Critique

Les Loyautés de Delphine de Vigan, ou nos fidélités silencieuses

01 novembre 2018
Par Sébastien Thomas-Calleja
Les Loyautés de Delphine de Vigan, ou nos fidélités silencieuses

Suis-je loyal envers ma famille, mon passé, envers moi-même : c’est la question que pose Delphine de Vigan dans son nouveau roman, qui met en scène quatre personnages, tous en prise avec eux-mêmes, avec leurs loyautés.

Les-loyautes

Les corps meurtris

Hélène est professeure dans un collège parisien. Elle remarque très vite en Théo, son jeune élève de 5e, un mal-être qui lui rappelle tellement le sien : la maltraitance. Elle croit voir en sa fatigue permanente et dans son regard fuyant les stigmates des coups qu’elle-même a reçus à son âge.

Théo Lubin, 12 ans, encaisse en effet les coups sur son corps, mais seulement ceux qu’il s’inflige lui-même. Les cours de biologie de Hélène aident à mieux comprendre le fonctionnement de la digestion. Pour lui, il s’agit d’améliorer les effets de l’absorption de puissances nocives. L’alcool, dans son tube digestif d’enfant. Boire à s’en faire « exploser » la tête.

Oublier, s’oublier, disparaître. Ne plus avoir à passer « d’un monde à l’autre » : une semaine chez sa mère, rongée par la déception et la haine de l’homme qui l’a quittée, son père ; une semaine chez cet homme qui n’en est plus tout à fait un, ravagé par la déchéance sociale qui le cloue au lit, incapable de toute responsabilité paternelle.

Les mots qui meurtrissent

Mathis Guillaume a 12 ans lui aussi et accompagne Théo comme un vrai ami. Il vit, lui, chez ses deux parents dans un bonheur apparent, mais qui n’est pourtant que de façade.

Si, chez Hélène et Théo, les loyautés sont trahies par les corps meurtris, chez Mathis et sa mère, Cécile, ce sont les mots qui enchaînent. Les mots que celle-ci a dû apprendre pour paraître dans ce milieu bourgeois qui n’est pas le sien. C’est le milieu de William, le père de Mathis. Mais les mots qu’il lui a appris pour qu’elle parle un « bon français », lui servent en fait, grâce à une double personnalité sur internet, à exprimer ses haines « racistes, antisémites, homophobes et misogynes ».

Nos fidélités

Leurs loyautés  sont difficiles à vivre pour Hélène, Théo, Mathis et Cécile. Quatre personnages pris dans la tourmente de notre monde d’aujourd’hui, entravés par ces « tranchées dans lesquelles nous enterrons nos rêves ». Mais elles peuvent aussi être « les tremplins sur lesquels nos forces se déploient ».

C’est donc le souffle court, dans ce roman dense et intense que nous partirons à la recherche de cet espoir, à la recherche de notre « propre lumière ». De la première à la dernière ligne, c’est seulement en terminant le livre, grâce à une narration implacable, que vous reprendrez votre respiration, face à ces loyautés, face à vous-même.

Après ses deux derniers livres à succès et largement récompensés : Rien ne s’oppose à la nuit, qui a obtenu notamment le prix du Roman Fnac en 2011, et D’après une histoire vraie, prix Renaudot et Goncourt des Lycéens en 2015, Delphine de Vigan, avec ce huitième roman, renoue avec la trame narrative des Heures souterraines, publié en 2009, sur « les violences invisibles d’un monde privé de douceur ».

Les Loyautés, nos « fidélités silencieuses », comme elle les définit elle-même, laisseront en vous des traces invisibles mais tenaces.

Parution le 3 janvier 2018

Les Loyautés, Delphine de Vigan (JC Lattès) sur Fnac.com

Photo d’illustration © Free-Photos

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Article rédigé par
Sébastien Thomas-Calleja
Sébastien Thomas-Calleja
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