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Les écrivains aussi sont du voyage

18 février 2026
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Extrait du film “Sur la route” de Walter Salles (2012).
Extrait du film “Sur la route” de Walter Salles (2012). ©Concorde Filmverleih GmbH

Des reportages littéraires passionnants et décalés nous content les pérégrinations des grands écrivains à travers le monde. Des récits de voyages érudits, poétiques, pour mieux comprendre leur rapport à l’autre et à eux-mêmes.

| Le rêve inachevé de Jack Kerouac, de Pierre Adrian

S’il a la stature du romancier, Pierre Adrian a l’âme d’un aventurier. En 2018, alors jeune écrivain adoubé par la critique pour son premier livre, La piste Pasolini, et tout juste récompensé du prix Roger Nimier pour le deuxième, Des âmes simples, il prenait ainsi la route avec son acolyte Philibert Humm, autre baroudeur certifié (devenu depuis, avec Roman fleuve et Roman de gare, le chef de file perché des nouveaux écrivains-voyageurs), pour écrire un Tour de la France par deux enfants d’aujourd’hui. En Peugeot 204 jusqu’à Clermont-Ferrand, en train jusqu’à Marseille, en voilier de la Grande-Motte à Sète, à vélo pour remonter le canal du Midi ou en bus Macron pour rejoindre la Bretagne : pendant six mois, ils ont sillonné la France en reprenant l’itinéraire d’un célèbre manuel scolaire de la IIIe République, signé Augustine Fouillé.

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Cette fois, c’est sur les pas de Jack Kerouac, écrivain mythique, mystique aussi, figure de la Beat Generation, qu’il s’élance. Mais ne vous attendez pas à un remake de Sur la route, traversée hallucinée des États-Unis de part en part. En s’appuyant sur les écrits de l’auteur et notamment son récit Satori à Paris, Pierre Adrian, accompagné de son ami photographe Yann Stofer, nous offre la reconstitution gonzo d’un tout autre voyage, une mystérieuse virée éthylique de Montparnasse jusqu’à la rade de Brest, que Jack Kerouac a entreprise en 1965 pour renouer avec ses racines. À consommer sans modération dès le 4 mars.

| Voyage à Alamût, de Brion Gysin

Connaissez-vous Brion Gysin ? Probablement pas. Poète, performeur, peintre, il est de ces figures artistiques mystérieuses qui ont traversé le XXe siècle dans l’ombre, insufflant aux icônes de la création certaines idées, certains concepts entrés depuis au panthéon. Éminence grise de la Beat Generation et surtout de son ami William Burroughs, c’est lui qui, en 1958, l’initie à la célèbre technique du « Cut-Up », visant à découper un texte original en fragments aléatoires et à les réarranger pour produire un texte nouveau. Procédé qui nous offrira certaines œuvres dingues de Burroughs, comme La machine molle (1961) ou Nova Express (1964).

C’est lui aussi qui, en 1969, au détour d’un voyage au Maroc, à Tanger et à Marrakech, pour accompagner les Rolling Stones, fait découvrir à Brian Jones la musique mystique des habitants de Jajouka, petit village du Rif. Une rencontre qui donnera lieu des années plus tard à une collaboration emblématique du groupe, la chanson Continental Drift. C’est lui, enfin, qui souffla au scientifique Ian Sommerville l’idée de la Dreamachine, un cylindre rotatif pourvu de fentes et d’une ampoule en son centre, qui tournait à une fréquence si particulière qu’elle plongeait le cerveau dans un état de détente maximale, propice aux hallucinations.

Seul un éditeur comme Allia, précieux dénicheur de trésors, pouvait faire surgir des entrailles de la littérature un livre quasi introuvable de Brion Gysin et un tel chef-d’œuvre. Le récit d’une quête existentielle aux confins du réel. En 1973, Brion Gysin part en Iran à la recherche d’Alamût, la forteresse mythique des Assassins, société secrète fondée en 1090, rendue célèbre par le jeu vidéo Assassin’s Creed, dont la mission était d’exécuter sur demande vizirs, califes ou croisés.

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Tous des cibles désignées par « Le Vieux de la montagne », Hassan I Sabbah, prophète annonciateur de Paradis et surtout distillateur de paradis artificiels, offrant à ses fidèles les vertiges d’une substance qui leur servirait de nom : « haschichins ». Neuf cents ans plus tard, Brion Gysin parcourt les ruines de cet ordre déchu, espérant entendre l’écho de leur transe. Délire mystique gonflé d’orientalisme, recherche du trip ultime, réflexion sur le pouvoir et la transgression : son livre, en librairie le 6 mars prochain, est le plus pur manifeste des obsessions qui traversaient la contre-culture de l’époque.

| Une année à Paris, avec Gertrude Stein, de Deborah Levy

Chez Deborah Levy, rien n’est figé. La preuve, c’est une « autobiographie en mouvement, écrite dans la tempête de la vie » qui l’a consacrée comme l’une des voix les plus puissantes de la littérature contemporaine. Ce que je ne veux pas savoir (2020), Le coût de la vie (2020) ou État des lieux (2021) sont des textes portés par une écriture si vivace, si charnelle, qu’ils confèrent à l’autofiction une énergie contagieuse, touchant à l’universalité. Une des principales raisons, d’ailleurs, de son immense succès ici. Depuis, la Londonienne est sans cesse fourrée à Paris, dans une France devenue son deuxième pays. Et la capitale devient même aujourd’hui le décor de son nouveau récit.

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Naviguant entre enquête, biographie et poésie, elle déroule en miroir deux existences marquées par le sceau de l’ailleurs, deux errances parisiennes consacrées à la création. D’un côté, celle d’une narratrice, double à peine dissimulé de l’autrice, qui, de nos jours, au lendemain des élections américaines, arpente la Ville Lumière pour mener l’enquête. De l’autre, celle de la figure qu’elle cherche à percer, la grande poétesse américaine du début du XXe siècle, figure du féminisme, porte-voix de l’art moderne et plus particulièrement du cubisme, Gertrude Stein. Une flânerie parisienne transformée en voyage dans le temps, comme dans le plus beau des romans. Disponible le 2 avril.

| Voyage tranquille au pays des horreurs, de Jean Berthier

En 1974, Philippe Sollers et ses amis de la revue Tel quel (la psychanalyste et écrivaine Julia Kristeva, le poète Marcelin Pleynet, le sémiologue Roland Barthes et l’éditeur François Wahl) visitent la Chine de Mao et en reviennent enchantés, bercés par le doux rêve d’un monde cédant tout aux sirènes du communisme. Plutôt qu’un récit de voyage, Jean Berthier fait de cet aveuglement risible le sujet d’une satire grinçante, comme une piqure de rappel qu’il faut toujours se méfier des emballements intellectuels.

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À contre-courant des voix qui commençaient à s’élever en Occident contre les atrocités du régime mis en place par Mao Tsé-toung, la joyeuse troupe se prête au jeu des autorités et accepte volontiers le parcours balisé. Luxe, calme et propagande. Tout est prétexte à s’émerveiller. Naïveté coupable ? Servitude volontaire ? Avec le sens de l’histoire en sa faveur, mais surtout avec un gros travail de documentation et de mise en contexte, Jean Berthier sulfate et chacun en prend pour son grade. Dans un petit théâtre tragi-comique, il imagine les coulisses de leurs aventures, reconstitue les dialogues, fait revivre les visions fantasmées. Mais quelle mouche a donc piqué ces esprits supposément éclairés ?

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