Entretien

Abd al Malik : “Furcy, c’est moi”

14 janvier 2026
Par Agathe Renac
“Furcy, né libre”, le 14 janvier 2026 au cinéma.
“Furcy, né libre”, le 14 janvier 2026 au cinéma. ©Jerico Films/Arches Films/France 3 Cinéma

Réalisateur et compositeur de Furcy, né libre, Abd Al Malik livre une œuvre de réconciliation majeure. Rencontre avec un créateur habité par son sujet.

Furcy, né libre retrace l’épopée judiciaire d’un homme qui, au XIXe siècle, s’est battu durant 27 ans pour obtenir sa liberté. En adaptant l’ouvrage de Mohammed Aïssaoui, Abd al Malik livre un film poignant sur la justice et le pouvoir de l’éducation. Nous avons eu la chance d’échanger avec le réalisateur pour la sortie de cette œuvre nécessaire, et nous avons découvert un homme d’une bienveillance, d’une gentillesse et d’une sagesse rare. C’est le genre de rencontre qui nous marque profondément et dont on ressort transformé, touché par la vision d’un artiste si engagé.

Furcy, né libre est un film très fort, aussi bien dans sa réalisation que dans l’histoire qu’il porte. Comment avez-vous découvert L’affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui ?

Tout commence en 2010. Je donne un concert à La Réunion et des jeunes viennent me voir avec le livre de Mohammed Aïssaoui, qui venait d’obtenir le prix Renaudot. Ils voulaient en faire une pièce de théâtre. Je lis le livre et j’y découvre une œuvre d’une densité, d’une puissance rare. Je réalise aussi qu’en France, on n’a presque rien fait sur la thématique de l’esclavage – pour ne pas dire rien du tout. À l’époque, je ne me sens pas prêt. Je ne sais pas comment aborder le sujet de la meilleure des manières, alors je mets le livre de côté et je continue ma vie.

À quel moment avez-vous su que cette histoire deviendrait un film ?

Des années plus tard, je suis parrain des commémorations de l’esclavage à Nantes, aux côtés de Patrick Chamoiseau et Françoise Vergès. Leurs discussions m’ont passionné et m’ont fait réfléchir. Et l’idée de Furcy a continué d’infuser. Quelque temps après, les studios américains Fox Searchlight me contactent pour doubler la voix française de Nate Parker dans le film sur la révolte de Nat Turner. C’est une œuvre très puissante et, en rencontrant Nate à Hollywood, je me suis dit : “Ce qu’il raconte, c’est l’histoire américaine, mais nous aussi, on a une grande histoire autour de ce sujet.”

Makita Samba dans Furcy, né libre.©Jerico Films/Arches Films/France 3 Cinéma

Le déclic final a lieu lors de ma collaboration avec le musée d’Orsay pour l’exposition Le modèle noir de Géricault à Matisse. On est en plein mouvement George Floyd et au début de l’affaire Adama Traoré. Je fais un livre photo, des poèmes, un album, mais aussi un spectacle. C’est à ce moment que le producteur et scénariste Étienne Comar me propose de réaliser un film dont il a acheté les droits. Quand il me tend le livre, je vois que c’est celui de Mohammed Aïssaoui, celui-là même qu’on m’avait tendu dix ans plus tôt. Sauf que là, je savais. Je savais ce que je voulais faire d’un point de vue esthétique, comment je voulais raconter cette histoire et ce que je pouvais apporter d’un point de vue cinématographique. Je voulais un outil de réconciliation pour nous permettre de déposer nos sacs de douleur et d’avancer.

Qu’avez-vous ressenti à la première lecture de ce livre ? L’histoire de Furcy, cet homme qui, au XIXᵉ siècle, engage une bataille judiciaire de 27 ans pour être reconnu libre.

Quand j’ai lu le livre, je me suis dit : “Furcy, c’est moi.” Parce que si Furcy n’avait pas appris à lire et à écrire en cachette, rien de tout cela n’aurait été possible. C’est l’éducation qui lui a permis de transcender sa condition. Moi-même, venant d’un quartier populaire de Strasbourg, si je n’avais pas rencontré la culture et le savoir, je ne serais pas là, en train de vous parler de Furcy, aujourd’hui.

Makita Samba dans Furcy, né libre.©Jerico Films/Arches Films/France 3 Cinéma

J’ai très vite compris que j’allais faire un film sur l’éducation et sur la justice. Ce n’est pas une œuvre sur l’esclavage, mais sur l’abolition de l’esclavage. Je voulais montrer le cheminement d’un homme qui quitte la servitude à travers le système juridique. C’est douloureux, c’est difficile, mais c’est ce travail sur l’abolition qui m’intéressait. Je voulais aborder cette thématique en tant que Français, en tant qu’Européen, nourri par ma propre culture.

Certaines scènes sont particulièrement difficiles à regarder : elles confrontent le spectateur à une violence physique et psychologique. Pourquoi était-ce important pour vous de montrer cette violence de manière frontale, sans l’édulcorer ?

Il y a plusieurs raisons. Si la violence n’est pas vécue de manière incarnée, elle reste abstraite et on peut ne pas comprendre. Mais ça ne veut pas dire qu’on doit l’aborder n’importe comment. Je suis un non-violent radical, un pacifiste absolu. Et surtout, je suis dans le dialogue. Je n’impose rien au spectateur. La première fois qu’on voit quelqu’un se faire fouetter, la caméra reste sur le visage de Furcy. On entend les coups en hors-champ. C’est une demande de participation que je fais au public : vous aussi, vous devez faire cet effort. Après, quand on voit les stigmates sur son corps, la caméra recule pour atténuer l’impact en nous plaçant à l’extérieur.

Romain Duris et Makita Samba dans Furcy, né libre.©Jerico Films/Arches Films/France 3 Cinéma

Quand je travaillais sur le film, j’ai vu des gravures d’époque montrant des sévices atroces pratiqués à La Réunion et à Maurice, notamment avec des crochets. C’était tellement horrible que je me suis dit : “Il faut le montrer. On n’a jamais vu ça.” Il est essentiel de montrer jusqu’où des êtres humains ont été capables de traiter d’autres êtres humains. Là, j’ai décidé d’être frontal. On ne peut pas détourner le regard. Au-delà de ça, il y a aussi une violence plus sourde, psychologique, comme la scène du viol que j’ai traitée de manière suggestive, mais explicite. Dans une société où l’on voit de la violence gratuite partout, je voulais que chaque plan soit une réflexion éthique.

Comment avez-vous travaillé avec vos comédiens, notamment Makita Samba, qui incarne Furcy, pour porter une telle charge émotionnelle ?

Depuis longtemps, je voulais faire un film qui rende hommage au théâtre, sans parler de théâtre. Je voulais travailler avec des acteurs qui ont l’habitude de se mettre au service du texte. J’ai donc cherché des comédiens que j’aime et avec lesquels je voulais faire un travail spécifique. Avec Makita, qui fait un boulot phénoménal, il fallait gérer des moments de “décompression” pour sortir de ces scènes difficiles, pour qu’il ne porte pas cette douleur en permanence. Des acteurs de cette envergure – Romain Duris, Vincent Macaigne, Micha Lescot, André Marcon, Philippe Torreton, Frédéric Pierrot, Moussa Mansaly, Liya Kebede, Anna Girardot… –, on ne les “dirige” pas vraiment. On les “ambiance”. On les met dans des états particuliers et on les laisse faire. C’était magnifique à voir.

Romain Duris et Vincent Macaigne dans Furcy, né libre.©Jerico Films/Arches Films/France 3 Cinéma

J’adore collaborer avec les acteurs et les actrices, mais le plus gros du travail se fait au casting. On les choisit pour quelque chose de spécifique ; pour une expertise particulière. Et ça a été passionnant. Avec Vincent Macaigne, on se retrouvait dans des halls d’hôtel de 22 heures à 3 heures du matin pour créer le personnage en direct. C’était génial. Romain Duris a quant à lui une approche très organique. Il a un charisme incroyable, c’est vraiment une star. Il a voulu voir ses vêtements, ses lunettes, il posait des questions sur chaque élément et, quand je lui ai proposé de faire des lectures, il m’a dit : “Non, c’est bon ; je vais devenir Boucher [son personnage, ndlr] chez moi. Je vais marcher, dormir et vivre Boucher.”

Vous avez également écrit un album pour le film. Quelles émotions souhaitiez-vous transmettre à travers ces chansons, et quelles ont été vos influences musicales pour accompagner cette histoire ?

Avec Mattéo Falkone, on a décidé de créer le groupe AMF pour l’occasion, et on a invité des rappeurs de toutes les générations sur ces morceaux. On a montré le film à Oxmo Puccino, Mac Tyer, Soprano, Youssoupha, Lino d’Ärsenik, Benjamin Epps, Sams, Kulturr, Juste Shani, Wallen, le Ministère A.M.E.R., ou encore les Nèg’ Marrons, et on leur a demandé d’écrire quelque chose à ce sujet. On voulait créer un lien générationnel en se posant cette question : “Comment parle-t-on de justice quand on a 20 ans, et quand on a 30 ans de plus ?” Les rappeurs sont les poètes d’aujourd’hui. À une époque où le rap est la musique numéro 1, je voulais revenir à une poésie d’engagement, au flow, à l’écriture. L’album s’appelle Furcy Héritage, et c’est un disque qui dialogue avec le film.

Makita Samba et Ana Girardot dans Furcy, né libre.©Jerico Films/Arches Films/France 3 Cinéma

Que souhaiteriez-vous que les spectateurs retiennent de ce film en sortant de la salle ?

J’aimerais qu’ils se disent que, malgré notre histoire sombre et traumatique, il y a de la lumière au bout du chemin. Il est essentiel de raconter les récits de chacun pour faire peuple, pour faire France. Nos valeurs républicaines – Liberté, égalité, fraternité – valent la peine qu’on se batte pour elles. Je pense qu’elles valent même la peine de mourir pour elles. Car mourir pour la justice, pour que chacun puisse exister dans sa singularité tout en faisant communauté, c’est fondamental. Je veux que ces mots ne soient pas juste gravés au fronton des mairies, mais qu’ils soient incarnés dans nos actes. J’espère qu’en sortant, les spectateurs se diront : “On peut changer les choses. On peut bouger positivement.”

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Article rédigé par
Agathe Renac
Agathe Renac
Journaliste