Entretien

Nicolas Rogès : “Le rap n’a besoin de personne pour exister aujourd’hui”

11 mai 2023
Par Edouard Lebigre
L'auteur avait déjà signé un livre sur Kendrick Lamar en 2020.
L'auteur avait déjà signé un livre sur Kendrick Lamar en 2020. ©Nicolas Rogès

À l’occasion de la cérémonie des Flammes, entrevue avec Nicolas Rogès, auteur de Boulogne : une école du rap français sur le succès du rap en France.

Dans le Top 10 des artistes les plus écoutés en France en 2022, sept sont issus de la scène rap. Alors que la cérémonie des Flammes, créée par les médias Yard et Booska-P, s’apprête à récompenser les meilleurs artistes et albums du genre musical, L’Éclaireur est allé à la rencontre du journaliste culturel Nicolas Rogès. Auteur ce mois-ci du livre Boulogne : une école du rap français (2023), le Grenoblois analyse le succès du rap en France et son évolution depuis les années 1990.

Selon les chiffres de 2022, le rap est toujours la musique la plus écoutée en France. Comment expliquer ce succès ?

Je pense que c’est avant tout une histoire de culture hip-hop, plus que de musique. Depuis sa création dans les années 1970, elle a infusé partout, dans les baskets qu’on porte, dans les graffitis sur les murs… Il suffit de voir l’influence du breakdance dans l’histoire de la danse pour s’apercevoir que la culture rap est partout.

Je pense que ce qui fait le succès du genre, c’est aussi sa jeunesse. Le rap est une musique jeune, en perpétuelle évolution. On voit chaque semaine de nouveaux médias rap se créer, les fans ont chaque vendredi le choix entre une vingtaine de nouveaux albums, de nouveaux styles émergent… Je ne pense pas que les autres genres musicaux proposent une telle variété et un tel renouvellement.

Peut-on identifier des moments forts dans l’histoire de la popularité du rap en France ?

En 1994, lorsque IAM sort Je danse le mia, c’est une déflagration. Le morceau est un tube dansant et les membres du groupe ont par la suite essayé de se défaire de cette nouvelle image. Si on avance dans le temps, on peut également parler de la sortie de Boulbi de Booba, en 2006. Avec ce tube ultra-efficace, le rap rentre définitivement dans les clubs et tout le monde connaît son refrain.

Je pense que le rap a également su faire face à la crise de l’industrie du disque en revenant au système D et à la rue dans les années 2000 et 2010. C’est avant tout une musique de débrouillards, et on a vu des artistes comme Lacrim vendre eux-mêmes leurs CDs pour assurer leurs ventes.

Boulbi, extrait de l’album Ouest Side (2006)

Internet a évidemment aussi joué un grand rôle dans la popularité du rap. Dans les années 2010, la plateforme de streaming Soundcloud était un des moyens les plus accessibles pour un jeune rappeur de publier sa propre musique. Toute une génération de nouveaux rappeurs comme Freeze Corleone se sont développés sur la plateforme et on a même parlé de “soundcloud rap” à un moment.

Pour votre livre, vous êtes parti sur le terrain pour enquêter sur la scène rap de Boulogne, quelle a été votre démarche ?

Je pense que ce qui me plaît le plus dans Boulogne, c’est le côté magique de sa réussite. De Booba aux Sages Poètes de la Rue, on se rend compte qu’un grand nombre d’artistes importants de la scène rap vient de cette même ville, de la même zone, parfois du même bâtiment. J’ai voulu aller sur le terrain pour élucider le mystère, à travers près de 50 entretiens. C’était important de me rendre sur place, je voulais m’imprégner des lieux afin d’avoir l’écriture la plus visuelle possible.

Ce qui est fascinant avec la scène de Boulogne, c’est qu’il y existait une véritable école d’écriture rap. Des professeurs donnaient des cours, corrigeaient les textes… La scène boulonnaise travaillait la technique, le verbe, le tout pour être toujours plus fort que les concurrents. La sonorité des instrumentaux était influencée par le jazz, la soul… Si on partait vers Sarcelles ou Grigny, le son était beaucoup plus influencé par le rap de la West Coast aux États-Unis et la G-Funk.

J’rap pour les minorités des Sages Poètes de la Rue, extrait de l’album Jusqu’à l’amour (1998)

La cérémonie des Flammes est née en réaction au boycott du rap par les Victoires de la musique. Comment expliquer le traitement médiatique du genre en France ?

Évidemment le traitement du rap dans les médias généralistes pose toujours problème et c’est aussi le cas aux États-Unis. Certains clichés ont la peau dure… Cependant, je pense que le rap n’a plus besoin de cette validation pour exister. On a vu un grand nombre de rappeurs s’éloigner totalement des réseaux médiatiques et toujours avoir un grand succès. PNL fait figure d’exemple en la matière. Ils n’ont jamais donné d’interview, ne postent jamais sur les réseaux sociaux… Tant qu’ils n’ont pas d’album à défendre, on ne sait pas ce qu’il font, qui ils sont. Pourtant, dès qu’ils annoncent quelque chose, c’est un succès incroyable.

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Vous avez participé à la pré-sélection pour Les Flammes, avez-vous des favoris pour cette première édition ?

Je trouve que Dinos a fait un bel album avec Hiver à Paris (2022), même si il a été moins bien reçu que ses prédécesseurs (Imany en 2018, Taciturne en 2019 et Stamina, Memento en 2020). Je suis content que Tiakola soit aussi bien représenté dans la catégorie, c’est un artiste que j’écoute et il est bien représentatif de cette vague RnB très mélodique qui a aussi contribué à la popularité du rap. En dehors de la liste des Flammes, j’aime aussi beaucoup Sameer Ahmad, un rappeur montpelliérain d’origine irakienne et Tuerie de Boulogne.

Si j’savais de Tiakola, extrait de Mélo (2022)

Ce qui me marque dans la nouvelle génération de rappeurs, ce sont les textes qui n’hésitent plus à évoquer les questions de la dépression, de la solitude, de la santé mentale… Des artistes comme La Fève ou Khali sont assez représentatifs de ce nouveau courant, même si on peut trouver des précurseurs dans les années 2000 comme Despo Rutti et Salif qui évoquaient souvent des problèmes personnels intimes, parfois très durs.

Est-ce qu’on peut aujourd’hui identifier un “patron” dans la scène rap ?

Dans l’histoire du rap, aucun artiste n’a eu l’impact de Booba sur le genre musical. Qu’on l’aime ou non, il est indéniable qu’il a fait de grandes choses, en traversant les époques de son premier album Temps mort (2002) au succès dans les années 2010. C’est assez remarquable dans une musique en perpétuelle évolution comme le rap. Je pense qu’aujourd’hui, la place de patron pourrait se partager entre Ninho, SCH, Jul…

Autobahn de SCH, issu de la mixtape du même nom (2022).

Jul a une place vraiment intéressante dans le paysage rap. Quand il arrive au milieu des années 2010, beaucoup de gens le considèrent un peu comme une blague, mais il est pourtant devenu le plus gros vendeur de l’histoire du rap français. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas sa musique, on ne peut pas nier qu’il a apporté un son nouveau, créé un nouveau genre. On dit souvent que la tendance vient des États-Unis et c’est vrai. Lorsque la vague trap arrive en France avec Or noir de Kaaris en 2013, le style musical est déjà bien implanté chez les Américains. Avec Jul, je pense que la tendance vient plutôt de la France.

Comment voyez-vous le futur du rap dans les années à venir ?

On peut voir un rapprochement entre la scène française et les autres pays francophones. La Belgique notamment a fourni un grand nombre d’artistes qui apportent eux aussi leur pierre à l’édifice. Je pense à Caballero & Jean Jass, Roméo Elvis, Hamza, Damso… La scène québécoise se développe aussi, un artiste comme Rowjay commence à bien franchir la frontière. On parle beaucoup plus de rap francophone que de rap français aujourd’hui.

Beaucoup de gens ont annoncé la “mort prochaine du rap”, mais il a encore de très belles années devant lui. Comme je l’ai déjà dit, la musique est en perpétuelle évolution. Même moi qui écoute tout le temps du rap, je suis parfois un peu largué sur certaines tendances, mais c’est une bonne chose. Il y en a pour tous les goûts, tous les âges. Et comme le disait Booba : “Si tu kiffes pas, t’écoutes pas et puis c’est tout.”

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