Critique

Laurent Binet, Grand Prix de l’Académie Française 2019 avec une épopée uchronique

31 octobre 2019
Par Sébastien Thomas-Calleja
Laurent Binet, Grand Prix de l'Académie Française 2019 avec une épopée uchronique

Comme dit l’adage, avec des si on mettrait Paris en bouteille. Dans Civilizations de Laurent Binet c’est l’ordre du monde qui est revisité à travers un jeu de trônes fantasque et addictif.

Un exercice de styleLaurent Binet, Grand Prix de l'Académie française 2019

Et si les Indiens avaient résisté aux conquistadors… Et si, en plus d’y résister, ils étaient devenus eux-mêmes envahisseurs… la face du monde eût été changée. C’est le point de départ de Civilizations de Laurent Binet.

Après tout, en 1492, qu’avaient les civilisations d’Europe de plus que celles des Indiens ? « Donnez-leur le cheval, le fer et les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire. » : partant de ces postulats, tout est possible. C’est d’ailleurs le principe même de l’uchronie, genre majeur de la science-fiction qui travestit le passé pour réécrire le présent. Cette expérimentation fictive d’anticipation est avant tout un exercice littéraire auquel Laurent Binet excelle dans ce nouveau roman.  

Son récit commence comme une saga scandinave, dans laquelle l’auteur imagine la fondation d’une colonie par les Vikings, point de départ capital puisqu’ils laisseraient aux autochtones américains (qui ne porteront d’ailleurs jamais ce nom), aux populations mayas, le cheval, leur apprendront à travailler le fer, et leur transmettront des microbes et autres joyeusetés bactériennes contre lesquelles ils finiront par s’immuniser. Le roman se poursuit avec le vrai-faux journal de bord de Christophe Colomb, promis désormais à un avenir sombre, puis prend de l’ampleur avec la chronique médiévale d’Atahualpa, Septième Sapa Inca et conquérant de ce Nouveau-Monde qu’on appelle Europe. La dernière partie donne à voir un pastiche du roman picaresque espagnol dans lequel on retrouve Cervantès lui-même en lieu et place de Don Quichotte.  

Truculente et fantasque, l’expérience narrative est aussi l’occasion de redessiner les cartes de la géopolitique et de nos sociétés. 

A game of thrones 

1505-1 (4)Partant de cette hypothèse cohérente, Laurent Binet déplie un véritable jeu de stratégie. Le titre lui-même, Civilizations, inspiré d’une célèbre licence de jeux vidéo, permet toutes les fantaisies. Utilisant exclusivement des personnages et des événements ayant une vérité historique, Laurent Binet refait le monde à la sauce pré-colombienne. Qu’avons-nous de si supérieur aux Incas pour avoir pensé inimaginable qu’ils puissent nous dominer ? 

Des monarques qui se déchirent pour mieux régner, les prémices du capitalisme qui écrasent les plus pauvres, des pirates qui dominent les mers, les conflits religieux qui saignent le continent, la rage de l’Inquisition… heureusement, les « feuilles qui parlent », les livres, grâce à la prodigieuse invention de l’imprimerie, sauvent le continent européen de la perdition.

Le constat est sans appel. Mais si « l’art donne vie à ce que l’histoire a assassiné », Laurent Binet y réussit parfaitement. Cependant, cette uchronie serait-elle une utopie ? Rien n’est moins sûr que « Cuzco nombril-du-monde » et sa religion solaire n’apporte une société meilleure. Et l’arrivée des Aztèques risque bien de tout changer… 

Drôle, comme lorsqu’il désigne le pape « chef des tondus, représentant sur terre du dieu cloué », inventif et toujours érudit, le récit se dévore et tient en haleine.

Après HHhH, prix Goncourt du Premier Roman en 2010, et La Septième Fonction du langage, qui avait obtenu l’Interallié et le Prix du Roman Fnac en 2015, une future récompense est attendue pour son nouveau roman fascinant. 

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Grand Prix de l’Académie Française 2019 

Sélection Rentrée littéraire Fnac 2019

Parution le 14 août 2019 – 385 pages 

Civilizations, Laurent Binet (Grasset) sur Fnac.com

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Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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