Critique

Le Ghetto intérieur, quand l’exil se mure dans un silence coupable

12 février 2021
Par Sébastien Thomas-Calleja
Le Ghetto intérieur, quand l’exil se mure dans un silence coupable

Lorsque Vicente part vivre en Argentine, il ne se doute pas que sa famille juive restée en Pologne périra d’une mort industrialisée qui va bientôt submerger l’Europe, le laissant seul avec sa culpabilité dans son Ghetto intérieur. Santiago H. Amigorena écrit le livre d’une identité imposée et d’un exil bafoué, dans un des plus beaux romans de la rentrée.

Le-ghetto-interieur Santiago H. Amigorena poche

L’Argentine, terre promise

 

« – C’est ce qu’on fait depuis la nuit des temps, non ? On aime nos parents, puis on les trouve chiants, puis on part ailleurs… C’est peut-être ça être juif… 

– Oui… ou être humain. » 

Lorsque Vicente Rosenberg arrive à Buenos Aires en 1928, accompagné de son ami Ariel Edelsohn, la capitale argentine ressemble à l’Eldorado pour ses deux jeunes hommes ambitieux. Débarrassés de leurs carcans familiaux et surtout de leurs mères envahissantes, ils comptent bien profiter pleinement de leur nouvelle vie. Travailler, s’intégrer, gagner de l’argent, se marier et faire des enfants sont leurs principaux objectifs. 

La famille d’Ariel viendra assez vite rejoindre le fils prodigue, quand celle de Vicente reste en Pologne, pour ne jamais plus en partir. Ce n’est pas faute de leur avoir proposé mais sa vie indépendante le satisfait pleinement, se contentant d’insister mollement. Un comportement qui causera bientôt en lui une fracture amère. 

Les informations partielles qu’ils arrivent à glaner sur l’évolution meurtrière de leur ancienne patrie ne leur laisseront plus de choix. 

Une identité imposée


« Qu’est-ce qui nous fait sentir une chose plutôt qu’une autre ? Qu’est-ce qui fait que parfois nous disons que nous sommes juifs, argentins, polonais, français, anglais, avocats, médecins, professeurs, chanteurs de tango ou joueurs de football ? Qu’est-ce qui fait que parfois nous parlons de nous-mêmes en étant si certains que nous ne sommes qu’une seule chose, une chose simple, figée, immuable, une chose que nous pouvons connaître et définir par un seul mot ? » 

Dans Le Ghetto intérieur, l’identité est abordée avec beaucoup de subtilité et pose des interrogations d’une grande actualité. Après s’être senti profondément polonais de par sa naissance, Vicente se savait juif sans jamais avoir vraiment embrassé sa religion d’origine. Après avoir découvert la poésie allemande, il est tombé amoureux de ce pays jusqu’à se sentir lui appartenir. Désormais à Buenos Aires et parfaitement intégré – en danseur chevronné de tango -, il se sent désormais argentin. 

« Mais pour quoi je suis juif ? Pourquoi, aujourd’hui, je ne suis que ça ? Pourquoi je ne peux pas être juif et continuer d’être tout ce que j’étais auparavant ? » 

Le nazisme va pourtant le ramener sauvagement à une identité éloignée : une judéité imposée par l’antisémitisme. Malgré tous ses efforts, malgré son engagement dans l’armée polonaise et son grade mérité d’officier, déjà, dans les années 20, certains ne voyaient en lui qu’un « juif » et rien d’autre. 

Une exclusion qui ne cessera de glisser sur une pente raide pour finir en boucherie sanguinaire. 

La mécanique de la violence

 

« D’homme normal, il était devenu  un fugitif, un traître. Un lâche. Il était devenu celui qui n’était pas là où il aurait dû être, celui qui avait fui, celui qui vivait alors que les siens mouraient. Et à partir de ce moment-là, il a préféré vivre comme un fantôme, silencieux et solitaire. » 

Les raisons de cette haine des juifs et les « solutions » envisagées à leur encontre – concentrés, déportés, exterminés – sont également clairement abordées dans le roman de Santiago H. Amigorena. Jusqu’à l’horreur de la « solution finale », rien ne nous sera épargné.  

Comment vivre loin des siens, désormais sans nouvelles, quand on apprend par bribes l’enfer qui fait rage sur le sol européen ?  

« Se taire. Oui, se taire. Ne plus savoir ce que parler veut dire. Ce que dire veut dire. Ce qu’un mot désigne, ce qu’un nom nomme. Oublier que les mots, parfois, forment des phrases. » 

Pour Vicente, le silence sera la seule réponse possible, accablé de culpabilité.  

Un roman bouleversant qui réussit la gageure de renouveler l’intérêt de la fiction pour une période maintes fois abordée, en adoptant le point de vue de l’exil. La famille de Vicente prisonnière du ghetto de Varsovie sera son Ghetto intérieur. Si la question de l’exil traverse ce texte poignant, c’est aussi parce Santiago H. Amigorena parle ici de son grand-père maternel, et qu’il a lui-même vécu l’exil comme fuite, au moment de la dictature argentine, pour venir s’installer en France. 

« Penser l’impensable » et « comprendre l’incompréhensible », c’est ce à quoi s’attache subtilement ce magnifique roman, qui s’inscrit dans l’œuvre de l’auteur comme la conclusion d’un cycle commencé il y a 25 ans, nommé pour de nombreux prix de cette rentrée littéraire.  

Enfin disponible en poche !

Le Ghetto intérieur ressort en édition de poche ce 4 février. L’occasion de redécouvrir ce livre marquant, qui a définitivement ancré l’œuvre de Santiago H. Amigorena dans la littérature francophone actuelle.

Parution le 4 février 2021 – 192 pages 

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Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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