Avec une somme impressionnante de 24 invités sur son neuvième album, Gorillaz repousse encore une fois les limites en mariant légendes vivantes et voix posthumes sur un disque aux airs de montagnes russes. S’agit-il de la plus grosse des fêtes jamais organisée par Damon Albarn ou du plus étrange des enterrements ? Certainement un peu des deux. Explications.
Noodle, Russel et 2D scrutant l’horizon, perchés sur une montagne, tandis que Murdoc, smartphone accroché à la main, regarde ailleurs : le moins que l’on puisse dire de la pochette du nouveau Gorillaz, c’est qu’il s’agit certainement de la plus intrigante jamais dessinée par Jamie Hewlett. Trois ans après le dernier album en date (The Cracker Island, 2023) The Mountain cache quelque chose de plus qu’un simple hommage à l’alpinisme. Et le fait qu’une partie des héros du groupe fictif le plus célèbre du XXIe siècle tourne le dos en cherchant quelque chose au-delà des nuages en dit beaucoup sur la raison même de ce disque à la tracklist démentielle.
Sauf que cette fois, outre les inspirations indiennes largement assumées, il ne s’agit pas d’un disque-concept, mais d’un album-vérité. Car peu le savent, mais Albarn est mort. On ne parle pas du fils, mais du père.

Albarn est en berne
À force de consommer la réalité déformée de nos artistes préférés sur les réseaux sociaux, on finit hélas trop souvent par l’oublier : le succès ne protège pas des malheurs. Damon Albarn en sait quelque chose : déjà star depuis les années 1990 avec Blur, et auteur de la plus lucrative des reconversions avec Gorillaz et ses 15 millions d’albums vendus en quatre ans (Gorillaz en 2001 puis Demon Days en 2005), l’artiste anglais ultraprolifique a vécu un drame comme on en connaît tous, avec la disparition de son père, Keith Albarn, mort des suites d’un cancer le 23 juillet 2024, à l’âge de 85 ans.
« Si on voulait aborder le sujet de la mort, il me fallait des personnes disparues pour m’aider à en parler. »
Damon Albarn
Comme Thomas Bangalter avec son père musicien (Daniel Vangarde), c’est ainsi que les fans de Gorillaz ont pu découvrir sur le tard que le paternel de Damon Albarn était lui-même un artiste passionné par l’art hindou – ne cherchez pas plus loin les causes des sonorités de The Mountain ni les raisons de la présence de la sitariste Anoushka Shankar, fille de Ravi.
Architecte et amateur d’art et de design, Keith Albarn fut célèbre en son temps pour avoir aidé à l’organisation de la première expo de Yoko Ono. On lui doit également des créations artistiques comme Spectrum, dit le « premier palais des plaisirs psychédéliques » inauguré l’année de la naissance de son fils (1968). L’homme fut également le directeur du département des beaux-arts du North East London Polytechnic.
Le CV du père-mentor en dit évidemment long sur la formidable carrière artistique du fils, et encore plus sur son enterrement : à la mort de Keith Albarn en 2024, Damon s’est rendu sur les berges du Gange, à Varanasi, pour disperser ses cendres. Le choix est tout sauf un hasard : la ville indienne est connue comme un lieu de pèlerinage pour le deuil des êtres chers. Dix jours après la mort du père d’Albarn, c’est celui de Jamie Hewlett qui disparaissait à son tour. Un alignement funèbre des planètes qui donne aujourd’hui naissance à un disque-pansement où les fantômes sont conviés comme autant d’invités d’une fête mystique.

Cimetière indien
Ni vraiment triste ni trop heureux, The Mountain est, on l’aura compris, un disque de deuil pour les deux fondateurs de Gorillaz. La particularité de l’album, outre le fait qu’on y trouve comme chaque fois une impressionnante liste de featurings : la moitié d’entre eux sont morts ! Imaginez le casting : Dennis Hopper, Bobby Womack, Dave Jolicoeur (De La Soul), Tony Allen, Mark E. Smith… le point commun entre tous ces noms bien connus dans la pop culture, c’est qu’ils ont tous croisé un jour ou l’autre la route de Gorillaz, et que ces prises inédites se retrouvent aujourd’hui sur The Mountain.
Exit l’idée de traficoter des voix posthumes grâce à l’intelligence artificielle : Damon Albarn jure que ces featurings post-mortem (parfois une voix, parfois un refrain, parfois plus) sont issus d’anciennes sessions d’enregistrement avec Gorillaz. On le croit sur parole : Mark E. Smith, feu chanteur de The Fall, était présent sur le Glitter Freeze de Gorillaz en 2010 (on le retrouve aujourd’hui sur l’excellent Delirium). Même son de cloche pour la légende Bobby Womack (déjà présent sur Stylo en 2010) ; quant à David Jolicoeur (décédé en 2023), il a tout simplement coécrit le tube Feel Good Inc.. Seul absent sur ce qui ressemble à un best of des chutes de studio de Gorillaz : Lou Reed (invité par Albarn en 2010 sur Some Kind of Nature), dont la présence sur The Mountain a été rendue impossible par les ayants droit.
« En Occident, la mort est définitive. Alors qu’en Inde, la tristesse vient du fait de savoir qu’on ne reverra pas ce membre de la famille sous cette forme, mais on célèbre l’idée qu’il va recommencer. »
Jamie Hewlett
Un dialogue entre les morts et les vivants
Alors que cette liste impressionnante de défunts dans le cortège aurait pu plomber l’ambiance de ce neuvième album, il n’en est rien. Le génie Albarn, toujours en action, réside ici dans le plan de table pour les invités. Outre les morts, on dénombre un sacré paquet d’artistes vivants qui éclipsent eux-mêmes toutes les fantaisies de la bande à Murdoc : The Sparks sur l’excellent The Happy Dictator, le Syrien festif Omar Souleyman sur le banger Damascus, les punks d’Idles sur The God of Lying et même le bassiste de Clash (Paul Simonon) ou encore le guitariste de The Smiths (Johnny Marr) réunis sur un titre.
Ce casting digne d’un blockbuster chanté en cinq langues (arabe, anglais, hindi, espagnol et yoruba) donne ainsi naissance à un disque d’entre-deux-mondes, à écouter comme une capsule temporelle permettant un voyage entre les genres, les époques et les différentes vies de Gorillaz. Le nom de l’album lui-même a été trouvé en souvenir d’une ancienne visite d’Albarn et Hewlett au Fort d’Amber, à Jaipur, en Inde. Le fait que les deux aient pour ce nouvel album pris leur envol artistique en créant leur propre label (Kong Records) est un autre signe qu’il était temps pour le projet de s’affranchir du passé, mais sans rien oublier.
Une écoute en avant-première mondiale à la Fnac
Quand on est un groupe « vieux » de 28 ans (Gorillaz s’est formé en 1998), on s’attend logiquement à ce que les fans soient plus âgés que vous. Or, ce mercredi 25 février à la Fnac Saint-Lazare, il n’en était rien. C’est ici, comme dans quatre autres Fnac françaises, qu’a été diffusé en avant-première mondiale The Mountain. Et à en juger par la moyenne d’âge (la trentaine), tous les gens dans la salle pleine à craquer sont nés avec Damon Albarn planqué dans le berceau. « Vous vous apprêtez à vivre une expérience sonore qui dépasse le simple cadre d’un album, explique un membre de la Fnac. Vous serez les premiers au monde à découvrir ces morceaux. »
Chacun semble mesurer sa chance en découvrant les goodies offerts en préambule (planche de stickers et poster) et c’est parti pour une petite heure d’écoute inattendue, à plusieurs, avec la voix de Damon dans les oreilles. Certains ont déjà réservé le vinyle exclusif White Label, disponible en édition extrêmement limitée à la Fnac, d’autres trépignent en écoutant The Happy Dictactor en featuring avec les Sparks (certainement l’un des meilleurs moments de cette écoute, à en juger par les têtes qui bougent). D’autres, enfin, restent debout pour savourer l’instant comme s’ils vivaient un concert. À droite comme à gauche, certains commencent à échanger leurs impressions sur ce neuvième album, « surprenant, mélancolique et hyper varié ». Verdict ? Retour gagnant pour Damon et Jamie.
« Le défi qu’on s’était fixé, c’était de faire un album sur la mort qui rende les gens moins effrayés par la mort », confie Damon Albarn dans le communiqué presse. Un pari réussi qui donne déjà envie de se propulser dans le futur pour assister à la prochaine réincarnation de ce Gorillaz fictif, et donc, par définition… immortel.