Entretien

Karine Tuil : « La littérature est peut-être un des derniers grands espaces démocratiques »

08 décembre 2021
Par Pauline1
Karine Tuil : « La littérature est peut-être un des derniers grands espaces démocratiques »

Mardi 3 décembre 2019, au Siège de la Fnac, nous avons rencontré Karine Tuil pour son livre, Les Choses humaines, Goncourt des Lycéens 2019. Ce fut l’occasion de revoir avec elle les coulisses de son livre, où elle nous a livré son point de vue plus que salutaire sur notre société et notre avenir. Entretien !

1. Pourquoi avoir décidé de centrer l’intrigue des Choses humaines dans un lieu élististe et de pouvoir ? 

Les-choses-humainesKarine Tuil : Pour la part de scandale ! Quand on choisit une famille de pouvoir qui est médiatisée et qu’elle vacille, exposée à un scandale, il y a les répercussions médiatiques. Aujourd’hui, on vit dans une société où tout est repris médiatiquement mais aussi sur les réseaux sociaux. Je m’en suis notamment rendu compte lors de l’affaire DSK : on l’a tous suivie, presque comme un feuilleton ! Et alors, j’ai compris que ça serait intéressant, du point de vue romanesque, de placer l’action du livre au sein d’une famille qui en apparence à tout réussi : le père est un journaliste politique connu, la mère une essayiste connue pour ses engagements féministes, ce sont des gens qui mettent en scène leur vie privée dans les magazines, et évidemment, quand une telle famille est visée par un scandale comme c’est le cas dans le livre – parce que c’est une accusation de viol qui va faire vaciller cette parfaite construction sociale – ça a des répercussions et ça engendre beaucoup de commentaires médiatiques et sur les réseaux.

2. Pourquoi avoir choisi la violence et le thème de la domination masculine comme point de rupture à la façade de la famille Farel ? 

J’avais envie d’aborder le sexe dans sa vision magnifiée (l’aboutissement d’un amour, d’une passion) mais aussi comme instrument de violence, de domination, de prédation. Je voulais vraiment qu’il y ait les deux éléments ! On retrouve donc en parallèle : l’exhibition de cette passion amoureuse entre Claire, la mère d’Alexandre, et Adam Wizman, et puis la destruction de tout ce que ces familles ont pu construire, y compris l’amour de ces deux personnes quand le fils est accusé de viol.

3. Pouvez-vous nous parler un peu de l’affaire Stanford, qui a été le déclencheur de cette histoire ? 

C’était en juin 2016, j’avais lu un article qui évoquait un procès opposant un étudiant de Stanford (bien sous tous rapports : brillant, grand sportif, de bonne famille) et une jeune fille qui n’était pas étudiante à Stanford mais qui était présente sur le campus et qui l’accusait de l’avoir agressée sexuellement derrière une benne à ordure.

Ça m’avait beaucoup marquée, d’abord par le verdict qui avait été assez clément – 6 mois de prison dont 3 fermes- mais surtout par les propos du père de l’accusé qui avait dit au juge : « On ne va pas détruire la vie de mon fils pour 20 minutes d’action ! ». J’ai trouvé ces termes d’une telle violence – réduire une agression sexuelle à ces mots…, que j’ai décidé d’en faire un livre.

Il y avait une vraie incompréhension entre ce que perçoivent les victimess, le saccage de leur être, et la perception que des agresseurs ou des proches peuvent avoir. Je crois d’ailleurs que c’est la complexité de ces affaires et les différences de perceptions qui ont intéressé les lycéens puisque, tout d’un coup, ils se sont dit : « Et si c’était moi qui étais agressé ? Et si c’était moi qui étais visé ? ». Ils en ont parlé avec leurs parents qui se sont mis à la place des propres parents Farel et Wizman (« Et si c’était mon fils qui était accusé ? Et si c’était ma fille qui était violée ? ») et chacun, en fonction de sa position et de son statut social, a sans doute trouvé dans le roman un écho à sa propre vie.

4. Comment avez-vous réussi à vous mettre dans la tête d’un violeur présumé et pourquoi avoir fait ce choix narratif ? 

Au début, j’ai naturellement été du point de vue de la victime et j’avais commencé à écouter des témoignages, lire des livres… Il y a une matière très abondante, partout sur internet. Mais j’ai vite pensé que, n’ayant pas été victime moi-même, je ne me sentais pas assez légitime pour écrire dessus. Et j’ai donc regardé du côté des accusés mais il n’y avait rien, aucun témoignage. C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’aller au Palais de Justice, me disant qu’à l’audience, il y aura bien une parole qui se libérera. J’ai pu avoir accès à des pièces de procédures et des avocats ont accepté de m’aider sur des affaires qui avaient été classées.

Au fil du temps, j’ai vraiment développé l’envie de m’attarder sur la question du mal, du passage à l’acte, parce que ça nous concerne tous : qu’est-ce qui fait qu’à un moment de sa vie, on va faire un mauvais choix ? On va faire du mal ? Commettre un délit ? Perdre pied ?

Je me souviens d’un procès auquel j’avais assisté. L’homme accusé d’un crime était venu témoigner, paraissant bien sous tous rapports et s’exprimant dans un langage impeccable. Mais ce n’est vraiment que lorsqu’il a fait le récit de sa tragique enfance, que l’on comprenait peu à peu le processus qui l’avait amené à dévier. Et c’est ça qui m’intéressait : quel est ce processus qui peut mener à la déviance ?

5.  Sur MediaPart, Adèle Haenel a dit, lors d’un entretien où elle parlait des agressions qu’elle avait subies : « Les monstres n’existent pas ». Est-ce que votre roman ce n’est pas ça justement, l’écriture de la banalité du mal ? 

Il y a parfois, dans certaines affaires, une sorte de monstruosité où vous ne trouvez plus trace d’humanité chez un être. J’ai essayé de retranscrire dans le livre ce moment où on est ébranlé lorsqu’on assiste à une audience. On est aussi face à la vulnérabilité humaine, aux pulsions, à la violence intime. Ce qui est intéressant en littérature, c’est de se confronter à cette zone-là de la violence, à ce que l’on ne comprend pas mais que l’écriture peut rendre intelligible.

6. Il y a trois portraits de femme qui sont le fil rouge du roman : Claire (45 ans), la compagne de l’ombre de Jean Farel, Françoise (68 ans) et Mila (18 ans). Pourquoi avoir choisi d’utiliser trois générations différentes ? 

J’ai voulu montrer à la fois les forces, les failles et la vulnérabilité de la condition féminine à différents âges.

À 18 ans, on voit bien que Mila est une fille qui se cherche et qui a du mal à trouver sa place. Claire quant à elle, est une femme de la quarantaine qui a été fragilisée par une maladie et qui s’apprête à faire des choix cruciaux pour l’évolution de sa vie personnelle. Et puis il y a Françoise, une femme de 68 ans qui se sent, avant la maladie, encore en forme, avec l’envie de travailler mais qui subit de plein fouet l’éviction sociale alors que Jean, au même âge, est toujours à l’antenne. Ça aussi c’est une inégalité, une sorte d’injustice dont j’avais envie de parler dans le livre. 

7. N’aviez-vous pas peur de tomber dans la caricature en faisant des portraits d’hommes majoritairement de pouvoir, outre Adam Wizman ? 

Le vrai personnage principal, en tant qu’homme de pouvoir, est surtout Jean Farel et c’était un piège ! On s’attend effectivement à croire que c’est lui qui va abuser d’une jeune femme parce que c’est un homme de pouvoir, or, c’est quelqu’un qui est beaucoup plus dans le contrôle et qui a compris les risques qu’il pouvait prendre avec les femmes.

Néanmoins, c’est une réalité dans certains milieux de pouvoir. Regardons l’affaire Clinton et DSK : quand il y a un certain niveau de pouvoir, il y a des excès et violences qui peuvent être commis. Dans le domaine des violences sexuelles, on voit bien toutes les femmes qui ont parlé au moment de Me Too et ça a été la grande force de cette révolution, les jeunes n’auront pas à subir ce que d’autres ont subi avant, les choses sont vraiment en train de changer. 

8. Parlons de Me Too, justement. Ce mouvement est venu alors que vous écriviez votre livre, comment avez-vous réussi à vous en servir ? 

En tant qu’auteur, on a toujours peur de devoir raconter le réel quand on n’a pas encore de distance sur celui-ci. Par exemple, pendant les attentats du 11 septembre, beaucoup ont eu envie d’écrire dessus mais on a laissé passer un certain temps avant de le faire. Là, c’est pareil, jamais je n’aurais eu le courage de le faire si je n’avais pas commencé un an et demi avant. Tout le monde me disait : « Formidable, le livre est dans l’air du temps, elle sent les tendances », mais j’étais paniquée ! J’étais à la fois très heureuse en tant que femme mais en tant que romancière j’étais totalement paniquée ! Je me demandais ce que j’allais faire de cette révolution, et il fallait bien que j’en parle, d’autant que mon personnage principal, Claire, était déjà complètement incarnée en tant que féministe connue pour ses engagements. Ça a été un véritable défi et quand le livre est sorti, j’ai dû sans cesse rappeler que je n’avais pas profité de « l’air du temps » mais que j’avais commencé bien avant et que ça avait même été une difficulté.

9. Pourquoi dépeindre notre monde contemporain de manière si désespérée ?

C’est une très bonne question, on ne me la jamais posée.

Tout d’abord, c’est parce que j’étais moi-même sur les réseaux sociaux que j’ai pu les raconter de cette façon, donc je n’ai finalement traduit que mon sentiment. Mais il est vrai que quand j’en discutais avec d’autres, et notamment avec des jeunes, je savais qu’ils ressentaient la même chose : les gens mettent en scène leur vie de manière toujours extrêmement positive mais quand vous êtes vous-même au fond du trou et que vous voyez ces images, ça a un impact évident, surtout pour les jeunes générations.

Et puis, sur Twitter, on vous demande quand vous êtes un écrivain, de donner votre avis sur tout, en temps réel. Si vous choisissez le silence, on finit par vous le reprocher. Je n’aimais pas cette injonction à devoir donner son avis sur tout et puis aussi à subir les indignations généralisées et les attaques.

J’ai senti, à un moment, que le risque du narcissisme, de l’égoïsme et de la mise en scène de soi était très présent et j’ai voulu fuir cela. Mais j’ai aussi des amis qui travaillent dans ce domaine et qui me disaient : « Il faut faire attention, on dévoile des éléments de notre vie privée sans s’en rendre compte, vis-à-vis de nos employeurs, de nos amis… » et j’ai décidé de raconter aussi ces dérives dans le livre parce que je les avais moi-même affrontées.

10. Sur les réseaux sociaux, il y a cette tension entre extrême liberté de parole et lieu de violence. Pour vous, est-ce cela la nouvelle violence du monde contemporain ? 

Il y a de très bonnes choses avec la libération de la parole – Me Too est né sur les réseaux sociaux- et puis, il y a aussi des dérives. Je pense que tout est question de contrôle, il y a des gens qui ont le contrôle d’eux-mêmes et qui arrivent à ne conserver que le plus intéressant de ses réseaux mais j’avoue ne pas en être capable. C’est aussi pour me protéger de moi-même que je me suis déconnectée, parce que la tentation est forte d’aller se connecter. Et d’ailleurs, je le voyais, dès que j’avais un moment de libre dans le bus et le métro, alors que d’habitude je lis, là je prenais mon téléphone. C’est la tentation de la dispersion !

11. Vous êtes l’une des rares femmes à avoir eu un prix en cette saison. Quel est votre sentiment sur la question ? 

Lorsque j’ai été invite de France Inter, on m’a demandé d’écrire un texte à ce sujet. J’y parle en mon nom et au nom de plusieurs amies femmes qui écrivent (je n’aime pas dire autrices ou écrivaines) et c’est extrêmement difficile parce que certaines ont des œuvres derrière elles et n’ont jamais été récompensées pour. Je suis contre les quotas, la parité totale mais à talent égal, je pense qu’il y a un moment où les femmes doivent être récompensées. Pourquoi ? Ce n’est pas tant pour le prix, soyons honnête ! C’est parce que nous sommes très peu d’écrivains à pouvoir vivre de notre travail, et quand vous avez un prix, ça vous donne une sécurité qui va vous permettre d’écrire pendant deux, trois ans. C’est surtout la liberté artistique que le prix le plus important, et non les honneurs, mais ça on oublie. 

12. Quelles sont les questions les plus insolites que les lycéens vous ont posées ?

On me pose souvent cette question mais prise dans un tourbillon, je n’en ai pas le souvenir précis. Par contre, je me rappelle des émotions et des réactions. J’ai été très ébranlée par cette aventure ! C’est un exercice extrêmement intéressant, intellectuellement et humainement, parce qu’il y a chez ces jeunes une curiosité intellectuelle, avec cette forme d’admiration : « Peut-être qu’un jour je pourrai écrire et être à cette place. » D’ailleurs, il y a un professeur qui avait envoyé ce message à mon éditeur :  « Vous allez recevoir plein de manuscrits ». Ils ont adoré ces rencontres et cela leur a donné envie de se mettre à écrire. Je leur disais souvent : « Je suis le produit de mes lectures et la preuve qu’avec les livres on peut se construire différemment. » Tout d’un coup, faire un récit intime dans lequel ils peuvent projeter leur propres attentes et se retrouver, leur permet de se dire : « C’est possible ! Le livre que je pensais être un objet élitiste est accessible ! »

Certains m’ont dit que c’était la première fois qu’ils finissaient un livre. Des professeurs ont étudié les scènes de plaidoiries dans les classes et lors de la remise du prix à Rennes, des lycéens ont interprété certains passages du livre. C’est formidable ! On parle beaucoup de difficultés et précarités dans notre société mais j’ai rencontré des professeurs et une jeunesse avec une intelligence et un désir d’apprendre immense. C’est dommage que nous ne parlions pas assez de toutes ces forces de nos sociétés qui sont notre avenir. J’ai adoré ces rencontres et aujourd’hui encore, ils m’invitent dans les classes.

Pour moi, la littérature est peut-être un des derniers grands espaces démocratiques : on peut tout dire, écrire, on est totalement libre, l’éditeur ne censure pas. Si les jeunes peuvent participer à cet élan démocratique qu’autorise la littérature, c’est que le défi du Goncourt des lycéens aura totalement été relevé.

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