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À l’origine : qui est Alan Turing, pionnier de l’informatique et de l’intelligence artificielle ?

07 novembre 2023
Par Marion Piasecki
À l'origine : qui est Alan Turing, pionnier de l'informatique et de l'intelligence artificielle ?
©DR

Héros secret de la Seconde Guerre mondiale, inventeur du test de Turing, ce mathématicien a eu une vie mouvementée. Dans sa série « À l’origine », L’Éclaireur revient sur les débuts des technologies. Ce mois-ci : Alan Turing.

Comme pour Internet, la Seconde Guerre mondiale a été un catalyseur pour l’émergence de l’informatique. Face à des armes et à des moyens de communication de plus en plus perfectionnés, il fallait sans cesse trouver des moyens de les contrecarrer. Comment Alan Turing, mathématicien de génie, a-t-il changé le cours de l’histoire bien au-delà de la guerre ? On vous dit tout.

Un héros de l’ombre…

Né en 1912 à Londres, Alan Turing montre dès son plus jeune âge une affinité pour les sciences et les mathématiques, ainsi qu’une capacité à résoudre des problèmes censés être beaucoup trop complexes pour son âge. Après avoir étudié les mathématiques au King’s College de Cambridge, il établit à 24 ans un concept fondateur de l’informatique : la machine de Turing, machine imaginaire qui serait capable de résoudre n’importe quel calcul en utilisant des 0 et des 1.

Alors que l’informatique n’en est qu’à ses débuts, il est persuadé que, dans les années 2000, il ne sera plus possible de distinguer les réponses d’une machine de celles d’un être humain.

À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, il prend des cours de cryptanalyse, une branche de la cryptographie qui consiste à déchiffrer des messages codés sans connaître la clé de chiffrement. Au cours de la guerre, il fait partie d’une équipe chargée de déchiffrer les messages de l’armée allemande codés avec des machines Enigma, qui avaient pour réputation d’être complexes et de changer régulièrement la clé de chiffrement parmi des milliards de possibilités. Avec l’aide de Gordon Welchman et Richard Pendered, il arrive à créer une machine capable de trouver la clé de chiffrement et ainsi avoir accès aux communications de l’armée allemande.

Selon plusieurs historiens et chercheurs François Morain, du Laboratoire d’informatique de l’École polytechnique, cette invention a sûrement sauvé des milliers de personnes et permis le Débarquement du 6 juin 1944 en décryptant les messages de la marine allemande. Les efforts d’Alan Turing et de ses collègues pendant la guerre restent cependant un secret militaire – donc inconnus du grand public – pendant plusieurs décennies.

… qui connaît une fin tragique

Après la guerre, il travaille sur les premiers ordinateurs, notamment à la programmation du Manchester Mark I en 1948. Il s’intéresse de plus en plus à des questions philosophiques liées aux sciences, comme la possibilité qu’une machine ait une conscience et le concept d’intelligence artificielle. Alors que l’informatique n’en est qu’à ses débuts, il est persuadé que, dans les années 2000, il ne sera plus possible de distinguer les réponses d’une machine de celles d’un être humain.

Alan Turing est également à l’origine du premier programme d’échecs, Turochamp, en 1952… Tellement en avance sur son temps qu’il n’a pas d’ordinateur assez puissant pour le faire tourner ! Il simulera donc les calculs lui-même, mais son programme perd face à un de ses collègues.

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Malgré cette carrière brillante, il y a une ombre au tableau : Alan Turing assume complètement son homosexualité dans une société britannique qui, à cette époque, la condamne. Visé par une plainte de Turing pour le cambriolage de sa maison, le voleur révèle que son complice n’est autre qu’un ancien amant d’Alan Turing. Ce dernier est condamné pour « indécence manifeste et perversion sexuelle ». Entre l’incarcération et la castration chimique, il choisit la deuxième option, qui aura des conséquences délétères aussi bien physiques et psychologiques.

Deux ans plus tard, il est retrouvé mort chez lui à l’âge de 41 ans. Si l’autopsie montre un empoisonnement au cyanure, les circonstances restent floues. Une pomme croquée ayant été retrouvée à côté de cet admirateur du film Blanche-Neige et de la scène de la pomme empoisonnée, il en est déduit qu’il avait imbibé la pomme de poison pour se suicider.

À Manchester, une plaque commémorative décrit Alan Turing comme « père de l’informatique, mathématicien, logicien, décrypteur en temps de guerre, victime des préjugés ».©Mike Seberger / Shutterstock

Cependant, certains experts de Turing comme Jack Copeland rappellent que la pomme elle-même n’a jamais été analysée, et qu’il est possible qu’il se soit empoisonné accidentellement lors d’une expérience chimique.

C’est quoi, le test de Turing ?

Si l’on entend toujours parler d’Alan Turing aujourd’hui, c’est non seulement pour ce qu’il a accompli pendant la Seconde Guerre mondiale, mais surtout pour ses recherches pionnières sur l’informatique et l’intelligence artificielle. Le test de Turing en est certainement l’exemple le plus connu.

Lors du test, une personne doit déterminer au cours d’une conversation par écrit si son interlocuteur est un humain ou une machine. Si la machine arrive à se faire passer pour un humain au point de duper son interlocuteur, elle a réussi le test de Turing. Ce test n’est pas un point de référence dans la majorité des cas d’utilisation de l’IA, qui privilégient l’efficacité à la conversation réaliste, mais tend à être mentionné dans le cas des chatbots.

Cependant, les chatbots peuvent aussi volontairement être créés pour ne pas réussir le test de Turing. Par exemple, ChatGPT rappelle régulièrement qu’il est un programme informatique quand une question sort de ses domaines de compétences.

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De la condamnation à la reconnaissance

Malgré sa fin tragique, Alan Turing est passé à la postérité. Le prix Turing, décerné par l’Association for Computing Machinery depuis les années 1960, est considéré comme l’équivalent du prix Nobel pour l’informatique.

Sa vie a par la suite été racontée dans nombre de biographies, bandes dessinées, livres-jeux et films. L’adaptation la plus connue étant Imitation Game de Morten Tyldum, sorti en 2014 et récompensé aux Oscars. La médiatisation de sa vie et de son œuvre auprès du grand public a contribué à le remettre dans la lumière. Conséquence, la reine Elizabeth II l’a gracié de sa condamnation pour homosexualité en 2013 et il apparaît sur les billets de 50 livres sterling depuis 2022.

Des rumeurs affirment même que le logo d’Apple – une pomme croquée – serait une référence à Alan Turing. Malheureusement, le créateur du logo, Rob Janoff, a lui-même démenti cette information et en a conclu : « Les histoires sont plus intéressantes que les raisons pour lesquelles j’ai conçu le logo. »

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Article rédigé par
Marion Piasecki
Marion Piasecki
Journaliste