Décryptage

C’est quoi la dystopie, ce genre éternel (et flippant) qui s’impose aussi dans les séries ?

30 avril 2023
Par Héloïse Decarre
L’univers de “The Power” est semblable au nôtre, à une exception près : les femmes ont le pouvoir de générer de l’électricité.
L’univers de “The Power” est semblable au nôtre, à une exception près : les femmes ont le pouvoir de générer de l’électricité. ©Prime Video

Une société où les femmes ont le pouvoir de générer de l’électricité : c’est l’univers alternatif imaginé dans la série The Power. Une production dystopique, qui signe le retour d’un genre qui n’a jamais cessé de fasciner, des discours philosophiques du XIXe siècle aux séries Netflix.

Un avenir sombre : c’est toujours ce qu’anticipe un univers dystopique. « L’acception la plus courante désigne une société pire que la nôtre », confirme Mehdi Achouche, maître de conférences en études cinématographiques anglophones à l’université Sorbonne Paris Nord. En effet, ces récits prennent place dans un futur plus ou moins proche, mais toujours terrifiant.

« La dystopie peut aussi être une “anti-utopie”, c’est-à-dire une critique de l’amélioration de la société grâce à la science ou la technologie, précise le spécialiste. Parce qu’on sait que derrière cette volonté d’amélioration se cache une machination, ou se prépare une grosse défaillance, qui va provoquer tout l’inverse. »

La dystopie, ou l’anticipation des dérives d’une société défaillante 

Désinformation, manipulation comportementale, État de surveillance… Ce sont les dérives que prévoient les classiques du genre, d’abord en littérature (Nous autres d’Evgueni Zamiatine, Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, 1984 de George Orwell…), puis au cinéma (Metropolis de Fritz Lang, Soleil vert de Richard Fleischer, Brazil de Terry Gilliam…).

Sans surprise, le format sériel s’empare aussi du style, dès les années 1970, avec des programmes post-apocalyptiques tels que Survivors (diffusée en 1975 sur la BBC), La Planète des singes (visible dès 1974 sur CBS), jusqu’aux zombies de The Walking Dead (émise à partir de 2010 sur AMC) et de The Last of Us (en cours sur HBO).

Mais aussi à travers des productions s’attardant de plus en plus sur les mécanismes conduisant à une dictature, un régime totalitaire, ou à une perte des libertés fondamentales. « Ce n’est pas quelque chose de systématique, mais, souvent, les histoires dystopiques sont politiques et nous parlent du danger face à un gouvernement qui peut devenir autoritaire », développe Mehdi Achouche. 

Dès le début du deuxième âge d’or des séries, dans les années 2000, Battlestar Galactica (diffusée entre 2004 et 2009) nous parle, par exemple, du danger d’une société humaine qui se durcit. Puis, les choses s’accélèrent. « Depuis une petite dizaine d’années, il y a un retour en popularité du genre », affirme Mehdi Achouche. 

Dans The Handmaid’s Tale, les États-Unis sont devenus une dictature religieuse dans laquelle les femmes fertiles sont condamnées à porter la progéniture de l’élite.©Hulu

Rien d’étonnant : la dystopie est un reflet de l’actualité et de la société qui la voit naître. Sur le petit écran, les essais précédemment mentionnés des années 1970 coïncident avec la crise du pétrole et le Watergate. Au début du XXIe siècle, Battlestar Galactica métaphorise le 11 septembre, la guerre contre le terrorisme et la défense des valeurs occidentales face aux fondamentalistes religieux. Et aujourd’hui, une série comme Black Mirror (produite par Netflix entre 2011 et 2019) fait écho à notre rapport à la technologie et à son impact sur notre libre arbitre.

Altered Carbon met en scène un univers où la conscience peut être transférée dans des enveloppes charnelles neuves… Pour celles et ceux pouvant se le permettre.©Netflix

De son côté, The Handmaid’s Tale (série diffusée depuis 2017 sur Hulu et adaptée du roman écrit en 1985 par Margaret Atwood), renvoie au retour de la droite conservatrice aux États-Unis, tout comme à ses tentatives d’interdire l’avortement, et plus généralement au contexte Trumpien. « Dans la première saison, on voit le Congrès se faire attaquer par les conservateurs : c’est difficile quand on voit cet épisode de ne pas penser à ce qu’il s’est passé il n’y a pas si longtemps à Washington DC », souligne Mehdi Achouche. 

De la satire des régimes autocratiques à la critique du néolibéralisme

Fiction et réalité s’entremêlent tellement que les symboles des univers dystopiques projetés sur écran finissent même, parfois, par devenir de vrais instruments de résistance. C’est ainsi que des militantes féministes n’ont pas hésité à se vêtir des célèbres robes rouges des servantes écarlates imaginées par Margaret Atwood pour dénoncer le recul du droit à l’avortement au pays de l’Oncle Sam. « Les dystopies deviennent complètement crédibles », s’étonne Mehdi Achouche.

Ce ne sont pas les pouvoirs politiques qui sont à l’origine de la disparition des libertés individuelles dans Westworld, mais les actionnaires de l’entreprise Delos.©HBO

Cette fidélité au réel existe également grâce à une évolution dans la représentation des « grands méchants » du genre. Si, depuis le XXe siècle, les dystopies sont des satires des idéologies utopistes de l’époque, notamment le fascisme et le communisme, les récits d’aujourd’hui ont légèrement changé.

« Aujourd’hui, c’est le néolibéralisme qui devient, à son tour, la cible de la satire et de la critique. On nous montre que si le projet néolibéral tel qu’il existe depuis les années 1980 est mené à son terme, nous nous retrouverons dans un monde comme celui d’Altered Carbon par exemple, où ce sont les grandes multinationales qui ont le pouvoir », explique Mehdi Achouche.

Severance dépeint une dictature au sein d’une entreprise.©Apple TV+

Les méchants deviennent les cadres de l’entreprise ou le PDG. « Dans Westworld [série diffusée entre 2016 et 2022 sur HBO, adaptation du film Mondwest de 1973, ndlr], on retrouve encore une sorte de “savant fou”, mais il est au service des actionnaires de Delos », appuie le professeur. Même phénomène dans une des dernières pépites d’Apple TV+, Severance, débutée l’année dernière. Là, la dystopie est mise en place par une firme, faisant du monde du travail un régime dictatorial sous surveillance constante. 

Entre divertissement et prise de conscience

Mais une trop grande proximité avec le monde réel peut aussi se montrer néfaste pour les productions. Years and Years, une série diffusée sur la BBC en 2019, débute cette même année et suit la vie de ses protagonistes pendant 15 ans, au fil de contextes économiques, politiques et technologiques qui se dégradent. Selon Mehdi Achouche, « la série est difficile à regarder parce que c’est vraiment la chronique d’un monde effroyable. Le rapport avec le réel est complètement assumé, peut-être un peu trop, d’ailleurs… Cela devient un peu trop réaliste pour être un divertissement. »

De façon extrêmement réaliste, Years and Years prédit les événements politiques, économiques et sociaux pendant une quinzaine d’années, à partir de 2019.©BBC One

Renvoyer le public à sa réalité… mais pas trop non plus. Les séries doivent rester sources de plaisir, avant tout. « C’est devenu un genre exploité par Hollywood, tant et si bien que sa nature acérée s’est un peu émoussée avec le temps : la dystopie est devenue un divertissement comme un autre », regrette Mehdi Achouche. Les séries dystopiques se multiplient donc autant que n’importe quel autre genre, et sont jetées aussi facilement.

En 2020, Brave New World, une tentative d’adaptation du Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, est tombée à l’eau au bout d’une saison. L’année dernière, c’est Moonhaven, une série centrée autour de l’installation d’intelligences artificielles sur la Lune, dans l’espoir de sauver une Terre ravagée, qui a, elle aussi, été annulée.

L’épisode Chute libre, issu de la saison 3 de Black Mirror, imagine une société régie par des notes, à l’image du crédit social mis en place récemment en Chine.©Netflix

Pourtant, le genre continue d’être mis en scène et, le plus souvent, de convaincre. Black Mirror, The Handmaid’s Tale ou Westworld sont couronnées de succès et attirent des millions de spectateurs et spectatrices. « On aime les dystopies parce qu’on est de plus en plus persuadés qu’on y va tout droit, pour des raisons environnementales, sociétales ou économiques », assure Mehdi Achouche. Une popularité poussée par le format.

« La série n’apporte pas vraiment grand-chose en plus au genre, reconnaît-il, si ce n’est le fait qu’il soit plus accessible. Le format anthologique, comme l’a prouvé Black Mirror, fonctionne encore mieux : on évite les mélodrames, les intrigues sentimentales, pour se concentrer sur l’essentiel, ce qui permet d’obtenir un discours beaucoup plus percutant ». Le format évolue, mais la volonté des créateurs de dystopies reste donc la même : éveiller les consciences.

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Article rédigé par
Héloïse Decarre
Héloïse Decarre
Journaliste
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