Critique

Alto Braco, les racines du monde de Vanessa Bamberger

11 avril 2019
Par Sébastien Thomas-Calleja
Alto Braco, les racines du monde de Vanessa Bamberger

D’un passé oublié, Vanessa Bamberger nous fait traverser les étendues désertiques et minérales du haut plateau de l’Aubrac. Cantal, Lozère et Aveyron, l’auteur comble avec nous les trous de mémoire d’une triple identité : trois entités rassemblées sous la bannière de l’Auvergne, trois communautés géologiques et humaines qui forme le cœur de la France, et celui d’une femme.

Le goût des origines

Alto-BracoBrune est une jeune parisienne privilégiée. De nature calme et rangée, elle mène une vie paisible et épanouie en tant que directrice de crèche. Elle sort peu, n’a que quelques amies et des amants de passage souvent mariés. « Écœurée facilement », elle est incapable d’avaler un morceau de viande, n’en supporte pas l’odeur alors que la vue d’un couteau suffit à la faire défaillir. La disparition de sa grand-mère risque bien de profondément bouleverser sa vie simple et tranquille.  

C’est Douce, la bien nommée, et sa sœur Annie, également appelée Granita, qui ont élevé Brune après le décès prématuré de sa mère. Grand-mère et grand-tante, toutes deux célibataires, et célibattantes, ayant sous leur responsabilité l’éducation de cette petite fille, mais aussi leur café le Catulle à faire tourner.  De 6h du matin à 21h pour la première, 9h-minuit pour la seconde, jamais de vacances, jamais malades. Des forces de la nature, et des forces de caractère, dont s’enorgueillissait la jeune Brune. Aveyronnaises d’origine, leur verbe haut et imagé rythmera les souvenirs de son enfance. Des femmes fortes au tempérament bien trempé, à l’image de leur région natale : l’Aveyron sur les hauts plateaux de l’Aubrac, région volcanique et minérale, balayée par le vent, mystérieuse et âpre à l’identité secrète mais tenace. 

Un repas de famille

Ça commence par une mise en bouche, se poursuit par un hors d’œuvre, avant d’attaquer la viande, le couteau planté dedans. Ces moments rythment aussi bien le livre que le festin auquel nous sommes invités. 

Mise en bouche

L’Aubrac, le « haut lieu » en occitan, une culture forgée dans le roc d’une nature sauvage. Ce pays, Brune n’en a gardé aucun souvenir, malgré les nombreuses vacances passées à gambader dans les steppes rocheuses du plateau. Ses deux grand-mères semblent elles-mêmes en avoir fait l’impasse. Il va bien falloir pourtant réaliser la dernière volonté de Douce : être enterrée sur sa terre natale. 

Un plat consistant

C’est ce voyage que nous allons entreprendre, mortuaire mais haut en couleur. L’occasion  de s’immerger à travers des pages admirables dans la splendeur des paysages, mais aussi l’humanité parfois aussi rude que la terre de ses habitants. Un pays imprégné de la culture de l’élevage bovin, que l’auteure nous fera découvrir sous toutes ses coutures industrielles, biologiques ou artisanales. Un périple entre tradition et modernité d’une famille entre secret et vérité. L’histoire également des limonadiers aveyronnais, qui avaient fortement émigré pour Paris jusqu’à posséder la très grande majorité des cafés-brasseries parisiens. Une culture de terroir, mais une culture de bistrot aussi.

Le dessert

La quatrième et dernière partie sera plus sucrée, c’est le moment du dessert avec l’arrivée des entremets. C’est un véritable menu de la vie que nous compose Vanessa Bamberger dans son second roman. Le repas de famille auquel elle nous convie est composé d’identité, de transmission des origines, et de l’influence parfois profonde de nos racines rurales dans nos vies urbaines : les pieds sur terre et comment les garder. De quoi ravir nos papilles de curiosité ! 

Tour à tour tendre, mélancolique, chaud, rude ou portés par les vents, nous sommes comme cette terre en occitan, Alto Braco qui signifie le « haut lieu », mais peut aussi désigner la « grande boue ». Gare aux terrains glissants… Mais Vanessa Bamberger en épouse parfaitement toutes les anfractuosités rocheuses, nous alertant sur les dangers qui peuvent menacer une culture, si elle ne prend plus garde à ses racines terrestres et animales, si elle oublie qu’on peut à la fois « aimer et manger une vache, se nourrir de sa force et de son intelligence », et omet de prendre « sa place dans la chaîne du vivant ». Après son premier roman, Principe de suspension, qui confrontait déclin d’une entreprise et crise d’un couple, c’est ici la question de l’appartenance et de la filiation qui se mange à chaque plat et se laisse déguster sans faim !

Parution le 10 janvier 2019 – 240 pages

Alto Braco, Vanessa Bamberger (Liana Levi) sur Fnac.com

Photo d’illustration © lilbboys sur Pixabay 

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Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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