Enquête

Quelle place occupe le discours amoureux dans le rap francophone ?

27 mars 2022
Par Pauline Weiss
Quelle place occupe le discours amoureux dans le rap francophone ?
©Shane Rounce/Unsplash

Longtemps considéré comme un genre musical tout entier tourné vers la revendication et la dénonciation, le rap a pourtant fait de l’amour, qu’il soit heureux ou malheureux, une thématique majeure.

« On avait dit le pire, mais aussi le meilleur. Maintenant tu soupires, y a moins de meilleur (…) T’es partie fâchée. Parce que j’ai changé, tu veux me punir. Je vais pas me venger, je veux juste me souvenir qu’on était sublimes, sublimes. » Le 18 mars dernier, après quatre ans d’absence, Disiz a dévoilé L’Amour – un album totalement consacré au sentiment amoureux – qui s’ouvre sur ce morceau, Sublime. En pleine promotion, le rappeur n’hésite d’ailleurs pas à dévoiler son côté sentimental et d’évoquer la façon dont l’amour a eu un impact sur sa vie.

Disiz n’est pas le seul à s’orienter dans cette direction. Les morceaux évoquant l’amour semblent en effet se multiplier ces dernières années, jusqu’à devenir une sorte de passage obligé de tous les albums de rap francophone. Une tendance qui se retrouve chez des rappeurs aussi différents que Lomepal, Orelsan, Nekfeu, Ninho, Laylow, Dinos ou encore Jul. Mais l’omniprésence de ce discours amoureux est-elle un phénomène si nouveau ?

De multiples façons de rapper l’amour

La journaliste et animatrice de l’émission Légendes urbaines sur RFI et France 24, Juliette Fievet, ne considère pas, elle, que l’amour soit plus présent qu’avant dans les textes des rappeur·euse·s. Elle constate plutôt que le sentiment s’impose maintenant « sous une forme différente ». « Il y a 20 ans, le rap se devait d’être conscient. À l’époque de Kery James, d’Oxmo Puccino, de MC Solaar, il demandait un cahier des charges conséquent, avec une thèse, une antithèse, une synthèse, et voulait faire de chaque chanson un thème. Ce n’est plus le cas aujourd’hui », développe-t-elle.

Joie, désespoir, échecs, regrets… Que disent de l’amour les rappeurs et les rappeuses ? « Dans le rap, personne n’a de problème à parler d’amour, mais il faut trouver un angle pour le faire de façon intéressante. Et c’est souvent celui de la culpabilité. C’est plus sincère, honnête et fragile, contrairement à ce que l’on pourrait penser », poursuit la journaliste, qui invite à distinguer les sous-genres du rap. « Chaque courant parle d’amour à sa façon, que ce soit en positif ou en négatif, souvent aussi avec beaucoup de pudeur, quand il s’agit de parler de femmes qui les ont inspirés. Au contraire, ça sera plus cru pour parler d’un plan cul », analyse Juliette Fievet. Selon elle, le tournant « amoureux » du rap a eu lieu vers les années 2010, au moment où le rap s’est mis à toucher un public de plus en plus large, en devenant de « l’entertainment, venu remplacer la variété française ».

Tous les week-ends, Juliette Fievet reçoit des rappeurs et rappeuses dans son émission Légendes urbaines.

Loin de ces distinctions subtiles, c’est souvent l’image violente et frontale qui prime lorsqu’il est question d’associer rap et amour. Mais cela n’étonne pas la journaliste, habituée à interroger les rappeur·euse·s sur la question dans son émission : « Il peut y avoir un côté gang dans le rap, qui est propre au mâle alpha. Il y a évidemment beaucoup de rappeurs qui ne développent pas leurs peines de cœur, plus par pudeur que par misogynie. Parfois aussi, ils n’hésitent pas à faire tomber les codes très masculins et à dire qu’ils se sont fait avoir par une femme. »

Pour illustrer son propos, Juliette Fievet égraine les références – qu’elle compte par dizaines ! –, de Kalash Criminel « qui est conscient, gang, parle de géopolitique, d’une cuisse de poulet, d’une femme, du respect qu’il a pour sa mère, et tout ça dans le même morceau », à Gradur et son tube Rosa, en passant par Gazo, « qui dit que l’amour c’est cool, mais qu’il n’a pas le temps parce qu’il doit gagner de l’argent ». Indétrônable champion des punchlines amoureuses, Booba arrive en premier sur sa liste, notamment avec son titre Grain de sable, issu de l’album Ultra (2021). Dix ans plus tôt, le rappeur originaire des Hauts-de-Seine se livrait déjà dans Tombé pour elle, depuis devenue sa chanson d’amour par excellence : « Je suis fou pour elle, je n’ai d’yeux que pour elle. La seule qui me convienne, je suis tombé pour elle. »

Un passage obligé ?

Les rappeur·euse·s francophones de la nouvelle génération utilisent constamment le discours amoureux, quitte à se voir immédiatement associés à leurs textes sentimentaux. En 2017, Lomepal connaissait par exemple un succès immédiat avec son premier album Flip et son morceau Yeux disent, relatant la dure réalité des relations, entre pessimisme et manque d’investissement.

Dans Jeannine (2018), porté par Trop beau, Antoine Valentinelli de son vrai nom racontait, cette fois-ci, une ancienne histoire destructrice : « Notre histoire n’aurait jamais pu finir dans le calme et la tendresse. Je te déteste comme cette phrase qui dit c’était trop beau pour être vrai. »

Nekfeu, qui a quasiment le même âge que Lomepal, a lui aussi fait évoluer sa manière de parler de sentiments entre ses albums. Dans le morceau Risibles amours, sur l’album Feu (2015), il utilise davantage des métaphores sexuelles, alors que dans Galatée sur Cyborg (2016), il s’adresse à une ancienne amante qu’il négligeait au profit de sa musique. Quant à sa véritable Chanson d’amour sur Les Étoiles vagabondes : expansion (2019), il la conclut explicitement par « t’es ma première chanson d’amour qui se termine bien ».

Dès la sortie de son premier album, en 2016, le Belge Damso reconnaissait quant à lui, au micro de Radio Nova, être « un grand romantique ». Sur QALF Infinity (2021), il consacre encore plusieurs morceaux au sentiment amoureux. Il est aussi bien question d’un « gangster tombé love » dans 911 que de la difficulté de parler de sentiments sur Sentimental, ou encore d’une rupture douloureuse dans Cœur en miettes.

Parmi les morceaux les plus éloquents de ces dernières années figure aussi Helsinki (2018) de Dinos, dans lequel il raconte la brutalité d’une rupture : « Du mal à me dire que cette histoire est lointaine, si tu savais comme je te déteste, tu saurais à quel point je t’aime. Et quand je me lève, je me rappelle que mes lèvres ne toucheront plus les tiennes. »

Début 2021, le rappeur d’origine strasbourgeoise Ashh – auparavant appelé Ashkidd – dévoilait l’album L’Amour et la violence, porté par des chansons d’amour éloquentes comme Toi et moi. Dessus, il s’offrait même un duo avec MC Solaar (Rouge), aujourd’hui encore salué pour son inoubliable chanson d’amour Caroline (1991).

L’artiste, qui a depuis présenté son nouvel opus, Opium, où il est toujours question de sentiments, nous a confié se laisser constamment inspirer par l’amour : « Depuis que j’écris, je me sens à l’aise avec ce sujet parce qu’il a de nombreuses facettes. Mais ça reste complexe d’en parler. » Après un rire timide, il se justifie : « Je ne suis pas un professionnel du sujet, j’ai beaucoup de questions. J’ai été amoureux et je le serai encore. Il y a beaucoup de portes à ouvrir parce que l’amour reste un mystère. »

Et il n’est pas le seul pour qui la thématique reste difficile à travailler : « Quand j’ai interviewé Vald, il m’a dit qu’il adorerait consacrer un album à l’amour, mais que c’est très difficile, qu’il faut beaucoup de maturité », appuie Juliette Fievet.

Inévitables, les sentiments font donc partie intégrante des sujets de prédilection des morceaux de rap, si bien que, ces dernières années, certains artistes retranscrivent leurs histoires d’amour sous la forme d’un nouveau chapitre présenté sur chaque nouvel album.

Une question de genre ?

Qu’en est-il des rappeuses ? « Les rappeuses vont souvent avoir tendance à montrer leur part de masculinité, analyse Juliette Fievet. Et, d’un autre côté, elles ne vont pas hésiter à dire qu’elles ont le cœur brisé. » Interviewée par Konbini, à l’occasion de la sortie de sa chanson Toi mon amour (2021), Chilla reconnaissait en effet : « Je veux faire la meuf badass, mais je suis grave romantique. »

Autre figure féminine du rap français, Shay parle d’amour depuis son premier album Jolie Garce (2016). Ses textes évoluent en fonction du regard qu’elle porte sur le couple : « Je crois en l’amour, mais j’ai un problème avec le couple et la position de la femme dans le couple (…) Je me fous d’être avec un mec parce que j’estime que je n’en ai pas besoin » , expliquait-elle ainsi à 20 Minutes après la sortie d’Antidote (2019).

Ainsi, certaines rappeuses se réapproprient le discours amoureux en ancrant aussi dans leur propos les inégalités de genre et la nécessité de prendre le dessus dans leurs relations.

S’inspirer loin du rap

Pour raconter l’amour, Ashh confie qu’il s’inspire de nombreux autres artistes, et pas nécessairement de rappeurs. « Je pense à l’Italien Ermal Meta et son morceau Un milione di cose da dirti que j’écoute avec ma grand-mère », partage ainsi le Strasbourgeois. En revanche, raconter l’amour en rap est une évidence, selon lui, grâce « à ses sonorités et à sa liberté ».

Dans son dernier album, Civilisation (2021), Orelsan présentait Athéna, morceau dans lequel il personnalise pour la première fois une déclaration d’amour, trois ans après le succès de Paradis : « Parce que j’aime mieux quand t’es là. Tu me protèges et guides mes pas, Athéna (…) Et crois-moi, je sais pourquoi je t’aime. Dix ans me le rappellent. » Invité de l’émission Titre à titre sur France Inter, en novembre dernier, il la qualifiait de « chanson d’amour, sans aucun second degré, sans aucune honte, aucune pudeur » et se disait inspiré par « la musique de loveur, piano-voix » qu’il écoute, et notamment celle de la chanteuse Adele.

Pas plus qu’avant, mais peut-être de manière plus libre et plus inspirée, le rap fait donc de l’amour l’un de ses moteurs, mais toujours à sa manière. Juliette Fievet conclut : « Dans le rap, il y a cette conscience que l’exercice est difficile. J’ai l’impression que les rappeurs sont souvent plus honnêtes quand il s’agit de parler d’amour que dans d’autres styles musicaux. »

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