Entretien

Raconte-moi un dessin avec Riad Sattouf : « J’ai horreur des trucs idéologiques »

27 septembre 2018
Par Pauline1

2018 est une année riche pour Riad Sattouf. Alors que Les Cahiers d’Esther sont adaptés en série animée, paraît en librairie le très attendu tome 4 de L’Arabe du futur. Un nouveau volume qui marque la fin de l’innocence et révèle un secret de famille. À cette occasion, l’auteur se prête à l’exercice du « Raconte-moi un dessin » et revient sur ce qui a animé ce projet autobiographique : raconter la trajectoire du père.

L-Arabe-du-futurPouvez-vous nous parler de l’objectivité, voire de la dureté dont vous faites preuve quand vous décrivez vos parents dans L’Arabe du futur ?

Riad Sattouf : « Ce qui m’intéressait dans L’Arabe du futur, c’était de faire une bande dessinée qui soit lisible par les gens qui ne lisent pas de bande dessinée, c’est-à-dire faire quelque chose d’accessible, d’expressif et de simple à lire d’un point de vue technique, et surtout une bande dessinée qui ne porte pas de jugement moral. Je sais qu’en tant que lecteur, je suis toujours extrêmement gêné quand je lis une bande dessinée ou un livre qui m’exprime trop clairement ce que cette bande dessinée pense. Il y a des bandes dessinées d’extrême gauche, des bandes dessinées de droite… Je voulais faire quelque chose qui soit plus complexe à comprendre pour le lecteur et ça passe par montrer des choses qui ne sont pas forcément toujours très reluisantes. C’était très important pour moi d’être fidèle à mes souvenirs et à la façon dont je les avais vécus. Ça m’amuse toujours quand je suis en dédicace de voir les lecteurs : un type va me dire « dis donc votre père, quel personnage touchant, c’est marrant ! », et puis une femme arrive et dit « votre père, c’était vraiment un sale type ! » Cette multiplicité de jugements est très importante pour moi, parce que c’est ce que je recherche : que chacun se fasse son idée. J’ai horreur des trucs idéologiques et je pense que ma vie n’est ni de droite ni de gauche. Elle est ce qu’elle est, avec ses particularités, ses violences, ses duretés, et aussi ses côtés un peu moins durs. »

Cette quête d’objectivité dans l’écriture de l’enfance a-t-elle été un travail difficile ? J’imagine que vous romancez un peu vos souvenirs, à moins que vous n’ayez des souvenirs très clairs de votre enfance…

« J’ai la chance ou la malchance d’avoir des souvenirs très vifs, très présents de ces années-là. Aussi, ce sont des souvenirs qui sont sensoriels. Dans L’Arabe du futur, je voulais insérer cette dimension sensorielle : des souvenirs d’odeurs, de goûts, de sons. Évidemment, chaque scène de L’Arabe du futur part d’un vrai souvenir que je remets en scène pour qu’il soit lisible par le lecteur au sein d’une histoire. Par exemple, j’ai été de nombreuses années à l’école en Syrie, et j’ai raconté uniquement quelques souvenirs de cette période-là, alors que j’aurais pu faire 3 volumes sur mes histoires d’école en Syrie. L’important, c’est de choisir ce qu’on veut raconter pour suivre le fil conducteur de l’histoire. Mon fil conducteur, c’était de raconter la trajectoire du père et la fascination que pouvait avoir son fils pour lui. »

L'Arabe du futur

Il s’est passé presque deux ans entre la parution du tome 4 et celle du tome 3. Vous avez publié entre temps Les Cahiers d’Esther, qui a été adapté en dessin animé. Quel a été votre rôle dans cette adaptation ?

« C’était inenvisageable pour moi de « laisser le bébé » à quelqu’un d’autre. C’est une attitude que j’ai dans tout ce que je fais, et je ne m’arrange pas en vieillissant (rires) ! Je veux toujours tout contrôler. Pour Les Cahiers d’Esther, j’ai coproduit la série avec Folimage, et pour moi il n’était pas possible d’être autre chose que coréalisateur. Je ne pouvais pas être présent à 100% sur la série, parce qu’elle a été tournée à Valence, donc je l’ai coréalisé avec un réalisateur de talent qui s’appelle Mathias Varin. Le scénario suit exactement les pages de la bande dessinée. Je ne voulais absolument pas que ça s’en éloigne. On commençait par le scénario et par l’enregistrement d’une bande sonore qui servait à l’animatique. L’animatique d’un dessin animé, c’est ce moment où toutes les scènes sont représentées par des petits dessins et où l’on voit le dessin animé jusqu’à la fin de l’épisode en images fixes. Il y a une voix qui interprète tous les personnages, tous les bruitages, toutes les péripéties de l’épisode et c’est sur cette voix qu’on va construire le dessin animé. Cette voix-là, c’est moi qui l’enregistrais : j’étais avec mon petit micro et je faisais tous les personnages pour insuffler le rythme à la série. Sur cette petite bande sonore, les animateurs pouvaient commencer à travailler et, ensuite, de vrais comédiens réenregistraient les voix. Il y avait une vraie petite fille qui a le même âge que son personnage, donc 9 ans et demi. C’était très important pour moi d’être présent tout le temps auprès de cette série, parce que si la série ne me convenait pas et était ratée, c’est comme si c’était moi qui l’avais fait… Donc autant que j’y participe pour être responsable jusqu’au bout de tout ce qui pourrait lui arriver ! »

Pascal Brutal et Jacky au royaume des filles semblent être les seules « vraies fictions » que vous avez réalisées. Cela vous intéresse plus de travailler sur l’autobiographie, sur des choses réelles ?

« C’est une question que je ne me pose pas tout le temps, parce que j’ai souvent l’impression que les bandes dessinées, les livres, les projets ou les films que j’ai pu faire, ce sont eux qui viennent et pas moi qui vais les chercher. Quand j’ai fait Jacky au royaume des filles, mon deuxième film, il n’a pas du tout marché en salle. Ensuite, L’Arabe du futur est arrivé de lui-même et je l’ai fait. Je n’ai pas eu besoin de me demander « bon, qu’est-ce que je fais aujourd’hui ? Je fais un film ou une bande dessinée ? » Ça ne se passe jamais vraiment comme ça. C’est comme s’ils arrivaient les uns après les autres et moi je les faisais. C’est très peu intellectualisé. J’aimerais bien faire des bandes dessinées de genre, par exemple j’adore la science-fiction et l’heroic fantasy… Mais les bandes dessinées qui arrivent, pour l’instant, ce ne sont pas celles-là. J’attends une livraison en fait (rires). »

L'Arabe du futur 4 Planche

Est-ce qu’il y a une œuvre, tout genre confondu, qui vous a particulièrement touché dernièrement ?

« Je dirais que l’œuvre qui m’a le plus marqué, c’est la série TV Le Bureau des Légendes d’Éric Rochant. C’est l’objet artistique qui m’a le plus marqué par sa perfection, sa rigueur et la profondeur de ce que ça dit. Ça n’a rien à voir dans le propos ni dans le thème, mais c’est comme Twin Peaks de David Lynch : ce sont des œuvres qui, une fois qu’on les a vues, changent notre vie. On vit avec ce truc-là et on voit les choses de manière différente. Ce qui est très puissant dans certaines œuvres, c’est cette force de changer ce qu’on pense, la façon dont on envisage la réalité. Le Bureau des Légendes est la dernière œuvre qui m’a fait cet effet-là. »

Vous avez regardé la dernière saison de Twin Peaks ?

« Oui, j’ai regardé la saison 3 qui est pour moi un chef d’œuvre intersidéral. J’adore David Lynch, c’est vraiment un modèle absolu de liberté. On voit qu’il fait vraiment ce qu’il veut, et s’il ne peut pas faire ce qu’il veut, il ne le fait pas. C’est une excellente attitude, je trouve. »

Vous vous êtes retirés en 2016 du prix d’Angoulême : est-ce vous pouvez nous parler de la place des femmes dans la bande dessinée en général ? Est-ce que vous pensez qu’il y a eu une évolution des consciences depuis, dans le milieu de la bande dessinée ?

« Je suis très mauvais pour parler en généralités, pour parler de grands sujets généraux comme ça. Je ne suis pas tellement l’actualité de la bande dessinée non plus, je dois l’admettre. Je dessine toute la journée, je ne lis pas de BD récentes, je ne lis que des livres que je lisais quand j’étais ado… Je ne me rends pas compte, mais je crois que la BD se féminise beaucoup : il y a de plus en plus d’auteures. Quand j’ai commencé à faire de la bande dessinée, il y avait très peu d’éditeurs, une fois qu’on avait été refusé partout, on ne pouvait pas faire un blog, trouver d’autres biais pour se faire connaître… J’ai l’impression qu’aujourd’hui il y a beaucoup de moyens de parvenir à être vu. La BD était un milieu très masculin qui se féminise énormément. Ce qui m’a gêné dans le prix d’Angoulême, c’est qu’il n’y avait que des garçons, il y avait des auteures femmes exceptionnelles qui ont été oubliées du classement. Je ne voyais pas pourquoi, moi, j’y étais alors que des femmes qui avaient une carrière beaucoup plus massive que la mienne n’y étaient pas. C’était très gênant. »

Je sais que vous êtes fan de métal : quels groupes suivez-vous actuellement ?

« J’écoute quand même moins de métal que dans ma jeunesse. Quand j’étais au lycée, je faisais partie de groupes de métal, je rêvais de faire des concerts. J’en écoute encore de temps en temps quand même. Mais je ne suis plus vraiment tout ce qui se passe, je réécoute les vieux trucs : Slayer, Metallica… J’aime bien Cavalera Conspiracy : ce sont les frères Cavalera, qui avant faisait Sepultura. Je trouve ça assez émouvant que, alors qu’ils vont avoir 50 ans, ils continuent à faire des tonnes de disques et de concerts. J’aime bien cette attitude de ne pas changer, de ne pas être perméable aux modes. Je ne suis pas un grand fan de rock, je suis toujours un peu gêné par les rockeurs et leur attitude extravertie. Ce que j’aime bien dans le métal, c’est que c’est tellement extrême que ça en devient un peu ridicule et pour le coup ça devient sincère. Les groupes de rock modernes, je ne suis pas du tout. »

Parution le 27 septembre 2018 

L’Arabe du futur, Tome 4, Riad Sattouf (Allary) sur Fnac.com

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Photo de l’auteur : Renaud-Monfourny – Allary-Editions

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Pauline1
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