Le cinéma et le désir entretiennent indéniablement une liaison passionnelle. Au-delà de la simple suggestion, certains films ont su briser les tabous pour explorer la chair, l’interdit et le sentiment avec une audace inédite. De la tension psychologique au naturalisme brut, retour sur dix œuvres qui ont redéfini l’érotisme au cinéma.
Si le Code Hays et sa censure ont longtemps bridé Hollywood, la libération des mœurs et l’émergence de nouveaux regards ont permis aux cinéastes de filmer le sexe et l’intime comme jamais auparavant. Qu’il s’agisse de thrillers sulfureux, de fresques historiques ou de drames contemporains, ces films ne se contentent pas de montrer : ils racontent l’âme humaine à travers le prisme de l’attraction. Sélection de chefs-d’œuvre qui ont révolutionné la représentation du désir sur grand écran.
L’Amant, Jean-Jacques Annaud, 1992
Dans l’Indochine coloniale des années 1920, une jeune lycéenne française (Jane March) entame une liaison passionnée avec un riche héritier chinois (Tony Leung Ka-fai). Entre les murs d’une garçonnière à Saïgon, ils s’abandonnent à une relation charnelle intense, bravant les barrières sociales et raciales de l’époque, sous la chaleur moite des rives du Mékong.
Adaptation du roman de Marguerite Duras, L’Amant a marqué les esprits par son esthétique sublime et sa manière de filmer l’éveil des sens. Jean-Jacques Annaud réussit à capturer une sensualité tactile où le décor devient un personnage à part entière.
Basic Instinct, Paul Verhoeven, 1992
L’inspecteur Nick Curran (Michael Douglas) enquête sur le meurtre sauvage d’une rock star tuée à l’aide d’un pic à glace. Ses soupçons se portent rapidement sur la sulfureuse Catherine Tramell (Sharon Stone), une romancière à succès dont les livres semblent prédire les crimes à venir. Pris au piège d’un jeu de manipulation mortel, l’enquêteur sombre peu à peu dans une obsession dévorante pour la principale suspecte.
Véritable séisme lors de sa sortie, Basic Instinct a réinventé le thriller érotique en imposant une figure de femme fatale moderne, dominatrice et intellectuellement supérieure. En mêlant la violence graphique à une tension sexuelle omniprésente, Paul Verhoeven a poussé les curseurs de la provocation hollywoodienne.
In the Mood for Love, Wong Kar-wai, 2000
Hong Kong, 1962. M. Chow (Tony Leung Chiu-wai) et Mme Chan (Maggie Cheung) habitent dans des appartements voisins et découvrent que leurs conjoints respectifs entretiennent une liaison. Blessés, ils commencent à se fréquenter, mais se jurent de ne jamais succomber à la tentation, pour ne pas ressembler à ceux qui les ont trahis.
Chef-d’œuvre absolu de la frustration, In the Mood for Love prouve que l’érotisme réside parfois dans ce qui ne se passe pas. À travers des ralentis sublimes et des frôlements de tissus, Wong Kar-wai filme l’indicible. Le désir est alors sublimé par l’attente et le non-dit, faisant de ce film une référence mondiale.
La Vie d’Adèle, Abdellatif Kechiche, 2013
Adèle (Adèle Exarchopoulos) est une lycéenne dont la vie bascule lorsqu’elle croise Emma (Léa Seydoux), une jeune femme aux cheveux bleus. Une rencontre qui déclenchera un coup de foudre immédiat et engendrera une passion dévorante qui durera plusieurs années.
Palme d’Or à Cannes, La Vie d’Adèle a révolutionné le désir par son approche naturaliste et frontale. Abdellatif Kechiche filme les corps avec une proximité quasi documentaire, capturant l’énergie brute de l’attraction. Au-delà des scènes de sexe qui ont fait polémique, c’est l’érotisme du quotidien — un regard, une manière de manger ou de dormir — qui donne au film sa puissance émotionnelle et sa vérité universelle.
Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma, 2019
En 1770, Marianne (Noémie Merlant) est une peintre chargée de réaliser le portrait de mariage d’Héloïse (Adèle Haenel), une jeune femme sortant du couvent. Marianne doit la peindre en secret, se faisant passer pour une dame de compagnie. Entre de longues marches sur les falaises bretonnes et des séances d’observation silencieuses, nait une complicité profonde et un amour interdit.
Avec Portrait de la jeune fille en feu, la réalisatrice Céline Sciamma théorise et met en pratique le « female gaze » (le regard féminin). Le film révolutionne l’érotisme en le plaçant sur le terrain de l’égalité et de l’observation mutuelle des deux héroïnes. Ici, le désir naît de la contemplation et du souvenir. C’est un manifeste esthétique qui prouve que la retenue peut être infiniment plus charnelle que la surdémonstration.
Belle de Jour, Luis Buñuel, 1967
Séverine Serizy (Catherine Deneuve), une jeune femme bourgeoise mariée à un interne en médecine, mène une vie apparemment paisible mais reste frigide auprès de son époux. Tourmentée par des fantasmes masochistes, elle décide de passer ses après-midis dans une maison de rendez-vous sous le pseudonyme de « Belle de Jour », explorant ainsi ses désirs les plus cachés.
Luis Buñuel signe avec Belle de Jour une exploration révolutionnaire de l’inconscient et de la sexualité féminine. En brouillant les pistes entre rêve et réalité, le film dénonce l’hypocrisie de la bourgeoisie tout en traitant le fantasme comme une libération.
Call Me by Your Name, Luca Guadagnino, 2017
Durant l’été 1983, dans le nord de l’Italie, Elio (Timothée Chalamet), un jeune italo-américain de 17 ans, voit arriver Oliver (Armie Hammer), un doctorant venu aider son père archéologue. Sous le soleil écrasant, entre baignades et discussions intellectuelles, une attirance magnétique s’installe entre les deux jeunes hommes, marquant à jamais le premier grand amour d’Elio.
La force de Call Me by Your Name réside dans sa sensualité atmosphérique. Luca Guadagnino filme le désir à travers les paysages, la nourriture et la musique. Ce film a révolutionné la représentation du désir queer en le traitant avec une douceur et une universalité poignante.
Eyes Wide Shut, Stanley Kubrick, 1999
Après que sa femme Alice (Nicole Kidman) lui a avoué avoir eu des pensées adultères, le docteur Bill Harford (Tom Cruise) s’enfonce dans une errance nocturne obsessionnelle à travers New York. Cette quête de vengeance sexuelle le mène jusqu’à une mystérieuse soirée masquée organisée par une société secrète, où le plaisir se mêle au danger et à l’étrange.
Dernière œuvre de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut plonge dans les tréfonds du couple. Le film révolutionne le désir en le filmant comme un labyrinthe mental. Entre le fétichisme des masques et la mise en scène onirique, Kubrick explore la jalousie et l’imaginaire érotique avec précision, transformant une crise conjugale en une odyssée métaphysique.
La Leçon de Piano, Jane Campion, 1993
Au XIXe siècle, Ada (Holly Hunter), une femme muette, mère d’une petite fille, est envoyée en Nouvelle-Zélande pour un mariage arrangé avec un colon (Sam Neill). Son mari refuse de transporter son précieux piano, qui est racheté par un voisin illettré et tatoué, George Baines (Harvey Keitel). Pour récupérer son instrument, Ada accepte un marché : elle pourra jouer pour lui en échange de certaines libertés physiques.
La Leçon de Piano a bouleversé le cinéma mondial par sa manière de lier le toucher à la musique. Jane Campion filme la peau et les mains avec une intensité rare, faisant du piano le vecteur d’une communication érotique dépassant les mots.
Lust, Caution, Ang Lee, 2007
À Shanghai, durant l’occupation japonaise, une jeune étudiante de théâtre (Tang Wei) se fait passer pour une riche femme mariée afin de séduire et d’aider à l’assassinat de M. Yee (Tony Leung Chiu-wai), un collaborateur de haut rang. Mais alors que le piège se referme, l’espionne se laisse emporter par une relation sexuelle et émotionnelle complexe avec sa cible.
Lion d’Or à Venise, Lust, Caution est un film où l’érotisme sert de terrain de guerre. Ang Lee filme des scènes d’une intensité physique extrême pour traduire la psychologie des personnages. Le désir ici n’est pas une romance, mais une nécessité brutale, un combat où les corps finissent par trahir les convictions politiques.