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Les réseaux sociaux ont-ils pourri le tourisme ?

18 juillet 2023
Par Marion Piasecki
Les réseaux sociaux ont-ils pourri le tourisme ?
©Ipek Morel/Shutterstock

Instagram n’a pas inventé les destinations à la mode et les photos clichées, mais l’effet délétère des réseaux sociaux est de plus en plus visible.

Venise, Paris ou Barcelone n’ont pas eu besoin d’Instagram pour être des destinations envahies par les touristes jusqu’à saturation. Cependant, les réseaux sociaux ont bel et bien aggravé le phénomène du surtourisme, jusqu’à avoir des conséquences néfastes pour les habitants et sur certains lieux naturels. Un problème auquel le gouvernement français s’est attaqué cette année en présentant en juin dernier un plan de régulation des flux touristiques, notamment en mobilisant les influenceurs français et étrangers francophiles.

Instagram, facteur du surtourisme

Publier de belles photographies pour obtenir le plus de « j’aime » est un aspect si central d’Instagram que l’adjectif « instagrammable » est devenu synonyme de « photogénique ». Justement, pour les personnes actives sur la plateforme, l’instagrammabilité est devenu l’un des principaux critères de choix des destinations de vacances : à quoi ça sert d’aller quelque part, si je ne peux pas en partager les photos sur les réseaux sociaux ? Selon une étude d’Opinionway réalisée en 2020, 54 % des Français interrogés choisissent leur lieu de vacances en fonction du « potentiel photo » pour les réseaux.

Le problème, c’est qu’Instagram est une usine à mimétisme, c’est-à-dire que si une personne voit une magnifique photo prise dans telle ou telle rue dans une ville en particulier, elle ne va pas se contenter de se rendre dans la même région ou la même ville, elle va vouloir prendre la même photo dans la même rue. Un phénomène documenté par exemple avec le compte Instagram Club Crémieux. À Paris, la rue Crémieux est une petite rue piétonne qui se distingue par ses maisons aux jolies façades colorées, ce qui a attiré de plus en plus d’influenceurs pour leurs séances photos et créé des nuisances pour les riverains qui ne se sentaient même plus libres de sortir de chez eux sans être accusés de gâcher une photo ou un tournage.

Le compte Instagram Club Crémieux documente les influenceurs et artistes qui ne cessent d’occuper la rue Crémieux, parfois en prenant des poses bien ridicules.

Le surtourisme en ville peut avoir d’autres conséquences négatives sur les habitants, comme la difficulté de se trouver un logement à cause de l’augmentation du nombre de locations courtes, généralement bien plus rentables pour les propriétaires. C’est d’ailleurs pour cela que plusieurs grandes villes comme Paris ou Berlin veulent absolument réguler le marché des locations courtes pour éviter de pénaliser les personnes qui habitent là à l’année.

Des lieux naturels envahis

Parmi les lieux naturels les plus facilement saccagés par le tourisme de masse à cause de leur photogénie, les champs de fleurs sont très haut placé. De la lavande provençale aux tulipes néerlandaises, en passant par les tournesols au Canada, plusieurs agriculteurs ont cru bon d’ouvrir leurs champs aux touristes pour leur permettre de prendre de belles photos, avant de finalement fermer les lieux à cause de la surfréquentation et des incivilités. En effet, trop de personnes cueillaient des fleurs sans autorisation voire s’allongeaient dessus ou les piétinaient.

Encore une fois, si ce type de comportement ne date pas d’hier, les réseaux sociaux ont largement amplifié le phénomène. Auparavant, on ne montrait nos photos de vacances qu’à nos proches, c’est-à-dire quelques dizaines de personnes tout au plus. Aujourd’hui, il peut y avoir cette pression supplémentaire de montrer de belles photos de vacances à ses milliers d’abonnés et de se démarquer des autres millions d’utilisateurs à tout prix, notamment dans l’espoir de devenir influenceur et de gagner de l’argent.

Peut-on enrayer ce phénomène ? En 2019, l’ONG de protection de l’environnement WWF a lancé une campagne pour remédier à la détérioration de la nature à cause du tourisme de masse lié à Instagram. Le principe : demander aux influenceurs de remplacer leur géolocalisation par le tag « I protect nature » (je protège la nature) afin de ne pas encourager leurs abonnés à visiter ce lieu et ainsi mieux le préserver. Reste à savoir si ce type d’initiative peut vraiment inciter à réfléchir ou si ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan.

L’authenticité existe-t-elle toujours ?

Bien que les photos de la Tour Eiffel aient toujours beaucoup de succès, il peut également y avoir une volonté de trouver des perles rares et des endroits cachés des « touristes lambda ». Le problème, c’est qu’avec Internet, ces perles rares n’existent plus vraiment. Il est très facile de voir avec Google quel restaurant est très bien noté dans le quartier, aussi discret soit-il.

De plus, pour avoir plus de visibilité sur les réseaux sociaux, de nombreux restaurants récents comptent aussi sur un décor et des plats instagrammables, ce qui peut malheureusement créer une uniformisation à travers le monde. Le journaliste américain Kyle Chayka a donné un nom à cette globalisation esthétique : l’AirSpace. Des Airbnb aux cafés pour hipsters, en passant par les espaces de coworking pour nomades numériques, tout est authentique et rien ne l’est, tant cette même vision du vrai – bois brut, meubles faussement patinés, plafonniers minimalistes – est devenue identique dans de nombreuses grandes villes du monde.

Pour l’instant, le surtourisme et l’AirSpace ne connaissent pas encore de saturation ou de sursaut qui inciteraient les vacanciers à prendre du recul et à voir leurs voyages autrement. Cependant, un autre phénomène pourrait bien changer les choses : le réchauffement climatique, qui cause notamment une honte de prendre l’avion chez de nombreuses personnes. Ces dernières années, on voit ainsi de plus en plus d’articles – voire d’influenceurs – faire la promotion du voyage à vélo ou en train pour faire de belles découvertes proches de chez soi, et rappeler que le voyage lui-même peut être tout aussi important que la destination.

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Article rédigé par
Marion Piasecki
Marion Piasecki
Journaliste