Critique

La plus secrète mémoire des hommes : un Goncourt envoûtant

12 novembre 2021
Par Marie Pénicaut
<i>La plus secrète mémoire des hommes</i> : un Goncourt envoûtant
©AFP

Le plus prestigieux des prix littéraires français a été remis le 3 novembre dernier au romancier sénégalais Mohamed Mbougar Sarr pour La plus secrète mémoire des hommes. Retour sur ce roman puissant et lumineux.

Au cœur de La plus secrète mémoire des hommes se loge un autre roman : Le labyrinthe de l’inhumain, mystérieux ouvrage paru en 1938 du non moins mystérieux « TC Elimane ». Porté aux sommets puis déchu par la critique qui l’accuse de plagiat, Elimane disparaît dans les années 1940. Quatre-vingts ans plus tard, le jeune écrivain sénégalais Diégane Latyr Faye se lance à la recherche de l’insaisissable Elimane. On voyage avec lui, au travers des multiples récits imbriqués de ceux et celles qu’il rencontre au fil des pages. On se passionne, comme lui, pour l’énigme qu’est Elimane, sa trajectoire d’écrivain-damné inspirée de l’histoire vraie du malien Yambo Ouologuem, à qui Mbougar Sarr dédie son livre.

Un roman polyphonique et politique

S’il écrit merveilleusement bien – on se délecte à chaque mot –, Mbougar Sarr est également un véritable virtuose du récit enchâssé. L’histoire fragmentée d’Elimane nous est racontée par une multitude de personnages, tantôt sous forme de lettres, de critiques littéraires, de témoignages écrits ou de récits oraux imbriqués. On s’y perd avec bonheur : peu importe qui raconte, tant qu’on en apprend plus sur l’évanescent Elimane. Suivre la trace de l’auteur du Labyrinthe de l’inhumain, c’est aussi voyager à travers l’histoire tragique du XXème siècle : les plaies béantes de la colonisation, l’engagement oublié des tirailleurs sénégalais sous le drapeau français dans les deux guerres mondiales, et la Shoah. Le lauréat du Goncourt aborde ces thématiques complexes avec finesse et justesse ; et nous rappelle, en le faisant, que la vie et l’œuvre d’un auteur ne sauraient être dissociées, qu’elles se nourrissent l’une l’autre, inéluctablement.

La plus secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr.

« La littérature ; il ne restait et ne resterait jamais que la littérature ; l’indécente littérature, comme réponse, comme problème, comme foi, comme honte, comme orgueil, comme vie. »

Mohamed Mbougar Sarr
La plus secrète mémoire des hommes

Une ode à la littérature

Avec La plus secrète mémoire des hommes, c’est à la littérature – son grand amour – que Mohamed Mbougar Sarr rend hommage. Il formule pourtant, dès les premières pages, une critique mordante du milieu littéraire français, de ses prix prestigieux, de son hypocrisie et de sa condescendance envers les écrivains africains tiraillés entre « deux impératifs aussi absurdes l’un que l’autre […] : être africains mais ne l’être pas trop ». À travers le personnage de Diégane, il s’interroge sur ce que signifie écrire, sur la place que la littérature prend dans une vie : « Ma vie, comme toute vie, ressemblait à une série d’équations. Une fois leur degré révélé, leurs termes inscrits, leurs inconnues établies et posée leur complexité, que restait-il ? La littérature ; il ne restait et ne resterait jamais que la littérature ; l’indécente littérature, comme réponse, comme problème, comme foi, comme honte, comme orgueil, comme vie ». Les protagonistes de ce roman envoûtant se questionnent sans cesse : écrire ou bien vivre, vivre ou bien écrire ? Les deux, pour Mbougar Sarr. La plus secrète mémoire des hommes est un texte politique et puissant, profondément bouleversant, et dont la langue est si belle qu’on souhaiterait ne jamais en tourner la dernière page.

La plus secrète mémoire des hommes, de Mohamed Mbougar Sarr, Philippe Rey/Jimsaan, 448 p., 22 €.

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Article rédigé par
Marie Pénicaut
Marie Pénicaut
Journaliste