Chaque année, au printemps, c’est la même rengaine. Une fois passé l’irrespirable course aux prix de la rentrée littéraire, une fois réussi le pari de plus en plus important de la rentrée d’hiver, les éditeurs dégainent leurs romans audacieux, ambitieux, qui sacrent l’imaginaire. Petit tour du propriétaire.
| Dimensions, de Nathalie A. Cabrol
À lire les essais, aussi érudits que haletants, de Nathalie A. Cabrol, et notamment À l’aube de nouveaux horizons, qui posait la question de l’existence d’autres formes de vie dans l’univers, on s’était déjà fait la réflexion qu’une romancière sommeillait en elle. Mais difficile d’arpenter les chemins de la fiction quand on est une astrobiologiste mondialement réputée, chercheuse en chef du prestigieux institut SETI. Alors, Nathalie A. Cabrol a pris son temps pour enfin marcher dans les traces de son maître à penser, le célébrissime astronome américain Carl Sagan, qui, à la fin de sa vie, s’autorisa à naviguer sur les rives du roman avec Contact, monument de la science-fiction porté à l’écran par Robert Zemeckis en 1997.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Nathalie A. Cabrol se lance avec une énergie contagieuse et un goût prononcé pour le mystérieux. La réapparition de carnets secrets tenus par un Leonard de Vinci au soir de sa vie, versant dans l’ésotérisme, d’étranges objets extraterrestres s’écrasant dans les Andes, avec des symboles gravés faisant écho au passé et, à l’horizon, une révélation sur la nature de l’univers. Dimensions déploie une science-fiction qui ne laisse aucune place à l’invention, qui part des faits pour mieux stimuler nos systèmes de croyances et envisager l’avenir de l’humanité.
| Le ministère du Temps, de Kaliane Bradley
Dans sa saga cultissime Harry Potter, J.K. Rowling avait inventé le ministère de la Magie, État dans l’État caché aux yeux des Moldus, qui, dans les sous-sols de Londres, règlementait l’usage de la sorcellerie. Dans son premier roman qui défie les lois de l’imaginaire, la jeune écrivaine britannique Kaliane Bradley façonne, elle, dans une Angleterre futuriste, le ministère du Temps, une institution chargée, dans le plus grand secret, de tester les limites du voyage temporel, d’en repérer les dangers et donc d’en fixer les limites.
Pour cela, une série d’expériences est menée au quotidien. L’une d’elles, consiste à ramener dans le présent des figures du passé, des « expatriés », pour étudier comment ils s’adaptent à leur nouvelle réalité. Pour les aider, ces derniers bénéficient de l’aide de ceux qu’on nomme des « passerelles », à la fois guides, gardes du corps et observateurs scientifiques.
C’est précisément le poste qu’occupe l’héroïne de cette histoire, une fonctionnaire dont on ne connaîtra pas le nom. Un jour, elle se voit attribuer un nouveau sujet d’étude, le capitaine de frégate Graham Gore, que la machine à explorer le temps a tout juste sauvé des griffes d’une expédition mortelle à travers l’Arctique en 1847. L’homme est bourru, de son temps, s’embarrasse peu de la cause féminine, ne comprend rien à ce monde qui marche sur la tête et s’agace surtout de la dramatique perte de puissance d’un Empire britannique qu’il aurait pourtant juré indestructible.
Alors que les deux personnages s’apprivoisent, non sans humour, la science-fiction qu’on pensait balisée, dans les rails, prend une tournure étonnante, dérivant vers la romance désaccordée et paranormale. Peut-on s’aimer quand on ne vient pas du même siècle ? La folle question devient primordiale à mesure que la menace plane et remet en cause l’avenir du ministère tout entier. Récit d’une histoire d’amour passée au révélateur de l’histoire.
| Ça dure une éternité et un jour c’est fini, d’Anne de Marcken
Aussi étonnant que cela puisse paraître, la frontière est poreuse entre les films d’horreur et la comédie. En poussant à fond les potards du monstrueux, du difforme, du dérangeant, l’horrifique flirte continuellement avec les limites de l’acceptable et peut conduire, en cas de rupture d’équilibre, à une grosse marrade face aux grotesques des situations. Jurisprudence : Scary Movie ou Zombieland.
Partant de ce principe, certains réalisateurs et écrivains ont voulu exploiter cette dynamique, mais avec plus de finesse (on les en remercie) pour tester narrativement les limites de cette hybridation. Ils utilisent ainsi volontairement les poncifs de l’horreur, pas pour faire peur, mais pour faire rire et émouvoir. Pour penser d’une autre manière, aussi, ce qui relève de l’étrangeté, ce qui échappe à la norme, aux règles admises.
Prenant exemple sur Jim Jarmusch et son film Only Lovers Left Alive (2013), sorte de comédie gothique mettant en scène des vampires amoureux, Anne de Marcken utilise dans son premier roman, Ça dure une éternité et un jour c’est fini, un autre marronnier de l’horreur, les zombies, pour tisser une histoire drôle et émouvante. Une femme farouchement vivante dans l’au-delà, malgré son bras en moins et un corbeau mort scellé à la poitrine, s’élance à travers l’Ouest américain, mue par un souvenir trouble du passé, l’amour perdu d’une femme. On erre avec elle en quête de ce lieu sans nom où, même quand tout est fini, nous existons encore dans la mémoire de l’autre. Un conte dystopique qui bouleverse notre appréhension de la finitude, si tragiquement humaine.