Avec des élégies, des haïkus ou des sonnets, les poètes du monde entier ont chanté leurs envies de liberté, leurs diverses luttes effrénées ou encore la défense et l’innovation de leur langue bien aimée. Prenez le temps d’apprécier leurs réflexions, allongés sur les Feuilles d’herbe, non loin des Vergers et des Arbres d’hiver : « jamais plus » vous ne verrez la poésie étrangère de la même manière…
Après avoir mis en lumière la poésie francophone, nous nous devions de faire de même pour la poésie étrangère. Voici donc un florilège de chefs-d’œuvre poétiques, de périodes variées, et issus de toutes les contrées. Un condensé de prose et de vers, pour voyager et rêver par-delà les mers et les frontières.
Li Bai (701-762)
La poésie de Li Bai traverse les époques et les continents, de la Chine ancienne dirigée par les Tang à l’Occident de nos jours. Et, depuis trois siècles, les productions de celui qu’on surnommait « l’Immortel banni sur Terre » connaissent un regain d’intérêt. Il faut dire qu’il était un voyageur invétéré, ayant à cœur de chanter les beautés du globe, telle la nature sauvage, mais aussi les plaisirs de celui-ci : les femmes et l’alcool. Dans ses poèmes aux inspirations taoïstes, le lecteur contemporain trouve un fort lyrisme, une légèreté touchante et une spiritualité exaltée. Un éloge de l’élévation et une invitation à découvrir le monde, terrestre comme céleste. Ici, l’ivresse d’images de ce grand lettré est agrémentée d’illustrations en accord avec la tradition chinoise.
Omar Khayyâm (env. 1048-1131)
Brillant savant de son temps, Omar Khayyâm est également l’un des poètes persans les plus lus à l’international, notamment grâce aux traductions de son œuvre par Edward Fitzgerald en 1859. Résolument moderne par ses pensées philosophiques, Khayyâm s’éloignait souvent de la religion, questionnant sans cesse l’univers, tout en profitant de ses bonheurs fugaces. Cet état d’esprit hédoniste ressort dans ses fameux Quatrains, dont les multiples interprétations ne font que renforcer le côté mystique de leur auteur. Mais, malgré leurs différences, les versions s’accordent toutes sur le talent du poète : celui de louer la liberté, la simplicité de la vie, aussi bien ses joies que ses chagrins. Tout autant à la recherche de sens que nos ainés, la lucidité du sage Khayyâm ne peut que résonner en nous.
Dante Alighieri (env. 1265-1321)
C’est en majeure partie grâce à lui qu’à la fin du Moyen Âge le toscan s’impose comme langue littéraire. En effet, si Dante Alighieri a tout simplement révolutionné l’italien, il a également considérablement marqué la littérature mondiale. Son chef-d’œuvre n’est autre que La Divine Comédie, un poème composé de trois pans – l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis – contenant chacun 33 chants. Avec un style médiéval basé sur une description immédiate de la réalité, une immense dimension religieuse et une intention moraliste, Dante sonde l’âme humaine en profondeur. Il pousse les hommes à devenir meilleurs, effrayés de ce qui pourrait survenir après la mort, et avec l’art, cette force créative qui élève, célèbre la vie.
Matsuo Bashō (1644-1694)
Vous connaissez sûrement les haïkus, ces courts poèmes japonais très codifiés capturant l’essence et l’évanescence d’un moment. Mais saviez-vous que l’un des trois maîtres de cet exercice de style en 17 syllabes se nommait Matsuo Bashō ? Ce poète japonais a laissé derrière lui pas moins de 2 000 Haïkus, notes de voyage et autres poésies. Bashō a eu à cœur d’enchanter le haïku, rompant avec les formes précédentes plus humoristiques, en suggérant ou en évoquant. Convoquer des émotions en contant l’éphémère nature est une des spécialités du poète, en témoignent ces textes sur les différentes saisons, du printemps (Haru en japonais) à l’hiver (Fuyu).
Edgar Allan Poe (1809-1849)
Difficile, voire impossible, de ne pas citer l’incontournable Edgar Allan Poe. Instantanément, nous pensons à son imaginaire noir et mystérieux où dominent la mort, la folie et des amours maintes fois malheureuses. Avec un style singulier, porté sur la musicalité, l’Américain a été très apprécié de son temps par les poètes français, à l’instar de Stéphane Mallarmé ou encore de Charles Baudelaire, son principal traducteur. La profondeur psychologique de ses personnages hypnotise et leurs dires obsèdent, comme ceux de l’illustre Corbeau. Amateur de récits concis à l’effet unique impactant, Poe écrit aussi bien des poèmes, que des contes ou des Nouvelles extraordinaires. Sa vision fantastique a bousculé la littérature, comme plus largement le cinéma et la musique.
Walt Whitman (1819-1892)
Quittons l’obscurité de Poe pour l’énergie solaire de Walt Whitman. Autodidacte curieux, il s’initie dès ses jeunes années à la lecture de grandes figures (Homère, Virgile, Shakespeare…). Au cours de sa vaste carrière littéraire, il connaît quelques succès, mais c’est véritablement en 1855 qu’il impulse un nouveau souffle à la poésie américaine : la première publication de son recueil Feuilles d’herbe (qu’il ne cessera de remanier sans jamais laisser de version définitive) détonne : poèmes sans titre, métrique insolite, rimes et strophes absentes. Whitman est vu comme le maître du vers libre et de la répétition, avec un style oral plaisant – directement inspiré des discours politiques qu’il rédige. Cet ouvrage surprenant comme engagé vante l’égalité, la sensualité, la splendeur de la nature et des corps. Peu récompensé de son vivant, Walt Whitman a pourtant légué un héritage colossal, nous pensons par exemple à la reprise du poème Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! faite dans Le cercle des poètes disparus.
Emily Dickinson (1830-1886)
Emily Dickinson constitue un autre pilier de la poésie américaine du XIXe siècle. Or, de son vivant, elle n’a guère publié et, lorsque ce fut le cas, ses poèmes étaient modifiés par les éditeurs. À sa mort en 1886, sa plus jeune sœur Lavinia devait détruire ses correspondances – variées, Dickinson ayant choisi de progressivement se retirer de la société et de n’interagir socialement que par lettres – et a découvert des milliers de poèmes. Alors que Lavinia tente de les rendre public, les éditions sont sans arrêt retouchées et ce n’est qu’en 1955 que les textes intacts de sa sœur paraissent. Fort heureusement, il est aujourd’hui possible de lire les Poésies complètes de la recluse vêtue de blanc. En somme, des vers très courts aux rimes imparfaites, aux majuscules et à la ponctuation non conventionnelles abordant généralement la mort et la spiritualité, le sentiment amoureux ou même la botanique, parsemés d’humour contrôlé.
Rainer Maria Rilke (1875-1926)
Le génie de Rainer Maria Rilke ne s’est pas limité qu’au genre poétique et a dépassé les frontières autrichiennes. Adepte du lyrisme, l’écrivain livrait ses émotions ainsi que de profondes réflexions sur l’existence : ces thématiques occupent une place cruciale dans les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée. Ses idées sur l’importance de la voix intérieure, de l’authenticité et de la créativité transparaissent, elles, dans Lettres à un jeune poète adressées à Franz Xaver Kappus. Aventurier infatigable, Rilke parcourt l’Europe, se familiarise aux langues et traduit donc de nombreux poèmes français et italiens en allemand. À la fin de sa vie, force de séjours en France, ce poète de l’introspection délaisse même l’allemand afin d’écrire Vergers et autres poèmes français.
Fernando Pessoa (1888-1935)
Fernando Pessoa rejoint le panthéon des artistes qui n’ont guère connu le succès lorsqu’ils étaient vivants, mais que la popularité a gagnés une fois disparus. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été prolifique, avec pas moins de 27 000 textes en tout genre rédigés durant sa carrière. Et ce, sous différents hétéronymes et pseudonymes – environ 70 – dont les plus réputés sont Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos et Bernardo Soares. Autant d’identités littéraires aux styles et sujets propres à qui nous devons notamment Le livre de l’intranquillité, œuvre inachevée composée de poèmes en prose, aphorismes et extraits de journal de bord exprimant une forte mélancolie et une brève quiétude dans les rues de Lisbonne, ou encore Le Gardeur de troupeaux et sa vision contemplative refusant les complexités métaphysiques. En bref, l’approche singulière et la technicité incroyable de Pessoa a aussi bien métamorphosé la littérature portugaise que mondiale.
Federico García Lorca (1898-1936)
Avant d’être fusillé à 38 ans par les franquistes au début de la guerre civile espagnole, Federico García Lorca chantait la liberté, défendait la culture de son pays et particulièrement celle andalouse. Il comptait également parmi les membres de la Génération de 27, un groupe d’écrivains avant-gardistes souhaitant renouveler la littérature espagnole. Si la sépulture de ce géant du XXe siècle n’a jamais été localisée malgré d’innombrables recherches, ses créations poétiques nous sont bel et bien parvenues. Dans Romancero gitano, Lorca célèbre les us et coutumes gitans avec des poèmes millimétrés et colorés, contrairement au gris recueil du Poète à New-York, réalisé lors d’un séjour américain à l’aube des années 1930, reflétant l’oppression et l’aliénation des gratte-ciels en construction, teinté d’une modernité effrayante. Outre ses poèmes, Lorca a aussi pensé des pièces de théâtre : Noces de sang, La maison de Bernarda Alba et Yerma.
Léopold Sédar Senghor (1906-2001)
Difficile de dissocier l’œuvre poétique de Léopold Sédar Senghor de celle politique tant l’engagement de ce chef d’État sénégalais se faisait sur tous les plans. Fervent ambassadeur et défenseur de la négritude – un concept inventé par Aimé Césaire sur la reconnaissance du fait d’être noir et des multiples richesses qui en découlent – il l’a louée avec des poèmes mélodieux, aux métaphores abondantes, en atteste Chants d’ombre, et plus largement l’ensemble de son Œuvre poétique. À travers sa poésie et ses essais, il honore les mœurs et l’identité africaines, promeut la lecture des poètes noirs avec une Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française. Humaniste passionné, Senghor croit ardemment aux apports du métissage et de l’universel.
Pablo Neruda (1904-1973)
Il est l’un des poètes chiliens les plus éminents, prix Nobel de littérature en 1971 : nous parlons bien entendu de Pablo Neruda. Jusqu’à son décès en 1973, quelques jours après le coup d’État de Pinochet – simple coïncidence ou assassinat, le doute subsiste – il agissait sur le front politique comme artistique. Écrivant depuis son adolescence, sa poésie était intense, révoltée, plaidant la justice sociale, mais mêmement nuancée, amoureuse, glorifiant sa terre d’Amérique du Sud. Les aspects variés des recueils de Neruda séduisent, qu’il s’agisse de la brutalité de la tendresse et de la sensualité sauvage des Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée, de l’esprit de lutte imprégnant le Chant général, des tourments humains dépeints dans Résidence sur la terre ou de l’adoration plus mature, mais inlassablement vibrante envers sa dernière épouse Mathilde Urrutia dans La Centaine d’amour.
Octavio Paz (1914-1998)
Autre pays, autre auteur, autre prix Nobel de la littérature : c’est en 1990, 19 ans après Neruda, que Octavio Paz se voit décerner cette prestigieuse récompense. Outre ses odes au Mexique, les Œuvres de Paz sont somptueusement abondantes. Tantôt mélancoliques, tantôt métaphysiques, théoriques ou critiques, elles témoignent des apports des rencontres et des voyages de leur auteur qui, chaque fois un peu plus grandit, n’oublie jamais ses racines. Sa poésie s’étale sur plusieurs périodes et revêt diverses formes, s’y entremêle culture mondiale, cosmogonie, mouvements artistiques pluriels… De l’autobiographie au général, de l’intime au sociétal, de son obsession pour la fuite du temps (À la lisière du temps) à l’expression de son combat contre les oppressions, le poète et essayiste mexicain tente, expérimente, s’aventure. Et, lorsqu’à la lecture, nous buvons ses paroles : elles nous redonnent le goût de la vie.
Sylvia Plath (1932-1963)
Notre sélection se termine avec une figure féminine et surtout, féministe. Sylvia Plath met fin à ses jours l’année de ses 31 ans, atteinte depuis longtemps d’une sévère dépression. Ce profond mal-être est visible dans La Cloche de détresse, un roman aux allures autobiographiques paru un mois avant la disparition de Plath et dans lequel l’héroïne se débat contre les attentes d’une société patriarcale brisant ses ambitions littéraires pour être réduite au rôle de ménagère. Ces sujets principaux gravitant autour de la mort et de la féminité se retrouvent dans Ariel, un recueil de poésie posthume composé de confessions et d’introspections sur ses souffrances. L’écrivaine a laissé derrière elle d’autres poèmes comme Arbres d’hiver/La traversée, des Journaux et des Carnets intimes : des mots bouleversants permettant d’admirer le talent de cette femme tourmentée, que son destin tragique n’a – fort heureusement – pas effacé.
Pour continuer le voyage poétique
Si nous laissons le dilemme cornélien au théâtre, il n’a pourtant pas été évident de choisir quels noms de la poésie mondiale mettre dans cette sélection. Nous le savons, beaucoup ont été oubliés, mais nous ne pouvons que vous inviter à les découvrir par vous-même : de la délicatesse antique de Sappho à la précision naturaliste de Mary Oliver, en passant par la tradition soufie de Rûmî, la modernité complexe de T. S. Eliot ou l’engagement profond de Nâzim Hikmet.