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Harry Potter : 20 ans plus tard, la magie continue d’opérer

26 novembre 2021
Par Félix Tardieu
Harry Potter face à Tom Jedusor dans "La Chambre des Secrets" (2002)
Harry Potter face à Tom Jedusor dans "La Chambre des Secrets" (2002) ©Warner Bros Entertainment

En novembre 2001, le monde découvrait dans les salles obscures Harry Potter à l’école des sorciers, l’adaptation cinématographique du premier tome de la saga littéraire imaginée par J.K Rowling. Constat : l’engouement pour le sorcier le plus célèbre de la pop culture est toujours aussi palpable.

450 millions d’exemplaires vendus dans le monde, des traductions en près de quatre-vingts langues dans plus de deux cents pays ; une saga cinématographique de huit films qui a rapporté près de huit milliards de dollars au box-office international, sans compter la nouvelle saga des Animaux Fantastiques, qui ne cesse d’étoffer l’univers des précédents films ; des jeux vidéos, des produits dérivés, une pièce de théâtre triomphante, des parcs à thème, des ciné-concerts dans le monde entier et une communauté de fans qui ne cesse de croître… La franchise Harry Potter ne s’est peut-être jamais aussi bien portée, alors que l’on célèbre ce mois-ci la sortie du premier film il y a vingt ans (le 16 novembre au Royaume-Uni et le 5 décembre 2001 en France). Réalisé par Chris Columbus, Harry Potter à l’école des sorciers a propulsé sur la scène internationale de jeunes comédiens qui, arrachés à leur anonymat, sont devenus en deux temps trois mouvements de véritables icônes générationnelles.

Un succès assuré d’entrée de jeu ? 

Les deux premiers volets, Harry Potter à l’école des sorciers (2001) et La Chambre des Secrets (2002) sont réalisés par Chris Columbus, après qu’un certain Terry Gilliam – membre fondateur des Monty Python, réalisateur de Brazil et de L’armée des 12 singes – a entre autres été pressenti pour le poste. Certainement refroidi par l’irrévérence, l’acidité et la noirceur tapies dans les films de Gilliam, Warner jettera finalement son dévolu sur Columbus, véritable homme à tout faire, réalisateur de films à succès tels que Maman j’ai raté l’avion (1990) et Madame Doubtfire (1993) et scénariste de films cultes tels que Gremlins (1984) et Les Goonies (1985). Adoubé pour ses films grand public à voir en famille, Columbus était le candidat idéal pour porter à l’écran l’univers fantastique de Harry Potter. La bande originale du maestro John Williams (Star Wars, Indiana Jones, Jurassic Park), les décors monumentaux et les effets spéciaux révolutionnaires pour l’époque participeront à l’immense succès du film qui, lors de sa sortie, devenait le deuxième film le plus rentable de l’Histoire derrière Titanic (James Cameron, 1998).

Daniel Radcliffe, Rupert Grint et Emma Watson dans Harry Potter à l’école des sorciers ©Warner Bros. All Rights Reserved

Le troisième volet, qui marque un tournant plus sombre dans la saga, est réalisé par Alfonso Cuarón (Les fils de l’homme, Gravity, Roma) et fait preuve d’une virtuosité confondante qui contraste avec la relative sobriété des précédents opus. Le quatrième film, réalisé par Mike Newell, fait figure d’entre-deux, opus un peu bâtard – qui perd au passage John Williams à la bande originale – qui marque néanmoins la première apparition de Ralph Fiennes dans la peau de Voldemort (ainsi qu’un second rôle pour Robert Pattinson, préfigurant le succès interplanétaire de Twilight) et prépare le terrain pour les enjeux des prochains films. Les volets suivants, tous réalisés par David Yates, sont peut-être moins audacieux que ses prédécesseurs mais font malgré tout preuve d’une redoutable efficacité. Le diptyque final des Reliques de la mort, le dernier tome de la saga, rapportera en seulement deux longs-métrages plus de deux milliards de dollars au box-office mondial.

Un trio iconique

Daniel Radcliffe (Harry), Emma Watson (Hermione) et Rupert Grint (Ron), qui constituent le trio d’apprentis sorciers au cœur des aventures d’Harry Potter, ont grandi au fil des huit films, menant une sorte de double vie. Leur alchimie a engendré une telle ferveur que leurs identités semblent s’être dissoutes dans leurs personnages. L’essor du numérique, concomitant à la sortie des films, a certainement favorisé le foisonnement des «  fan fictions », allant par exemple jusqu’à fantasmer la vie sentimentale des comédiens au-delà des personnages qu’ils incarnent à l’écran. Des rôles qui continuent dans une certaine mesure de leur coller à la peau, malgré leurs bifurcations respectives. Leurs trajectoires sont en cela assez parlantes. Emma Watson a enchaîné les rôles chez Darren Aronofsky (Noé, 2014), Greta Gerwig (Les filles du docteur March, 2019) ou Sofia Coppola (The Bling Ring, 2013), a figuré en tête d’affiche du remake de La Belle et la Bête (2007), et porte régulièrement ses engagements politiques, notamment sa défense pour le droit des femmes, au sein des plus grandes instances internationales (à l’image de son discours devant les Nations unies en 2014). Plus discret, Rupert Grint a joué dans quelques longs-métrages et s’est davantage illustré dans des séries, à l’instar de Servant (2019, Apple TV+) créée par M.Night Shyamalan

Emma Watson (Hermione Granger), Rupert Grint (Ron Weasley) et Daniel Radcliffe (Harry Potter) dans Harry Potter et la Coupe de Feu ©Warner  Bros. All Rights Reserved

Daniel Radcliffe a quant à lui multiplié les rôles dans des productions relativement modestes, sur le petit comme sur le grand écran, s’essayant à tous les genres : on a pu le voir en agent du FBI infiltré dans une communauté de néonazis dans Imperium (2016), en activiste opposé à l’Apartheid dans Escape from Pretoria (2020) ou encore dans la peau – c’est le cas de le dire – d’un cadavre pris de flatulences dans le délirant Swiss Army Man (2016). Un rôle de (dé)composition qui en dit long sur le rapport de Radcliffe à sa propre persona. Après avoir endossé la panoplie aujourd’hui mythique d’Harry Potter de ses dix ans jusqu’à l’âge adulte, Radcliffe ne cessera de chercher dans ses performances ultérieures matière à se défaire de ce rôle imposant et, en un sens, à défaire son corps de son propre moule hollywoodien.

Daniel Radcliffe et Paul Dano dans Swiss Army Man ©Capelight Pictures

Un monde narratif verrouillé ?

Au fil des années, les Potterheads – petit surnom donné aux fans les plus investis – ont finalement pris le relais fictionnel de ces personnages et ont prolongé leur existence dans d’innombrables fan fictions, à travers une multitude de supports. On ne compte plus les films « non-officiels » autour de la saga, à l’instar de The House of Gaunt, dévoilé en septembre dernier sur Vimeo. Ce court-métrage, qui revient sur les origines de Voldemort, éternel rival d’Harry Potter, était attendu de pied ferme par les fans depuis plusieurs années. Réalisé par Joris Faucon Grimaud, le film a cumulé trois millions de vues lors de sa mise en ligne en septembre dernier. Après plusieurs campagnes de financement participatif, Joris Faucon Grimaud est parvenu à rassembler un budget de plus de 60 000 euros et a fait appel à 80 bénévoles, des techniciens aux acteurs, pour réaliser ce film aux effets spéciaux dignes des meilleurs blockbusters hollywoodiens. Avec un modèle économique similaire et sur le même thème, le film  Voldemort : Origins of the Heir cumule quant à lui près de 18 millions de vues sur YouTube.

Les innombrables fans de la franchise n’ont pas attendu l’arrivée des premiers films pour s’emparer des potentialités narratives laissées sciemment par J.K Rowling dans les interstices du récit. Dans les années 2000, les sites de fan (aussi bien encyclopédiques que dédiés à l’actualité de la franchise) se multiplient et Warner Bros veille au grain. Soucieuse de garder une forme de contrôle sur son œuvre, J.K Rowling sera à l’origine du lancement du site Pottermore en 2011 qui, du fait de l’implication de l’autrice, acquiert alors une forme de légitimité. Pottermore devient alors le portail officiel de la franchise où les fans peuvent échanger, interagir, inventer un avatar virtuel et se procurer les versions numériques des livres. En réalité, « Les contenus proposés sur Pottermore visent à décourager les velléités d’interprétations subjectives des utilisateurs en les alimentant avec des informations présentées comme précises, centralisées et surtout, officiellement valides », avance Agathe Nicolas (doctorante au Celsa) dans un article paru en avril dernier dans la revue scientifique Les enjeux de l’information et de la communication. En donnant « l’illusion d’une culture participative » et en « supprimant les vides de la fiction », le site participerait alors du verrouillage fictionnel de l’œuvre par les acteurs institutionnels. 

Eddie Redmayne et Callum Turner dans Les Animaux fantastiques : Les crimes de Grindelwald (David Yates, 2018) ©Warner Bros. Entertainment Inc. All Rights Reserved / Jaap Buitendijk

Le sort en est jeté

En 2019, le site ferme définitivement ses portes et migre vers la plateforme Wizarding World lancée par Warner Bros, confirmant ainsi la volonté du studio de maintenir un certain contrôle sur l’univers fictionnel lié à Harry Potter. La présence de J.K Rowling sur le site s’efface progressivement, l’autrice devenant alors « un prétexte aux publications de Warner Bros ». Un gage de légitimité, en somme. Or, avec la sortie du second opus des Animaux Fantastiques, le nom du studio devient un élément de communication central, marquant un tournant stratégique dans la franchise.

L’implication de J.K Rowling dans la stratégie de Warner Bros semble aujourd’hui de plus en plus minime, comme en témoigne son absence de l’épisode spécial Retour à Poudlard diffusé sur HBO Max début 2022 et qui réunira une grande partie du casting, dont le trio de tête Radcliffe-Watson-Grint. Une décision sans doute due aux déclarations publiques de J.K Rowling à l’encontre des femmes transgenres qui ont défrayé la chronique en juin 2020 et qui continuent de diviser les fans de la franchise. Une polémique qui a récemment pris des proportions démesurées lorsque J.K Rowling a déclaré avoir reçu des menaces de mort après qu’un petit groupe d’activistes ont dévoilé son adresse personnelle sur Twitter. Si le studio souhaite avant tout à ne pas jeter de l’huile sur le feu, cette absence symbolique illustre concrètement la stratégie de Warner Bros. de prendre durablement les rênes de la franchise. 

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Article rédigé par
Félix Tardieu
Félix Tardieu
Journaliste