Décryptage

De Big Little Lies à L’affaire Laura Stern, comment les séries décryptent enfin les violences sexuelles

17 février 2026
Par Marion Olité
Les quatre épisodes de “L’affaire Laura Stern” sont disponibles sur HBO.
Les quatre épisodes de “L’affaire Laura Stern” sont disponibles sur HBO. ©HBO/France Télévisions

Diffusée sur HBO Max le 22 janvier dernier et mise en ligne sur France.tv à compter du 19 février, la série L’affaire Laura Stern marque une nouvelle étape dans la représentation des violences sexistes et sexuelles sur le petit écran depuis #MeToo. Décryptage.

Dans une petite bourgade française, Laura Stern (Valérie Bonneton), une pharmacienne et mère de famille sans histoires, a créé l’association Femmes debout pour venir en aide aux femmes victimes de violences conjugales. Un jour, elle assiste, impuissante, au féminicide d’Audrey par son compagnon. Alors, Laura décide de prendre les choses en main.

Avec son antihéroïne qui agit face à un système policier et judiciaire défaillant, et à une société qui détourne le regard, L’affaire Laura Stern, série créée par Frédéric Krivine et Marie Kremer, confronte la figure de la justicière post-#MeToo au réel.

Exit les vengeances spectaculaires à la Revenge (2017) ou Promising Young Woman (2020), qui nous font par ailleurs du bien par un effet de catharsis, mais restent assez éloignées de la réalité. Les productions de la décennie post-#MeToo se sont attachées à explorer les violences sexistes et sexuelles (VSS) dans toute leur complexité.

Déplacer son regard

Dans le sillage de la dernière vague féministe et ses millions de témoignages de victimes de violences sexistes et sexuelles, la société a enfin déplacé son regard. La fiction reflète ce changement de point de vue. Les séries les plus importantes de la décennie 2016-2026 sur le sujet s’intéressent à la psyché de la victime et aux conséquences des violences sur le long terme : stress post-traumatique, hypervigilance, comportements autodestructeurs, sexualité chamboulée, difficile reprise de confiance en soi…

I May Destroy You.©HBO

Dans I May Destroy You (2020), créée et interprétée par Michaela Coel, Arabella enquête sur son propre viol, subi lors d’une soirée dans un bar, durant laquelle elle a été droguée. Il suffit d’une odeur ou d’une situation pour qu’elle soit assaillie de fragments de scènes de l’agression. Sa mémoire traumatique lui fait revivre l’enfer.

On est aussi dans les têtes d’Aimee (Aimee Lou Wood) dans Sex Education (2019-2023) et de Joey (Odessa A’zion) dans Grand Army (2020) : la première subit une agression sexuelle dans un bus (un homme lui éjacule dessus), la seconde un viol par deux amis dans un taxi.

Créées respectivement par Laurie Nunn et Katie Cappiello, Sex Education et Grand Army dépeignent leur trajectoire de reconstruction après l’agression. Elle passe par de la colère légitime, une réappropriation de son corps par la danse pour Joey, ou encore par la sororité pour Aimee, épaulée par ses camarades de classe alors qu’elle doit remonter dans le bus où elle a été agressée.

Emprise et gaslighting

De Big Little Lies (2017-2019) à Maid (2021), en passant par L’affaire Laura Stern, les séries de l’ère post-#MeToo dissèquent les mécanismes de l’emprise. Selon le site Santé sur le net, il s’agit « d’une forme d’aliénation qui affecte l’intégrité psychique de la victime et sa capacité de jugement ». Dans Big Little Lies, le personnage de Celeste (Nicole Kidman), une femme mariée et mère de deux fils, subit des violences conjugales depuis plusieurs années.

Big Little Lies.©HBO

Il lui faudra l’aide d’une psychiatre, de ses amies, le témoignage d’une autre victime de la violence de son mari et la prise de conscience que cette situation a des conséquences sur la construction de ses deux jeunes fils, pour que Celeste sorte peu à peu de son déni et cesse de protéger celui qui la détruit. Les scènes de sa vie quotidienne avec Perry, tantôt sereines, tantôt violentes, suivies de grandes excuses, nous font comprendre pourquoi Celeste et, plus généralement, les femmes victimes de violences conjugales ne partent pas de leur foyer à la première alerte.

Créée par Molly Smith Metzler, la série Maid (2021), portée par Margaret Qualley dans le rôle d’Alex, une jeune femme de ménage qui tente de fuir la violence de Sean, son compagnon, explore particulièrement ces mécanismes. Il l’isole de ses proches, la rend dépendante matériellement, refuse de la laisser sortir de chez eux. Elle traverse une terrible dépression et ne sort plus de son canapé. Elle vit dans la terreur des futurs agissements de Sean.

Dans L’affaire Laura Stern, le personnage de Camille vit un mariage sous emprise. Constamment dévalorisée par son mari, menacée de mort sous couvert de blagues, elle effectue une tentative de suicide. Le bourreau place sa victime dans une situation de brouillard mental telle qu’elle finit par penser qu’elle est folle. Pour en arriver à la faire douter de ses perceptions, il utilise des techniques de gaslighting, concept qui décrit le fait de travestir la vérité pour manipuler psychologiquement une personne.

Déconstruire le récit de la “bonne victime” face au “monstre”

Ces séries centrées sur les violences sexistes et sexuelles ont permis de déconstruire un certain nombre de préjugés. Unbelievable, qui suit la trajectoire de Marie (Kaitlyn Dever), une jeune femme victime d’un viol et accusée par la police de mentir, dénonce l’injonction à être une « victime parfaite ». Après son agression, Marie fait la fête et ne semble pas traumatisée par ce qui lui est arrivé (le mot clé de cette phrase étant « semble »).

Unbelievable.©Netflix

La jeune femme va perdre son travail, ses amis et être accusée de fausse déclaration par la police. La série nous dit que chaque victime de VSS a sa façon de répondre au traumatisme. Il serait temps d’arrêter de les juger et de demander plutôt des comptes aux agresseurs et au système qui permet leur impunité.

S’il n’existe pas de bonne victime, il n’existe pas non plus de monstre. Dans Unbelievable, Marie fait face à un violeur en série, mais ce genre de criminel hors norme est une exception. En France, neuf femmes sur dix connaissent leur agresseur. Ce sont des pères, des frères, des proches de la famille qui violent et sont responsables dans leur grande majorité des féminicides (meurtre d’une femme en raison de son genre, il s’agit d’un crime de possession).

Sambre.©France 2

Big Little Lies, Maid ou The Handmaid’s Tale nous ont montré que ces hommes ont appris à masquer leur violence aux yeux de tous et toutes pour se faire passer pour l’époux irréprochable d’une femme instable. Créée par Alice Géraud et Marc Herpoux, Sambre (2023) suit, sur six épisodes qui alternent les points de vue (la victime, la police, la justice, etc.), la traque d’Enzo Salina, un violeur en série qui a sévi de 1988 à 2018.

Dans une scène qui a véritablement eu lieu (la série repose sur des faits réels) et montre le niveau d’impunité qu’il ressent, le violeur prend l’apéro avec les policiers avec lesquels il joue au foot et ironise sur le fait que le portrait-robot de l’homme qu’ils recherchent lui ressemble beaucoup. La production explore comment sa couverture de « bon père de famille » toujours prêt à aider ses voisins lui a permis de passer sous les radars pendant tant d’années.

Les violences sexistes et sexuelles touchent toutes les femmes

Ces séries insistent sur le fait que les femmes subissent ces violences, quels que soient leur classe sociale, leur âge ou leur couleur de peau. Dans Sex Education, lors d’une retenue, les adolescentes Aimee, Maeve, Olivia, Ola, Lily et Viv réalisent que la seule chose qu’elles ont en commun, c’est d’avoir fait face à des « pénis non-consentis ». Dans L’affaire Laura Stern, Laura reçoit divers profils de victimes de VSS dans son association : des femmes blanches, racisées, issues de la classe populaire ou bourgeoise… L’œuvre fait aussi état du spectre des violences : physiques, psychologiques (souvent diminuées, à tort), ou encore inceste.

Maid.©Netflix

Si les femmes de toutes les classes sociales sont concernées par ces violences, une série comme Maid, centrée sur une jeune femme pauvre et mère d’une enfant, rappelle qu’il est particulièrement dur pour les femmes précaires de se sortir d’une relation toxique. Elles bénéficient d’un système de soutien moindre, sont matériellement dépendantes de leur compagnon et ont parfois des enfants à charge.

Des séries qui interrogent les structures de pouvoir

Ces séries mettent en lumière les défaillances des institutions censées protéger les citoyennes. En première ligne au moment d’aller porter plainte, la police n’est pas formée à recueillir des témoignages de femmes victimes de violences. Dans Unbelievable, la prise en charge de Marie, catastrophique, conduit à une revictimisation. On l’accuse d’avoir menti. Dans Sambre, la police minimise l’agression de Christine (Alix Poisson), la première victime, fréquente le violeur et ne fait pas le lien entre plusieurs viols ayant eu lieu dans la même région.

Sambre.©France 2

L’affaire Laura Stern pointe les limites de la justice : Audrey est tuée par son ex-compagnon alors qu’elle avait porté plainte plusieurs fois, le mari violent de Camille et le mari incesteur et violent d’Aminata étaient en train de tuer des femmes à petit feu, sans que personne ne les en empêche.

Manque de formation (I May Destroy You et Unbelievable proposent aussi des séquences de prise en charge réussies des victimes pour montrer que c’est possible), sexisme systémique au sein des institutions, arsenal juridique insuffisant, empathie envers les agresseurs… Les séries post-#MeToo centrées sur les VSS épinglent avec acuité toutes les structures de pouvoir qui permettent aux hommes de continuer à violenter et à tuer les femmes.

I May Destroy You.©HBO

Que faire face à la violence masculine ? Ces fictions n’apportent pas de réponse simple, mais elles nous font réfléchir. Laura Stern est-elle une meurtrière ou une héroïne ? « Vos meurtres, c’est un geste politique. C’est un cri de rage, c’est un ras-le-bol sociétal », affirme Maître Spitz à Laura dans L’affaire Laura Stern, dont le dernier épisode, passionnant, replace le système judiciaire au cœur des débats.

En une petite décennie, la représentation des violences sexistes et sexuelles a fait un pas de géant, tous genres confondus. Qu’il s’agisse de drames, de thrillers, de dystopies (The Handmaid’s Tale s’est attachée à dépeindre le viol du point de vue de la victime) ou de teen dramas, les séries se sont fait le reflet d’une prise de conscience collective. Elles ont contribué à un changement des mentalités.

L’affaire Laura Stern.©HBO/France Télévisions

La dernière en date, L’affaire Laura Stern, s’attaque à la violence la plus insupportable, celle qu’on ose à peine regarder : les féminicides. Et elle le fait avec beaucoup de sincérité, de nuance, se refusant à tout sensationnalisme. Ces représentations fictionnelles manquent toutefois encore de diversité. Les récits de VSS centrés sur des femmes racisées, transgenres ou en situation de handicap peinent à trouver le chemin de nos écrans. Il reste encore du travail pour représenter au mieux les vies de toutes les femmes sacrifiées sur l’autel du patriarcat.

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