Entretien

Max Monnehay (Je suis le feu) : “J’aime l’idée que le polar dise des choses sur la société sans en avoir l’air”

22 avril 2022
Max Monnehay (Je suis le feu) : “J’aime l’idée que le polar dise des choses sur la société sans en avoir l’air”
©Pierre Lalanne

Deux ans après Somb, un premier polar acclamé par la critique, Max Monnehay n’en a pas fini avec son héros Victor Caranne et le confronte dans Je suis le feu à son plus redoutable ennemi. Rencontre avec une romancière qui s’épanouit dans le noir.

Je suis le feu signe le retour d’un héros qu’on connaît bien… Quand s’est déclenchée en vous l’envie d’écrire une série ?

Dès le début de la rédaction du précédent roman, Somb, et la première apparition de Victor Caranne, j’ai eu comme un déclic. J’ai tout de suite su qu’un personnage si riche et complexe allait forcément revenir. Il avait ce potentiel de héros récurrent, et j’avais envie de le faire évoluer, de lui faire vivre beaucoup d’aventures, de lui en faire baver aussi. La figure du psychologue carcéral m’intéressait beaucoup. Elle est très peu présente, voire inexistante, dans la fiction, surtout en France. Un psy, c’est une super porte d’entrée pour un romancier de polar, parce qu’il est là pour analyser les personnages, pour plonger dans leur psyché torturée, mais aussi pour tenter de démêler ses propres névroses.

Diriez-vous que vous êtes fascinée par Victor Caranne ?

C’est difficile de parler d’un personnage qu’on a créé, parce que tout vient de nous. Je ne vais donc pas vous répondre que je suis fasciné par lui, ce serait extrêmement bizarre… comme si j’étais fascinée par moi-même !

Ce qui m’intrigue chez lui, c’est son empathie extrême, une empathie telle qu’elle finit par lui bouffer la vie et même parfois complètement l’aveugler. C’est un personnage qui a vécu un trauma – que je raconte dans Somb – et son seul moyen de continuer à vivre, c’est de faire sienne cette empathie, de continuer à croire que le mal n’existe pas, que l’homme devient mauvais à cause de son environnement et de son passé.

Je suis le feu, de Max Monnehay. En librairie depuis le 4 mars 2020.

Les lieux ont une grande importance dans votre roman, pourquoi situer l’action de vos récits dans cette région ?

Quand j’ai découvert La Rochelle et l’île de Ré, j’ai été frappée par la beauté presque indicible du patrimoine et des paysages. Si on y regarde de plus près, il y a un contraste assez frappant entre cette beauté, cet art de vivre et une périphérie plus âpre, très marquée par les problèmes sociaux et la violence. D’une manière encore plus forte, la prison de l’île de Ré, dans laquelle se passe une partie du roman, est fascinante. On a presque 500 détenus dans un ancien fort Vauban, totalement ignorés par la municipalité au nom du sacro-saint tourisme. C’est dans ce genre de contraste que s’épanouit mon écriture.

Quelle signification donnez-vous au titre, Je suis le feu ?

Le feu est omniprésent dans le livre. Un feu qui ronge les personnages. Ils sont consumés par leur passé, par leurs angoisses et leurs névroses. Ils se débattent avec eux-mêmes, ils sont leur pire ennemi.

Au fur et à mesure de la traque s’installe un troublant jeu de miroirs entre le héros et son adversaire. Tout se passe comme s’ils n’étaient pas si différents au départ, mais que le destin les avait fait évoluer dans des directions opposées. Ne sont-ils pas finalement les deux faces d’une même pièce ?

Derrière cela, il y a la volonté de fuir une forme bête de manichéisme. Ce que je voulais véritablement, c’était qu’à la fois Victor Caranne et le lecteur puissent s’identifier au tueur. Je voulais qu’on puisse le comprendre, ou en tout cas essayer de le comprendre, en ayant une vision claire de la manière dont il est arrivé là. Je refuse qu’on rejette en bloc la violence dont il se rend coupable. L’empathie est facile pour les gens qui font le bien, alors je me suis mise au défi d’essayer de la faire naître envers quelqu’un qui est un homme cruel.

Vos deux premiers romans n’appartenaient pas au genre du polar, comment s’est opéré pour vous la bascule vers le roman noir ?

La question, c’est plutôt pourquoi je n’y suis pas allée avant ! Je me suis découverte totalement en tant qu’autrice de polar. Je savais que mon avenir, c’était l’écriture, mais je tâtonnais un peu, je n’avais pas trouvé le genre qui correspondait à ce que j’avais envie de dire du monde. L’écriture de Somb a été une révélation. Je me sens bien dans le polar : c’est un genre qui permet de questionner le monde de manière plus subtile parfois que la littérature dite blanche, et j’aime l’idée de dire des choses sur la société sans en avoir l’air.

Quel regard portez-vous sur votre statut d’autrice de polar, de femme dans un monde d’hommes ?

Je me suis beaucoup posé la question depuis que je suis entrée dans le milieu avec Somb. Mais la vérité, c’est que de plus en plus de femmes évoluent maintenant dans ce genre. On tend vers une plus grande parité. J’ai longtemps eu l’impression d’avoir une écriture masculine et décomplexée, mais maintenant je me demande si la distinction entre écriture masculine et écriture féminine a véritablement un sens…

Aura-t-on le droit à une série longue avec Victor Caranne ?

Pour ne rien vous cacher, je suis déjà en train de travailler sur un nouveau texte, encore avec Victor Caranne. Je ne sais pas combien de temps il va faire la route avec moi, mais je sens que c’est un personnage qui a encore des choses à accomplir !

Je suis le feu, de Max Monnehay, Seuil, 400 p., 20 €. En librairie depuis le 4 mars 2020.

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