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Léo Ferré compositeur, sa face cachée

17 février 2014
Par Frédérique
Léo Ferré compositeur, sa face cachée
©dr

Si l’on connait Léo Ferré auteur/compositeur/interprète de chansons, on connait moins son travail comme compositeur classique. Lui-même préférait d’ailleurs se définir comme musicien que comme chanteur. La Symphonie Interrompue et La Chanson du Mal aimé furent heureusement redonnées et enregistrées en septembre 2013 à Monaco, à l’ocasion du 20e anniversaire de la mort de Léo Ferré…

léo ferréLéo Ferré musicien classique

Si l’on connait bien sûr Léo Ferré auteur/compositeur/interprète de chansons, on sait moins qu’il fut aussi un compositeur classique. Lui-même préférait d’ailleurs se définir comme musicien et non comme chanteur. Le contact avec le monde de la musique classique se fit très tôt. À 7 ans, Léo est soprano dans la Maîtrise de la cathédrale de Monaco. Et par le biais de son oncle, Albert Scotto, ancien violoniste dans l’orchestre de Monte-Carlo et Directeur du Théâtre du Casino, il assiste  aux concerts aussi bien qu’aux répétitions de prestigieux interprètes. Durant ses années de collège en internat, il se perfectionne en solfège, joue du piston dans une harmonie et commence à composer. Mais son père refuse de l’inscrire au conservatoire de musique. Ferré continuera sa formation en autodidacte (piano, harmonie, composition, orchestration). Il sera pendant quelques années, critique musical. Plus tard, entre 1948 et 1954, Ferré anime sur France Inter des émissions consacrées à la musique classique dans lesquelles il ne cachera pas ses conceptions musicales « antimodernes », critiquant en tout premier lieu la musique sérielle.

En décembre 1953 Ferré vit à Paris et commence à être connu comme auteur-compositeur-interprète. On lui présente alors un illustre compatriote, le prince Rainier (lui-même musicien). Ferré lui parle de son oratorio, La Chanson du mal-aimé sur le poème de Guillaume Apollinaire, pièce refusée par le Comité de la musique de la Radio Diffusion Française (ses prises de positions anti musique sérielle n’ont sans doute pas aidé). Après l’avoir écoutée en version piano, Rainier lui propose de donner l’œuvre à l’opéra de Monte-Carlo et lui commande une pièce symphonique pour compléter le programme (la Symphonie interrompue). La création a lieu le 29 avril 1954 à l’opéra de Monte-Carlo sous la direction du compositeur. Les deux œuvres furent rarement redonnées et les enregistrements de l’oratorio faits en 1957 et en 1972 sont difficiles à trouver. Pour commémorer le 20e anniversaire de la mort de Léo Ferré (disparu le 14 juillet 1993), la princesse Caroline de Hanovre chargea le chef italien Gianluigi Gelmetti de diriger en concert des œuvres classiques de l’illustre monégasque. Le maestro retrouva les deux partitions en Toscane, chez la veuve du musicien. Les deux œuvres furent données et enregistrées à Monaco en septembre 2013.

 gianluigi gelmetti et l'orchestre de monte-carlo

La Symphonie interrompue

Léo Ferré décrivait ainsi sa symphonie : « La Symphonie interrompue dont le thème est : un musicien recherche désespérément un thème perdu… peut-être une berceuse d’enfant. Il est constamment interrompu par les instruments qui ne veulent obéir qu’à des thèmes étrangers. La mélodie attendue jaillit enfin ! » Si l’on retrouve dans la Symphonie interrompue des couleurs, des thèmes, qui peuvent faire penser aux musiques de certaines de ses chansons, il s’agit bien d’une symphonie, en trois mouvements, de facture très classique, bien écrite et très bien orchestrée. Le 1er mouvement est plutôt rythmé au souffle épique, les percussions et les cuivres dominent. Le second mouvement débute en largo, le thème espéré fait son entrée, plusieurs fois interrompu par des thèmes du 1er mouvement qui se succèdent et s’entremêlent. Le 3e mouvement débute dans le même esprit que le 1er, épique et rythmé, mais le thème perdu sera enfin retrouvé et s’imposera à la fin sous la forme d’une vocalise angélique chantée par une soprano. Dans une écriture subtile, Ferré fait se succéder et s’entremêler rythmes et phrases musicales en lutte les unes avec les autres dans un style que je dirais héritier à la fois de Debussy et Stravinsky

La Chanson du mal-aimé

Guillaume Apollinaire a vécu à Monaco et peut-être cela explique peut-être l’intérêt de cet amoureux de la poésie française qu’était Léo Ferré pour ce poète, en particulier son recueil Alcools dont est tirée la Chanson du mal-aimé ainsi que Le Pont Mirabeau que Ferré mettra en musique à la même période. L’oratorio fut remanié en 1972 et Ferré y chantait lui-même le mal-aimé, mais Gianluigi Gelmetti a choisi de donner la première version, celle de la création. La Chanson du mal-aimé est un long soliloque en forme de complainte onirique, qu’Apollinaire écrivit après l’échec de sa relation amoureuse avec une jeune anglaise, Annie Playden. Ferré décida de découper le texte en différents intervenants : le mal-aimé (baryton), son double (baryton), une femme (ici deux sopranos), l’ange (un ténor ou un soprano enfant) en plus du choeur et de l’orchestre. Le mal-aimé passe du désespoir à la résignation avec des sursauts d’espérance. Ce « triste et mélodieux délire » (selon Apollinaire) amène des évocations bibliques, antiques, orientales, des histoires de cosaques. La partition de Ferré colle au texte de façon étonnante, suit la dynamique des mots, des idées et des images en donnant à chaque évocation une couleur et un rythme propre.

Dans la symphonie comme dans l’oratorio, Léo Ferré est fidèle à son esthétique « antimoderne ». Si le côté néo classique et très rythmique rattachait sa symphonie à Stravinsky, l’oratorio évoque plutôt Poulenc et son Dialogue des carmélites. Deux références plus qu’honorables qui ne font pas de Ferré un « plagieur », mais un héritier, gardant sa personnalité et ce souffle très particulier qu’on retrouve aussi dans beaucoup de ses chansons. Gianluigi Gelmetti, amoureux de la musique de Ferré, dirige le très bel orchestre  Philharmonique de Monte-Carlo, les solistes et le chœur Hugues Reiner, dans cette restitution qui espérons-le réparera une injustice et fera connaitre ce musicien sous un autre jour.

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Frédérique
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