Entretien

Raphaëlle Rousseau : “c’est l’histoire de mon lien à Delphine Seyrig que je raconte”

10 novembre 2022
Par Sophie Benard
Raphaëlle Rousseau : “c'est l'histoire de mon lien à Delphine Seyrig que je raconte”
©India Lange

La comédienne présente en ce moment sa première création, Discussion avec DS : je ne suis pas une apparition à l’Athénée Théâtre Louis Jouvet (Paris).

Pouvez-vous me parler de Discussion avec DS et de sa place dans votre parcours de comédienne ?

Discussion avec DS est mon premier spectacle. Je l’ai déjà joué deux jours, en avril dernier, au théâtre de la Cité internationale. Techniquement, c’est un seule-en-scène… mais j’aime bien dire que c’est un faux seule-en-scène, parce qu’on est tout le temps deux, Delphine Seyrig et moi. C’est plutôt une sorte de discussion-fantôme.

C’est un spectacle que j’ai écrit, mis en scène et que je joue. Mais je ne le vois pas vraiment comme une première création pour aller vers la mise en scène. C’est vraiment un projet et une démarche d’actrice : c’est un spectacle qui parle des actrices, c’est une discussion entre deux actrices, entre l’actrice iconique et disparue qu’est Delphine Seyrig, et la jeune actrice en construction que je suis.

©Juliette Jouis de Maupeou

En ce moment, je le joue dans la salle Christian-Bérard de l’Athénée. C’est une salle qui a du sens pour moi, parce que Delphine Seyrig y a joué… Elle est dans les murs de cette salle. C’est aussi ce qui nous a poussé à travailler autant la spatialisation du son, pour la faire exister dans les murs et, surtout, pour explorer la façon dont on peut représenter les fantômes au théâtre.

C’est vraiment quelque chose que j’avais envie – voire besoin – de faire : c’était un moyen pour moi d’interroger mon modèle pour mieux pouvoir ensuite m’en séparer et me construire toute seule. C’est aussi un moyen d’explorer la façon dont on se construit en tant que femme dans ce métier.

Pouvez-vous me parler de votre rapport à Delphine Seyrig ?

C’est une actrice que j’admire, bien sûr, mais c’est surtout une actrice avec laquelle je me suis inventé un lien… Comme si elle me connaissait autant que je la connais, comme si elle me comprenait autant que je la comprends.  

J’ai eu une sorte de coup de foudre pour elle, mais un coup de foudre unilatéral, puisqu’elle ne me connaît pas, évidemment. Et c’est justement ce que le spectacle vient réparer. J’aurais aimé la rencontrer, la connaître, j’imagine que j’aurais eu beaucoup de choses à lui dire. Et c’est le théâtre qui me donne la possibilité de le faire.

C’est d’abord par une interview que je l’ai découverte. C’était une actrice géniale, mais c’était aussi une femme qui avait une manière très intelligente et très novatrice de penser son métier. C’est d’abord en l’entendant parler de son métier que je me suis reconnue en elle. Et c’est seulement après que je l’ai découverte dans Baisers volés (1968), de Truffaut.

J’ai été très impressionnée par la façon dont elle parlait de son métier et de sa condition de femme dans son métier. J’adore aussi sa forme de lucidité tranquille sur les choses… À l’époque, les actrices étaient d’abord des muses, des corps, des beautés inspirantes. Mais elle, elle voulait autre chose. Bien sûr, elle était aussi une muse. Mais elle a fait partie des premières à dire que les actrices devraient écrire leurs propres rôles, qu’elles devraient se mettre à réaliser. Elle a d’ailleurs réalisé un documentaire.

Et puis, bien sûr, il y a quelque chose avec sa voix… J’en suis aussi tombée amoureuse, comme beaucoup de gens ! À force de l’écouter, je me suis rendu compte que j’arrivais à l’imiter. Et puis, j’ai commencé à développer une véritable passion pour elle, à vouloir tout savoir, tout connaître d’elle.

Dans cette conversation, est-ce vous qui lui prêtez votre corps ? Ou son corps s’incarne-t-il dans sa voix, qu’on entend ?

Les deux ! Il y a des moments où je suis sur scène, où je me joue, et où elle, elle est présente par les archives sonores. C’est vraiment sa voix qu’on entend, parce que, pour créer le dialogue avec elle, j’ai travaillé à partir des archives, j’ai découpé des morceaux d’interviews…

Mais à un moment, dans le spectacle, on se propose d’inverser les places. Et là, je lui prête mon corps, et c’est moi qui devient une voix. Alors, je ne l’imite pas vraiment – au sens où j’essaie de ne pas la caricaturer –, mais disons que je lui prête mon corps en même temps que je l’interprète.

Et étonnamment, je me sens en fait plus proche de moi dans cette deuxième partie du spectacle, quand je la joue elle. C’est pour ça que je dis que Discussion avec DS est une sorte d’autoportrait déguisé.

Est-il possible de voir le spectacle sans connaître Delphine Seyrig ?

Bien sûr ! Je voulais que cela soit possible. Je donne des clés de lecture pour la connaître, pour la comprendre ; mais ce n’est pas un spectacle biographique, ni pédagogique. C’est fragmenté, pas exhaustif, subjectif. C’est aussi morcelé qu’une discussion, puisque c’en est une ! C’est plus l’histoire de mon lien avec Delphine Seyrig que je voulais raconter que son histoire à elle.

Mais surtout, je crois que ce n’est pas seulement un spectacle sur Delphine Seyrig, c’est aussi et peut-être surtout un spectacle sur les fantômes, sur les voix qui nous hantent. Alors, même si on ne la connaît pas, même si on n’est pas acteur ou actrice, ça parle aussi de notre rapport à nos morts, de la façon dont on peut accueillir nos fantômes pour mieux nous en libérer.

Ce qui est en jeu, c’est une sorte de dialectique de l’absence et de la présence, en permanence. L’illusion finit par opérer et on a l’impression de voir deux personnes qui échangent, alors que je suis seule sur scène, et que c’est aussi une histoire de solitude.

Discussion avec DS : je ne suis pas une apparition, de Raphaëlle Rousseau, du 8 au 20 novembre 2022, à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet.

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Article rédigé par
Sophie Benard
Sophie Benard
Journaliste
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