À l’occasion du Festival international du jeu de Cannes, Eva Szarzynski, Pénélope, Damien Desnous et Boris Courtot nous ont fait entrer dans les coulisses du FIJ et nous ont livré leurs secrets de délibération.
Vous faites tous les quatre partie du jury du Festival international de jeux de Cannes (FIJ). Comment avez-vous appréhendé cette nouvelle expérience ?
Eva Szarzynski : Ça s’est très bien passé. Je participe à ce jury depuis maintenant sept ans, et j’ai pu observer une réelle évolution dans notre manière de nous organiser. Nous avons mis en place un plan qui a fluidifié les délibérations, pour qu’elles tiennent compte de l’avis de chaque membre et qu’elles soient, en quelque sorte, “sur mesure”. Nous avons notamment choisi d’étaler les débats dans le temps.
Avant, nous devions tout boucler en un seul week-end, ce qui rendait l’exercice vraiment intense. Cette année, nous avons traité une seule catégorie par jour. Ce nouveau rythme nous a permis de mieux digérer les échanges, de reposer notre cerveau et d’aborder chaque nouvelle session avec la fraîcheur nécessaire. En prenant notre temps, nous avons réalisé que nous aboutissions à des délibérations bien plus qualitatives.
Vous avez effectivement testé des centaines de titres. Êtes-vous parvenus à garder ce plaisir du jeu malgré tout ?
Pénélope : Heureusement, jouer reste un plaisir. Mais c’est vrai que, lorsqu’on enchaîne des dizaines, voire des centaines de jeux dans l’année, et qu’il faut y revenir encore et encore… Ça peut être difficile. Le pire, c’est sans doute le fait de devoir rejouer à un titre qu’on n’a pas aimé. On se force à le faire parce qu’on doit se remettre constamment en question, c’est notre rôle. Nous ne sommes pas là pour nos goûts personnels, mais pour distinguer les meilleurs jeux de l’année. On ne peut pas rester figé sur une première impression hésitante, alors on insiste.
Il y a forcément un moment, après 20 parties d’affilée sans grand relief, où l’on finit par douter. On se dit : “C’est pas possible, j’ai perdu la flamme, je n’aime plus ça… Qu’est-ce que je fais dans ce jury ? Je ne suis pas à ma place.” Et puis, soudain, on tombe sur un jeu génial. Là, tout s’éclaire et on se répète : “C’est bon, j’adore ça, je sais pourquoi je suis là”. On a alors une envie folle de porter ces projets, de les défendre. Ça nous donne une véritable mission, un rôle vraiment gratifiant. C’est aussi une expérience humaine très forte : on se découvre au sein d’un groupe, on apprend à penser collectivement. Et ça, c’est vraiment très chouette.
Les As d’or ont été révélés ce jeudi 26 février. Cette année, les avis étaient-ils unanimes ou y a-t-il eu un vrai débat pour certaines catégories ?
Damien Desnous : En réalité, le débat s’est souvent joué sur la catégorisation des jeux en elle-même. Nous sommes conscients que le choix d’une catégorie aura un impact réel, d’autant que de nombreux titres peuvent facilement basculer de l’un à l’autre. Cette année, la méthode que nous avons mise en place a permis de fluidifier ces échanges : nous ne sommes pas là pour nous battre pour nos “chouchous”, mais pour construire ensemble la meilleure sélection possible. Il n’y a pas d’engueulades, même si l’on peut parfois se retrouver en minorité dans certaines discussions – et c’est ok.
Nous débattons sur une shortlist de jeux déjà excellents, donc le processus repose avant tout sur l’écoute, la concession et l’échange d’idées. Plutôt que de simplement chercher à convaincre les autres à tout prix, nous expliquons ce que nous avons ressenti, ce qui permet souvent aux autres membres de découvrir un angle ou une perspective qu’ils avaient totalement manqués. C’est cette rencontre à la croisée des chemins entre professionnels venus d’horizons variés – boutiques, bars à jeux, influenceurs ou médias – qui rend l’expérience si gratifiante, car chacun apporte un vécu et une utilisation du jeu qui lui sont propres.
J’ai LA question à 1000€ : qu’est-ce qui fait un bon jeu de société ?
E.S. : Pour moi, ça passe d’abord par son look. Un beau jeu va tout de suite m’attirer et me donner envie d’y jouer. J’ai besoin qu’il soit esthétique et attirant pour avoir envie de me plonger dedans – et potentiellement m’attaquer à une règle de 45 minutes.
D.D. : Mon approche est plus narrative : ce qui m’importe, c’est ce que le jeu raconte. Dès le premier coup d’œil, c’est la proposition et l’univers qui me séduisent et me donnent envie de m’y investir. Un bon jeu doit avant tout être une invitation au voyage, un objet capable de vous transporter ou de vous permettre de vous projeter dans une histoire. Même face à une mécanique plus abstraite, tant que l’intention est claire, je cherche cette capacité à raconter quelque chose.
P. : Évidemment, tout se complète, mais pour moi, c’est vraiment la construction qui prime. Il faut que ce soit net, à l’épure. Je déteste quand on sent des choses qui dépassent, des éléments ajoutés juste pour boucher les trous ou pour remplir, parce qu’on ne savait pas comment se sortir d’une mécanique. En revanche, quand on sent que ça a été peaufiné jusqu’au bout, avec intelligence et sans superflu, et que si, en plus, on a ce petit “twist” inédit… Alors là, c’est du caviar. [Rires]
Boris Courtot : Ce qui me fait vibrer dans un jeu, c’est l’émotion que je vais ressentir. C’est ce frisson rare, presque physique, comme celui que l’on ressent en montant sur scène. C’est une sensation qui me transcende et que j’ai finalement peu vécue, mais quand elle est là, en tant que joueur, c’est exceptionnel. J’aime par-dessus tout quand il se passe quelque chose de fort autour de la table, quelque chose qui dépasse le simple cadre ludique. On dit souvent qu’un jeu s’arrête avec la partie, mais pour moi, un jeu devient “super” quand il va au-delà. Quand l’expérience crée des souvenirs dont on discute encore longtemps après, ça devient magique.
E.S. : Finalement, un très bon jeu, c’est un jeu qui réunit tous ces éléments !
Vous avez décerné l’As d’or “Initié” à Zenith. Quelles émotions ce dernier vous a-t-il suscitées ?
P. : Pour moi, la force de ce jeu, c’est vraiment sa capacité à instaurer une tension permanente. C’est le fait d’avoir l’impression, jusqu’au bout, qu’on peut encore s’en sortir, qu’on peut encore gagner. On est plongé dans la réflexion et puis, d’un coup, il y a ces petits moments où on se surprend à se dire : “Waouh, mon cerveau est génial !”. Quand un jeu réussit à vous donner ce sentiment-là, cette petite satisfaction personnelle d’avoir accompli quelque chose de brillant… c’est hyper agréable. C’est vraiment l’une des grandes forces de Zenith.
E.S. : Quand t’arrives à avancer ta planète de deux cases, que t’arrives à te la prendre de ton côté…
P. : Et que tu connais tes deux coups d’après, que tu sais ce que tu vas faire, c’est trop bien !
B.C. : J’ai découvert ce jeu dans une configuration à quatre joueurs, et ce qui m’a vraiment emporté, c’est l’alchimie à deux joueurs, en face à face. Notre première partie a duré presque une heure, mais j’ai adoré ce temps long, fait d’échanges stratégiques et de réflexions géniales. Ce que j’aime dans Zenith, c’est ce rapport à deux : on peut soit se livrer à une course effrénée vers la planète en tant qu’adversaires, soit tenter de construire, en équipe, une stratégie commune sans presque se parler. Pour moi, la véritable réussite de cet As d’or “Initié” réside précisément dans cette intensité et cette complicité.
Quel est votre rapport aux jeux de société ? Êtes-vous de grands joueurs, depuis toujours, ou avez-vous découvert cette passion bien plus tard ?
D.D. : Le jeu a toujours fait partie de ma culture familiale, avec des classiques comme la belote le dimanche. J’ai ensuite bifurqué vers le jeu de rôle dès l’âge de 12 ans, avec des titres comme Catan. Cette passion ne m’a jamais quitté, mais avec le temps, mon approche a évolué : aujourd’hui, mon véritable plaisir n’est pas tant de jouer que de faire jouer les autres. Mon kiff absolu, c’est de voir les gens s’éclater en découvrant un titre. C’est d’ailleurs pour cette raison que je n’ai pas de jeu préféré dans l’absolu ; mon favori, c’est celui qui sera parfaitement adapté aux personnes avec qui je me trouve à l’instant T. Je peux jouer à tout, à une seule condition : ne pas avoir de mauvais joueurs à table. [Sourire]
P. : Je crois que je suis née joueuse. [Sourire] Cette passion a commencé par le jeu vidéo, mais le jeu de société a toujours fait partie de ma construction, dès l’enfance. Aujourd’hui, je me vois surtout comme un explorateur : ce qui me passionne, c’est d’ouvrir une nouvelle boîte pour découvrir l’idée centrale, l’histoire, le décor, ou encore le trait de l’illustrateur. J’aime faire les liens, m’apercevoir qu’il s’agit du même auteur qu’un autre titre… C’est un univers que j’appréhende comme une véritable archive mentale. J’ai ce désir de tout connaître, d’avoir tout testé dans ce monde-là. C’est une quête permanente, et c’est passionnant.
Avez-vous la sensation que le secteur ludique connaît un regain d’intérêt depuis quelques années ?
D.D. : Le public a toujours été présent : je travaille dans une boutique, et j’y ai toujours vu des joueurs. La vraie différence aujourd’hui, c’est que de nouveaux profils débarquent et découvrent cet univers, ce qui est assez chouette. Le jeu est devenu un produit culturel comme un autre, même s’il n’est pas encore officiellement reconnu comme tel. C’est désormais un cadeau que l’on offre naturellement en soirée pour faire plaisir et partager un moment.
E.S. : Il y a toujours eu des joueurs, mais on a quand même noté un véritable bond avec le Covid. C’est aussi un phénomène de génération : tous ces adolescents qui ont grandi avec les jeux vidéo se sont tournés vers le plateau une fois qu’ils ont fondé une famille. Il fallait trouver un moyen de jouer tous ensemble, et le jeu de société est apparu comme la solution idéale. Depuis le Covid, la tendance monte en flèche, portée par le bouche-à-oreille, mais aussi par les gros efforts de communication des éditeurs et des distributeurs. On voit fleurir des festivals et des cafés ludiques un peu partout en France. Cette culture ludique s’étend et touche désormais des publics qui n’y auraient jamais pensé. Je le vois bien dans mon travail en ludothèque : quand nous investissons l’espace public, les gens passent, s’essayent à une partie un peu par hasard, et c’est gagné. Une fois qu’ils ont mis le doigt dedans, c’est parti.
B.C. : Pour compléter avec quelques chiffres : la première ludothèque française est apparue dans les années 1960 et le premier café-jeu au début des années 2000. On en dénombre aujourd’hui respectivement plus de 1 400 et plus de 200 à travers le territoire. Cette prolifération de lieux dédiés ces dernières années a rendu le secteur bien plus visible aux yeux des pouvoirs publics, à tel point que les bibliothèques commencent, elles aussi, à intégrer le jeu dans leurs collections de prêts. Si la reconnaissance politique du jeu comme objet culturel fait encore défaut au niveau national, elle est déjà acquise sociologiquement et légitimée sur le terrain par une multitude d’acteurs. On le voit d’ailleurs à l’échelle locale, qu’il s’agisse de Parthenay et de son projet de “Cité du jeu”, ou de Cannes, qui porte depuis près de 40 ans un festival majeur dont le rayonnement est aujourd’hui international.
Ce sera ma toute dernière question – et je sens que vous allez me détester de vous la poser. Si vous deviez ne choisir qu’un seul jeu auquel jouer pour le reste de votre vie, lequel serait-il ?
B.C. : Je dirais Faraway. J’ai fait 3 000 parties, je pourrais en refaire 3 000 de plus, sur n’importe quel support.
E.S. : Si je devais n’en choisir qu’un seul, j’en serais bien triste, car j’en suis tout simplement incapable. Ce que j’aime par-dessus tout, c’est la découverte : ce sentiment d’être encore surprise par la créativité des auteurs. Même s’il existe déjà une quantité phénoménale de titres, on parvient toujours à inventer des concepts inédits et des choses étonnantes. C’est précisément cet émerveillement constant que j’adore.
P. : Il y a ce jeu, Cozy sticker ville, sorti tout récemment. Si l’on pouvait en avoir des déclinaisons à l’infini – à la montagne, dans l’espace, peu importe –, je crois que je serais capable de ne jouer qu’à ça pour le restant de mes jours. C’est d’autant plus surprenant que ce n’est pas du tout mon profil habituel : à l’origine, je suis plutôt une joueuse dite “experte”, amatrice de jeux de gestion denses avec beaucoup de règles. Là, on est à l’opposé complet, mais c’est absolument brillant. Dès que j’ai commencé à y jouer, j’ai eu cette évidence : c’est lui, c’est le jeu d’une vie. [Rires]
D.D. : Pareil ! J’ai pris une véritable claque en découvrant ce jeu. C’est tout l’intérêt de notre passion, ce moment où l’on se laisse surprendre. Le jeu vous attrape, vous plaque au sol et vous dit : “Ok, tu restes avec moi jusqu’à ce qu’on ait fini notre histoire !”. [Rires] Pourtant, c’est un titre à base d’autocollants, une expérience narrative que l’on ne peut, par définition, pas vraiment recommencer une fois finie. Mais la proposition est tellement folle qu’on a simplement envie de vivre ce moment à fond. C’est ma grande révélation de ce début d’année. Le dernier titre à m’avoir fait cet effet-là, c’était Alice is Missing.