Entretien

Alice Isaaz pour Vivants : “Ce film peut éveiller les consciences sur le métier de journaliste”

15 février 2024
Par Lisa Muratore
Alice Isaaz dans “Vivants”.
Alice Isaaz dans “Vivants”. ©Pyramide Films

À l’occasion de la sortie de Vivants ce mercredi 14 février au cinéma, L’Éclaireur a rencontré ses deux actrices, Alice Isaaz et Pascale Arbillot, afin de parler du nouveau long-métrage réalisé par Alix Delaporte.

Après sa présentation à la Mostra de Venise en 2023, Vivants, réalisé par Alix Delaporte, est désormais disponible dans tous les cinémas de France. Dans son troisième long-métrage, la réalisatrice et ex-journaliste raconte le quotidien contrarié et difficile d’une rédaction de grands reporters face aux nouveaux enjeux de l’information.

À l’occasion de la sortie de ce film choral, L’Éclaireur a rencontré deux de ses actrices, Alice Isaaz et Pascale Arbillot, afin de discuter du projet, de sa distribution, ou encore du métier de journaliste.

Qu’est-ce qui vous a attirées dans le projet ? 

Alice Isaaz : Le métier de journaliste m’a toujours intéressée et passionnée. J’étais très enthousiaste à l’idée d’intégrer cet univers. J’aimais beaucoup le travail d’Alix et la manière qu’elle a de diriger ses acteurs. J’étais très curieuse à l’idée d’être mise en scène par elle. Quand je suis arrivée sur le tournage, tous les autres acteurs avaient déjà été choisis. L’idée de pouvoir jouer dans cette troupe était un vrai cadeau. 

Alice Isaaz dans Vivants. ©Pyramide Films

Pascale Arbillot : Le nom d’Alix Delaporte m’a tout de suite attirée. J’avais adoré ses deux premiers films, Angèle et Tony (2010) et Le Dernier Coup de marteau (2014). J’avais vraiment envie de tourner avec elle. Le scénario et le tournage collectif m’ont évidemment séduite. Par ailleurs, je n’ai jamais incarné ce genre de personnalité. J’avais peur de ne pas y arriver. Je me demandais souvent : “Mais qui est cette bonne femme ?” Ce qui est intéressant dans ce rôle, c’est qu’elle est à la fois féminine et en même temps pas du tout ! C’était loin de moi, loin de la comédie, loin de l’efficacité. Il fallait être le pilier et la maman du groupe. C’était super à travailler. 

Comment avez-vous fini par trouver votre rôle, justement ?

P. A. : Je ne sais pas si ça se travaille, mais en tout cas il fallait trouver un état. Physiquement, j’ai aussi grossi. J’ai tout transféré dans le pantalon ! J’ai pris cinq kilos pour le rôle, mais à l’époque, j’avais la mononucléose. Je n’étais pas au courant au moment du tournage, je ne l’ai appris que plus tard. Mon foie était attaqué, ce qui fait que mon visage paraît assez maigre sur grand écran, alors que j’ai pris du poids pour le rôle. Il y avait une dichotomie totale. Je dépérissais alors que je mangeais comme quatre justement pour m’ankyloser, pour avoir l’impression d’être ancrée, et de ne pas être trop aérienne. 

Vivants est un film choral. Comment arrive-t-on à trouver sa place dans une troupe pendant le tournage ? 

A. I. : Ça dépend beaucoup des metteurs en scène. En l’occurrence, Alix savait vraiment ce qu’elle voulait, même si elle est quand même en recherche permanente. Sur le tournage, ça peut être parfois déroutant, car on se dit que l’on ne va pas y arriver. Sauf qu’elle a besoin de passer par là, de naviguer et d’explorer toutes les pistes pour y arriver. Dans le fond, nous ne faisions qu’exécuter ce qu’elle voulait, car elle connaît très bien ses personnages. J’ai eu la sensation de n’avoir plus qu’à me laisser porter par elle et à l’écouter. 

Le casting de Vivants, d’Alix Delaporte. ©Pyramide Films

P. A. : Parfois, elle travaillait séparément avec nous. C’est vrai que l’on a eu des périodes de lecture tous ensemble, mais, une fois sur le tournage, on savait ce que l’on avait à jouer. Chacun connaissait sa partition, ainsi que celle des autres acteurs. Par ailleurs, Alix ne nous disait jamais où était la caméra, donc on jouait tout le temps. Rien que de jouer quand on n’est pas filmé, ça renforce cet effet de groupe. Il y avait une création réelle de quelque chose, aussi inconfortable que jouissive. 

A. I. : Quand on arrivait sur le plateau, pour les scènes de groupe dans la rédaction, on était déjà placés. On avait aussi une zone de liberté dans laquelle on pouvait proposer et créer des choses. J’ai beaucoup appris sur la manière dont j’aborde le jeu et la liberté de jeu dans un cadre contraint. 

« Les grands reporters sont des super-héros dans des bureaux. »

Pascale Arbillot

Qu’est-ce que ce film vous a appris sur le métier de journaliste et de grand reporter ? 

A. I. : Pour moi, le métier de journaliste n’a jamais été aussi indispensable qu’aujourd’hui. On vit dans une époque où tous les smartphones peuvent témoigner. Une image fait le tour du monde en une fraction de seconde et de façon instantanée. Dans ce flot d’informations, il y a beaucoup de fake news, il y a aussi beaucoup d’informations qui manquent de neutralité. Un journaliste a quand même pour mission de relater des faits, mais en privilégiant quand même une vérité. C’est pour cette raison que ce métier est indispensable. On a besoin des journalistes pour faire le tri dans toutes les informations.

P. A. : Pour moi, les grands reporters sont des super-héros dans des bureaux, car il y a toute une partie quotidienne qui appartient à la vie d’entreprise. Je ne pensais pas que c’était devenu si financier, que c’était si dur d’avoir un monteur, d’avoir une équipe de trois personnes ou de pouvoir rester longtemps sur le terrain. Aujourd’hui, quand quelqu’un part une semaine, c’est énorme. C’est là que l’on perd quelque chose. Il n’y a jamais eu autant d’informations, de canaux d’informations, et de journalistes.

Vivants est au cinéma depuis le 14 février. ©Pyramide Films

Alix me disait qu’avant ils étaient 40 en Ukraine, aujourd’hui ils sont entre 600 et 800, mais ils restent seulement deux jours. Avant, les journalistes partaient longtemps et les équipes étaient dans des endroits différents. Sans parole, ils filmaient la réalité du terrain, sans aucune interprétation. On avait une somme de points de vue et je ne pensais pas que cela était autant en danger aujourd’hui.

Pourquoi est-ce important de présenter le film aujourd’hui ? 

A. I. : J’ai beaucoup appris en termes de contraintes, notamment avec tous ces canaux d’information et à quel point ce métier est mis en danger. J’espère qu’il n’est pas voué à disparaître. Je pense que ce film est important, car il peut éveiller les consciences sur le métier de journaliste, sur le fait qu’il faut plus de budget et qu’il faut continuer à faire un travail d’investigation sur le terrain. C’est essentiel. 

Vous partagez l’affiche avec Roschdy Zem. Comment est-il sur le tournage ? 

P. A. : Il est très drôle, il met l’ambiance. Il a beaucoup d’humour et de recul. Il a une force de jeu et une présence incroyable. C’est un acteur qui est au service du film et du collectif. Il y a un esprit de troupe qu’il a vraiment respecté ! 

Roschdy Zem dans Vivants. ©Pyramide Films

Est-ce que c’est cet esprit de troupe qui peut expliquer le titre du film, Vivants ? 

A. I. : Je sais qu’il y a une reporter qui disait que quand elle rentrait des zones de conflits, elle ne s’était jamais sentie aussi vivante que sur ces zones, parce qu’elle n’avait jamais été aussi proche de la mort. Je pense que c’est une philosophie qui a marqué Alix et c’est pour cette raison qu’elle a voulu appeler son film Vivants

Le film a été présenté à la Mostra de Venise, quel souvenir gardez-vous de ce festival ? 

P. A. : J’ai trouvé que la Mostra de Venise était beaucoup plus intime que ce que je pensais. Il y a quelque chose de très naturel et de festif. Les photographes sont joyeux, sympathiques. C’est très familial et amusant. Je peux être plutôt timide dans la vie, mais je n’avais aucun problème à poser, alors qu’en France ça me paraît plus difficile [rires]. Après, c’est comme quand on est en vacances dans un pays étranger, on est complètement vierge. 

A. I. : C’était la première fois que l’on découvrait le film et quand on découvre le film dans un festival de cette renommée, dans une salle aussi grande, c’est impressionnant. J’en garde un super souvenir, surtout que l’on a eu la chance d’être quand même nombreux à y être.

Bande-annonce de Vivants.

Quel est votre dernier coup de cœur culturel ? 

P. A. : Il s’agit du film Simple comme Sylvain (2023). Monia Chokri est une cinéaste incroyable et c’est un film magnifique. C’est très libre. En même temps, elle construit un univers, elle offre une vision sociologique du couple, très moderne, très philosophique et très intelligente. C’est du vrai cinéma !

A. I. : Récemment, j’ai découvert le travail du photographe Gregory Crewdson. Il y a une vraie mise en scène dans ses photos et une histoire. On a envie de savoir ce qu’il se passe sur ses photos. J’ai l’impression que derrière chacune d’elles, il y a un film.

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Article rédigé par
Lisa Muratore
Lisa Muratore
Journaliste