Entretien

Chloé Wary : “Je dessine le monde dans lequel j’ai envie de vivre”

29 décembre 2023
Par Clara Authiat
Chloé Wary.
Chloé Wary. ©Les éditions FLBLB

Une bande dessinée très remarquée, une fresque d’une vingtaine de mètres, depuis « mystérieusement » effacée… L’année 2023 fut pleine de rebondissements pour la dessinatrice Chloé Wary. Dans ses BD, elle scrute la vie en banlieue avec la curiosité d’une anthropologue et la sublime. Pour L’Éclaireur, elle fait le bilan d’une année palpitante et révèle les projets qui rythmeront son année 2024.

Cette année, vous avez publié Rosigny Zoo. Comment avez-vous imaginé cette nouvelle histoire ?

Ça fait quatre ans que j’ai ce projet en tête. J’avais envie de déployer encore davantage l’univers de ma précédente BD, Saison des roses (2019, FLBLB), qui se déroule dans une ville de banlieue fictive. Les quatre protagonistes de Rosigny Zoo (FLBLB) illustrent des positionnements politiques, sociaux, économiques différents et représentent quatre portes d’entrée sur la vie en banlieue. Pour détailler leur profil, leur vie, leur trajectoire, je suis allée sur le terrain, j’ai discuté avec mes proches, j’ai rencontré des géographes, des sociologues, des éducateurs, des danseurs… Le but était de donner corps à mes personnages et qu’ils soient au plus proche de la réalité.

Au cœur de votre dernière BD, il y a la MJC locale. C’est grâce à cet endroit que vous avez été initiée au dessin. En quoi ce lieu a-t-il façonné et influencé vos projets en tant que dessinatrice ?

Pour que ces quatre personnages se rencontrent, j’ai choisi une Maison des jeunes et de la culture (MJC). J’ai décidé de reprendre l’événement de la destruction de la MJC de la ville de mon enfance comme point de départ de ma BD. En effet, c’est là-bas que j’ai pris mes premiers cours de dessin. Avant ça, le dessin n’était pas une chose que je partageais avec les autres. C’était plutôt une zone sécurisante, un monde où je me sentais en sécurité.

Extrait de la BD Rosigny Zoo de Chloé Wary.©FLBLB

Être amenée à le partager avec d’autres personnes, c’est d’abord effrayant, puis ça devient génial ! On rencontre d’autres imaginaires, d’autres références. J’ai compris que j’avais tout à gagner en sortant de ma chambre d’adolescente pour faire du dessin quelque chose qui me permettait d’aller vers les autres. J’ai grandi avec cette idée que les lieux collectifs et associatifs étaient des endroits où on pouvait apprendre, partager et explorer ses sensibilités propres. En tant que dessinatrice, je reproduis ce genre de dynamiques. J’aime beaucoup les moments d’atelier avec les enfants, les rencontres autour de mon travail et du dessin, en médiathèque…

Dans chacune de vos créations, on retrouve des disciplines, comme le hip-hop, souvent méprisées par la culture “classique”, afin de les revaloriser. Est-ce une volonté de votre part ?

Les choses qui m’ont amenée à la culture ont toujours été anti-académiques. Les mangas, par exemple, ont longtemps été méprisés par les élites. Moi, j’adore ça. Quand j’étais adolescente, ça me plaisait de lire des ouvrages sous-cotés, de savoir que c’était potentiellement dérangeant. Dérangeant parce qu’il y avait d’autres représentations, d’autres imaginaires.

Dans la saga Nana d’Ai Yazawa, il y a des personnages féminins hyper puissants et stylés. Elles n’échappent pas à la représentation sursexualisée de leur corps, mais il y a d’autres intérêts que d’être juste la fille du groupe. Par ailleurs, la culture hip-hop a, elle aussi, un ADN subversif qui me touche. Parmi ses revendications, il y a le fait de donner la parole à des groupes qui sont invisibilisés et discriminés par le système. C’est ce que je voulais montrer dans Rosigny Zoo. Je dessine le monde dans lequel j’ai envie de vivre. Perpétuer des schémas patriarcaux, ça ne m’intéresse pas. Je veux proposer des matières culturelles dans lesquelles je me sens à l’aise. 

Cela a d’ailleurs donné lieu à des projets innovants, comme l’exposition organisée à la médiathèque d’Épinay-sur-Seine au printemps 2023. Le temps d’une soirée, vous avez mêlé l’exposition des planches de votre nouvelle BD à des battles de danse.

J’aime bien l’idée de la transversalité. Quand je convoque le hip-hop dans Rosigny Zoo, j’essaie d’aller au bout de l’idée. Si mon récit peut s’incarner dans la réalité, c’est génial ! Donc on a recréé le battle zoo fictif de la BD dans une médiathèque. Il y avait du breakdance, du hip-hop dansé debout et d’autres danses contemporaines. C’est très intéressant de faire vivre ce genre de choses dans une médiathèque, un lieu qui doit accueillir la culture et être force de proposition dans les différents formats. J’aime amener la culture alternative dans des lieux institutionnalisés, afin de pousser un peu les lignes du cadre.

Autre actualité 2023 : votre fresque à Champigny-sur-Marne. Que s’est-il passé ?

En avril 2023, la mairie de Champigny-sur-Marne m’a contactée afin de réaliser une fresque de 23 mètres sur le mur vierge d’un parking. J’avais carte blanche. Ce n’est pas la première fois que des artistes interviennent dans la ville. Le but étant de ne pas laisser l’espace public uniquement à la publicité, mais d’en faire quelque chose de coloré. Je trouve ça intéressant que l’on puisse investir la banlieue parisienne. Je vis dans le 91 et je trouve que c’est important d’être active aussi en banlieue, et pas uniquement à Paris, même une fois le travail reconnu.

Pour mon projet de fresque, j’ai mis en scène les personnages de Rosigny Zoo et de Saison des Roses. L’inauguration est prévue pour le 7 octobre. Je travaille dessus tout l’été. On a même organisé une journée participative avec des habitants de la ville qui sont venus peindre. C’était un moment très festif. 

Mais quelques jours seulement après l’inauguration, je découvre que ma fresque a été entièrement recouverte de peinture blanche… C’est un énorme choc. Il semblerait que certaines mentions, comme “Justice pour Nahel”, que j’avais décidé d’ajouter en septembre afin d’ancrer ce projet dans l’actualité, aient posé problème. En 2024, le projet serait de pouvoir la repeindre.

Dans vos dernières BD, vous racontez la vie des personnes vivant en banlieue, leur quotidien, leurs joies, leurs colères… Cet été, la parution de Rosigny Zoo a suivi de près la mort du jeune Nahel, en juin 2023. Quel regard portez-vous sur la situation ?

Ce qui s’est passé cet été a fait couler beaucoup d’encre. Dans les médias, on associe banlieue avec violence, jeunes issus de l’immigration, mort… Il y a un vocabulaire de la terreur qui se met en place depuis des années. Je trouve ça tellement dommage. Dans les banlieues, beaucoup d’associations mettent en place des actions culturelles et artistiques dans le but de faire vivre la jeunesse. Il existe aussi des associations, créées par les “grands” des quartiers, qui se revendiquent des valeurs hip-hop. Elles sont très peu soutenues et très peu valorisées de manière générale.

Couverture de Rosigny Zoo. ©FLBLB

Ce sont ces histoires que je veux raconter dans mes BD, parce que ce sont celles qui vont nous tirer vers le haut, nous donner de l’espoir, nous permettre de nous approprier nos vies, nos territoires, d’en proposer une meilleure version. Il y a un parti pris politique autour des territoires de banlieue qui est de les stigmatiser et d’en faire des lieux à connotation négative. Il faut lutter contre ce discours.

Quels sont vos projets en 2024 ?

Dans un futur proche, dans le cadre du Festival d’Angoulême, je vais participer à une exposition-création aux côtés de trois autres artistes. L’idée est d’établir un parallèle entre la ligne de départ, la mise en mouvement des corps et le processus créatif d’une BD. Pour ma part, j’ai convoqué le personnage d’Okmé, de Rosigny Zoo, afin de questionner ce qui se passe dans sa tête juste avant qu’il se mette à danser, de comprendre ce qui ressemble à un état de transe.

J’ai aussi un projet de résidence au printemps. Je vais travailler avec des lycéens autour de la question du désir : comment construit-on nos désirs ? Comment les exprimer avec soi et avec les autres ? Comment, à leur âge, on conscientise les rapports de domination ? Cette résidence devrait venir nourrir un projet de BD, une fiction, qui paraîtra aux éditions Casterman.

Et, selon vous, qui a marqué l’année 2023 ?

Sans aucun doute : Rosalía ! J’ai dessiné pendant des heures en l’écoutant. J’ai réalisé quasiment toutes les planches de Rosigny Zoo sur ses sons. J’adore l’énergie qu’elle dégage… Motomami !

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