarque”. ©Fifou

L’Éclaireur a pu rencontrer l’étoile montante du rap français, Tuerie, actuellement en tournée pour présenter son deuxième album, Papillon monarque, afin d’évoquer son parcours, son univers et son rapport à la scène.

Pourquoi avoir choisi la musique pour vous exprimer, et plus particulièrement le rap ?

C’est assez étrange, parce que j’ai d’abord été attiré par le rock, notamment par le groupe Limp Bizkit, une formation rock avec du rap dedans. J’ai osé commencer par le rap, car c’était la chose la plus accessible. Tu n’as besoin de presque rien pour rapper. Eminem a également eu une grosse influence, notamment avec les battles. J’adorais les joutes verbales et j’ai d’ailleurs commencé comme ça. Mon nom de scène vient aussi de cet univers-là. Quelqu’un a dit que j’étais “une tuerie” et les gens ont explosé de rire. C’est quelque chose qui est finalement resté. 

Clip de Without Me d’Eminem.

Quel souvenir gardez-vous aujourd’hui de ces battles ? 

J’en garde surtout l’adrénaline que ça procure ; cette effervescence dans laquelle tu es quand tu es en cours, mais que tu n’es pas concentré parce que tu penses justement au battle qui va venir à la sortie. J’en garde un souvenir très excitant. 

En quoi ces années vous ont-elles aidé à créer vos albums ? 

Ce sont deux processus complètement différents. La dimension des battles, je la retrouve aujourd’hui dans les moments sans filet, quand il y a du live, quand il faut changer un petit peu un set et qu’il faut improviser. Ça ressemble à la spontanéité qu’il faut avoir lors des battles. Sinon, c’est un exercice différent. Je fais de la musique qui est liée à l’introspection et dans laquelle il faut fouiller dans ses tripes. Quand je faisais des battles, je venais avec un personnage. Tout le monde essayait d’attaquer ce personnage-là. Ça ne te fait rien, ça rebondit sur ta coquille. 

Tuerie. ©Fifou

Quand tu écris un projet comme Bleu gospel (2021) ou Papillon monarque (2023), ton flan est immédiatement exposé. C’est beaucoup plus risqué, beaucoup plus périlleux, et ça demande plus de sincérité que le battle-rap. C’est pour cette raison que j’ai très vite fait le tour de ces événements et que je n’ai pas participé à Rap Contenders.

Comment avez-vous pensé Bleu gospel, votre premier album ? Que vous reste-t-il de cette création après votre second opus, Papillon monarque ?

Mes œuvres sont le prolongement de moi-même. Quand tu décides de faire de la musique liée à l’introspection, tu dois raconter des moments de ton histoire. Bleu gospel a failli être le premier et dernier projet, parce que ça s’est vraiment fait dans l’urgence. J’y ai mis toutes mes économies. Je ne pouvais pas retenir mes coups, je ne pouvais pas garder certains sujets pour moi vu que ça allait peut-être être le dernier. Il fallait que je parle de choses importantes. 

Tuerie. ©FIFOU

En même temps, quand tu commences quelque part, il faut se présenter. Il fallait donc que je me présente au public. J’ai essayé de le faire sous plusieurs coutures vu que j’ai énormément d’influences. Je refusais totalement d’être limité dans ma musique. Il y avait non seulement un souci de me présenter, mais aussi un souci de me libérer de chaînes invisibles ou de cases dans lesquelles l’industrie ou le public auraient envie de vous placer. 

Du fait de toutes vos influences et des genres que vous convoquez dans vos deux albums, êtes-vous d’accord avec le titre de rappeur ?

Ça me convient, parce que j’aurais pu uniquement faire de la variété que l’on aurait quand même dit que j’étais rappeur. Ce titre ne me dérange absolument pas, parce que le rap, c’est ma base. 

« La musique doit permettre aux gens de voyager le temps d’un projet. »

Tuerie

En quoi l’expérience de composition sur Papillon monarque a-t-elle été différente de Bleu gospel ?

C’était différent, parce que c’était un peu plus facile de créer sur Papillon monarque, vu que l’on avait déjà placé la première pierre avec Bleu gospel. Cet album a été un tout petit succès d’estime qui a cependant donné vraiment envie à des compositeurs importants de venir nous donner un coup de main à Kedyi, le réalisateur du projet, et moi. On a réussi à obtenir des voix en un claquement de doigts pour Papillon monarque, alors que c’était plus compliqué sur Bleu gospel. Au niveau des thématiques, je me suis choisi, encore une fois. J’ai décidé de parler de moi et, dans un souci de déconstruction aussi, il fallait que je montre encore plus de facettes de ma personnalité.

Vous n’avez pas encore fini de vous dévoiler ? 

Non, vraiment pas ! Les gens me considèrent un peu comme le gendre idéal, parce que j’ai survécu à des choses difficiles. Quand j’arrive dans une pièce, il suffit que je sourie pour que l’on pense que je suis un homme très cool. Il faut que je montre un petit peu que je suis quelqu’un avec qui ce n’est pas facile de vivre, aussi. Je n’arrive pas à accepter ce statut de “bisounours”. C’est un peu comme une face cachée, car il faut habiter avec moi pour comprendre que je peux être “relou”. 

Mélanger l’introspection et le rap, était-ce une évidence pour vous ? 

En réalité, au début, le rap était une espèce de carapace, un masque, parce que ça permettait de faire pousser des noisettes que je n’avais pas [rires]. En rappant, j’étais plus grand, j’avais de la superbe, de la répartie. Je pouvais être égocentrique quand j’en avais envie, parce que lorsque l’on rappe, on peut devenir qui l’on veut. Cependant, tu ne rentres pas dans le cœur des gens en empruntant cette porte-là. À un moment, les gens ont besoin de sincérité. 

Tuerie en concert à La Maroquinerie.©Roxane Peyronnenc

Par exemple, Bleu gospel est sorti pendant l’épidémie de Covid-19. À cette époque-là, les gens faisaient de la musique de club ou de la musique pour inciter les gens à sortir alors que personne n’avait le droit de sortir. Au même moment, le bonhomme que j’étais a décidé de raconter son histoire. Les gens étaient prêts à recevoir cette histoire-là, à l’écouter dans un lit, dans un canapé, ou avec un casque et un verre de vin. La musique doit permettre aux gens de voyager le temps d’un projet. J’arrive à proposer ça en racontant mon histoire. C’est à partir du moment où j’ai décidé d’être sincère et d’arrêter d’utiliser un personnage que ma carrière a décollé. 

Vous dites que vous voulez entrer dans leur cœur. En cela, vous proposez des chansons avec lesquelles votre public peut s’identifier. Papillon monarque aborde beaucoup de thématiques universelles et importantes, comme le deuil, la santé mentale… Cette identification, est-ce l’un de vos leitmotivs ? 

Je dois avouer que c’est d’abord purement égoïste. Je fais d’abord de la musique pour moi, tout en espérant qu’à un moment donné, ça résonne chez quelqu’un. Il y a quelqu’un qui a peut-être la même sensibilité que moi et qui va s’y retrouver.

Par exemple, j’ai fait le morceau Là où on dort heureux dans un premier temps pour moi. La seule chose que j’ai faite en pensant au public, c’est que je ne l’ai pas appelé Grand-Mère. Je ne lui ai pas donné le nom de la personne à qui je pensais en l’écrivant, parce que je savais qu’il allait certainement servir de pansement pour des gens qui traversaient exactement la même douleur que moi.

Entre le studio et la scène, que préférez-vous ?

Avant, je préférais la scène. Aujourd’hui, je préfère le studio, parce que je peux y aller tous les jours. Je disais que ma musique était le prolongement de moi-même, eh bien le studio, c’est le prolongement de chez moi. Je crée très souvent et le studio représente mon havre de paix. Avec la scène, ce qui est excitant, c’est de rencontrer des gens qui vivent à des milliers de kilomètres et qui ont pris la musique “à bras le cœur”. Ce sont des gens qui ont été transportés par ta musique alors qu’ils ne vivent pas forcément les mêmes choses que toi, mais qui ont été touchés. Ou des gens qui ont vécu la même chose que toi, qui ont été touchés et qui ont besoin de te dire merci. 

C’est très impressionnant de voir le public reprendre mes textes, des textes qui sortent de ma tête. Ce lien demande aussi un certain effort, dans le sens où il faut sans cesse se réinventer, proposer de nouvelles mises en scène, apprendre de nouveaux morceaux.

Dans quel état d’esprit êtes-vous avant de monter sur scène ? 

Très vite, avant la scène, je mets tout le stress, toutes les angoisses, dans une petite boîte. Puis, je mets un grand coup de pied avant de rentrer sur scène. Ceci dit, j’ai toujours une part de stress et je pense que je serais inquiet le jour où ça ne me le fait pas. 

Tuerie à la Maroquinerie. ©Roxane Peyronnenc

Quel morceau préférez-vous interpréter sur scène ? 

Là où on dort heureux n’est pas forcément plaisant à faire sur scène. En revanche, j’ai conscience de l’impact du morceau et du côté libérateur que ça a pour certaines personnes. J’ai vu des quarterback pleurer sur le morceau quand ils sont venus avec leur copine. J’ai vu beaucoup de personnes touchées, qui sont venues au concert juste pour ce morceau, sûrement pour pouvoir boucler une boucle. Ce morceau, c’est celui sur lequel j’ai le sentiment d’être le plus en mission. 

Il y a aussi G/Bounce, qui est très agréable à faire. C’est presque devenu un hymne. En général, je la passe trois fois durant mes concerts, parce qu’il y a une vraie énergie.

Là où on dort heureux de Tuerie.

Avez-vous déjà connu le syndrome de la page blanche ? 

Je ne dirais pas que j’ai connu la page blanche, mais j’ai déjà eu du mal à trouver le bon mot, le mot juste. Il faut savoir que je n’écris pas, je vais directement derrière le micro. Je compose spontanément. Je vais au studio comme quelqu’un qui va à la salle de sport [rires], car la musique fonctionne comme un muscle. Plus on est habitué à le faire, plus c’est facile de répéter l’exploit. Maintenant, ce n’est pas garanti que ce soit extraordinaire à chaque fois, c’est aussi un exercice très compliqué. Quand tu produis beaucoup, tu dois faire une espèce de douane et organiser tes idées.

Quels sont vos derniers coups de cœur culturels ? 

Je dois avouer que j’écoute très souvent les mêmes choses. En ce moment, j’aime bien réécouter Choose Your Weapon de Hiatus Kaiyote. C’est magnifique, il n’y a pas de règle et c’est un petit peu ce que j’aime dans la musique ! C’est complètement fou.

Clip de Choose Your Weapon de Hiatus Kaiyote.

Tuerie en tournée pour Papillon Monarque dans toute la France et au Festival Chorus, le 22 mars 2024 à Boulogne-Billancourt.

À lire aussi

Article rédigé par
Lisa Muratore
Lisa Muratore
Journaliste