David Lynch est probablement le réalisateur le plus intimidant du cinéma moderne. Ses films sont des rêves éveillés, des labyrinthes mentaux ou encore des cauchemars qui ont traumatisé nombre de spectateurs. Mais par où attaquer cette montagne sans risquer la surchauffe cérébrale ? Voici comment appréhender les œuvres de Lynch.
Si vous tentez de regarder la filmographie de David Lynch dans l’ordre chronologique, vous commenceriez alors par l’étrange Eraserhead (1977). Mais soyons honnêtes, ce dernier n’est pas facile à apprivoiser. Pour comprendre au mieux le cinéaste culte –disparu le 16 janvier 2025 – , il ne faut donc pas se fier au temps, mais à l’intensité de l’étrangéité. Suivez le guide !
La porte d’entrée en douceur : le Lynch narrateur
Avant d’être sacré roi de l’abstrait, David Lynch, également dessinateur, était un formidable conteur d’histoires. Alors, pour commencer ce marathon en douceur, oubliez les puzzles insolubles et concentrez-vous sur Elephant Man (1980).
Un film revenant sur l’histoire singulière de John Merrick (John Hurt), un homme défiguré, exhibé dans les foires victoriennes et recueilli par le docteur Treves (Anthony Hopkins).
Chef-d’œuvre d’émotion, linéaire et classique dans sa forme, ce long-métrage tout en noir et blanc, est idéal pour comprendre les prémices des obsessions lynchiennes. Une œuvre délicate, capable de toucher au cœur.
Une fois remis de vos émotions, enchaînez avec le film le plus accessible de la carrière du cinéaste américain : Une histoire vraie (1999). Produit par Disney (oui, vraiment), ce road-movie suit Alvin Straight (Richard Farnsworth), un vieil homme traversant l’Amérique sur sa tondeuse à gazon pour se réconcilier avec son frère.
Véritable bouffée d’air frais, ode à la lenteur et à la bienveillance, Une histoire vraie, nous donne à voir un Lynch apaisé filmant les visages et les paysages américains avec une tendresse infinie. Un long-métrage immanquable, tout simplement.
L’étrange s’immisce, le style se forge
Maintenant que vous êtes en confiance et acclimaté aux prémices de l’univers du cinéaste, il est temps de soulever le tapis pour découvrir les premières bribes d’étrangeté.
Place à Blue Velvet (1986) – pierre de Rosette de son cinéma – et à la naissance du style Lynch : banlieue américaine proprette en surface, mais pourrie de l’intérieur. Vous y suivrez Jeffrey (Kyle MacLachlan), un jeune homme qui trouve, dans un champ, une oreille. S’ensuivra alors une enquête qui le mènera vers une chanteuse de cabaret (Isabella Rossellini) et un gangster psychopathe (Dennis Hopper).
Dualité, violence sous-jacente et perte d’innocence, tout y est. Le long métrage – soit dit en passant incontournable – est le parfait mélange entre polar, humour noir et cauchemar éveillé.
Si vous avez survécu à l’ambiance feutrée de Blue Velvet, montez le volume avec Sailor et Lula (1990). Palme d’Or au Festival de Cannes, ce road-movie rock’n’roll et survolté suit la cavale amoureuse de deux jeunes amants (Nicolas Cage et Laura Dern). Un périple agrémenté de terribles tueurs et d’une mère hystérique.
C’est violent, drôle et peuplé de clins d’œil culturels immanquables. Un Lynch pop et flamboyant, parfait pour s’habituer à son style et à ses ruptures de ton.
Le détour spatial ou la commande maudite
Évidemment, il faut aborder le cas de Dune (1984), l’étape particulière de la filmographie de Lynch. Adaptation du roman culte de Frank Herbert, ce blockbuster de science-fiction a échappé au contrôle du cinéaste, qui a d’ailleurs beaucoup souffert de la production.
Si vous êtes un adepte du kitsch des années 80, et que vous êtes enclins à voir un Paul Atréides (Kyle MacLachlan) chevaucher des vers géants, le film saura satisfaire votre curiosité fascinante. Disclaimer, il est tout de même bon de savoir que Lynch considère ce long-métrage comme son seul véritable grand échec. À voir pour la culture.
Le labyrinthe mental
Vous voici arrivés au cœur du réacteur. Vous venez de pénétrer dans les méandres de cette filmographie, là où la logique narrative explose pour laisser place au rêve.
Tout commence avec Lost Highway (1997). Une sonnerie à l’interphone, des cassettes vidéo, un quotidien espionné et un drame. Le saxophoniste Fred Madison (Bill Pullman), accusé du meurtre de sa femme (Patricia Arquette), est conduit dans le couloir de la mort, avant de se muer en un autre homme…
C’est ici que David Lynch abandonne la ligne droite pour la boucle infinie. Véritable thriller paranoïaque et sensuel, porté par une bande-son métal-industrielle (Rammstein, Marilyn Manson), ce long-métrage vous fera douter de votre propre identité.
Si Lost Highway vous a conquis, alors vous êtes prêts pour le chef-d’œuvre absolu : Mulholland Drive (2001). Considéré comme l’un des meilleurs films du 21e siècle, le long-métrage est la synthèse parfaite de tout le cinéma de Lynch.
À Hollywood, une femme amnésique (Laura Harring) et une aspirante actrice (Naomi Watts) tentent de percer un mystère qui les dépasse. C’est beau, effrayant et totalement hypnotique. Ne cherchez pas comprendre rationnellement ce que vous voyez, mais ressentez le long-métrage pour ce qu’il est : une expérience sensorielle plus qu’une enquête.
Le dernier niveau, l’expérience radicale
Si vous êtes arrivés jusque-là, vous êtes un véritable Lynchien. Il ne vous reste plus qu’à affronter ses œuvres les plus radicales, dérangeantes, mais surtout uniques.
Félicitations, vous pouvez désormais remonter à la source avec Eraserhead (1977), son tout premier film. Cauchemar surréaliste en noir et blanc portant sur la paternité, le long-métrage met en scène Henry (Jack Nance), un jeune père devant s’occuper de son bébé mutant
Entre réalité oppressante et univers fantasmatique, cette œuvre d’art brute difficile d’accès demeure visuellement inoubliable.
Si vous êtes un aficionado de la série culte, ou si vous souhaitez simplement continuer votre épopée, jetez-vous sur Twin Peaks: Fire Walk with Me (1992). Un préquel au ton sombre, désespéré et violent, racontant les derniers jours de la défunte Laura Palmer (Sheryl Lee).
Enfin, après avoir gravi le mont Lynchien, il ne vous reste plus qu’une ultime épreuve (et pas des moindres) : Inland Empire (2006). Ovni cinématographique, dédale infini, ce métafilm met en scène Laura Dern incarnant Nikki Grace, actrice principale d’un tournage supposé maudit.
Mise en abyme, exploration profonde de la psyché humaine : c’est l’expérimentation totale, le boss final qui vous retourne le cerveau. Ce long-métrage de trois heures vous demandera un lâcher-prise absolu, marquant ainsi la dernière étape d’une odyssée radicale qui scelle définitivement votre statut d’expert.