Décryptage

Quand la folie de Wall Street inspire le cinéma  

30 novembre 2023
Par Félix Tardieu
Paul Dano incarne le streamer Keith Gill dans “Dumb Money” de Craig Gillespie. Au cinéma depuis le 29 novembre.
Paul Dano incarne le streamer Keith Gill dans “Dumb Money” de Craig Gillespie. Au cinéma depuis le 29 novembre. ©Leonine

La sortie de Dumb Money, le nouveau long-métrage de Craig Gillespie (Moi, Tonya), nous offre l’occasion de revenir sur la fascination d’Hollywood pour les histoires rocambolesques de la sphère financière. Du Wall Street d’Oliver Stone à The Big Short d’Adam McKay, retour sur un genre toujours en vogue.

1987. Dans Wall Street, réalisé par Oliver Stone (Platoon, Né un 4 juillet, JFK), un jeune trader du nom de Bud Fox, incarné par un tout jeune Charlie Sheen, devient le protégé du redoutable Gordon Gekko, un magnat financier véreux et avide de profits. Le succès est au rendez-vous : près de 44 millions de dollars au box-office mondial, plus d’un million d’entrées dans l’Hexagone.

L’année suivante, Michael Douglas remporte haut la main l’Oscar pour son interprétation impeccable de Gordon Gekko. Le film aura droit à une suite des années plus tard, toujours avec Stone aux manettes. Dans Wall Street : l’argent ne dort jamais (2010), Shia LaBeouf endosse la panoplie d’un jeune trader en quête de vengeance…

Bande-annonce de Wall Street : l’argent ne dort jamais (2010).

Avec le film de Stone, Hollywood a en quelque sorte trouvé en Wall Street un nouveau souffre-douleur : à l’heure du néolibéralisme et de la spéculation à tout-va, la finance entre durablement dans le viseur des cinéastes, tendance qui va plus nettement se consolider après la crise économique mondiale de 2008.

Les cinéastes s’emploient tantôt à ridiculiser, tantôt à dénoncer la corruption, l’avarice et la folie à l’œuvre – ce qu’on retrouve aujourd’hui dans Dumb Money, où des gestionnaires de hedge funds pathétiques, incarnés par Seth Rogen ou encore Nick Offerman, vont minablement perdre à leur propre jeu face à une horde numérique dans l’affaire GameStop.  

Pour quelques dollars de plus

Si elle n’a jamais vraiment cessé d’être dans son viseur, la finance intéresse le cinéma à mesure que la mondialisation s’amplifie dans les années 1970-1980, alors que l’économie tend largement à se « financiariser », du fait, entre autres, de l’essor de nouvelles technologies de communication accélérant l’internationalisation des marchés.

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Avant cette époque récente, la finance n’est certes pas au premier plan, mais on observe tout de même les ravages causés par le krach boursier de 1929 dans des films portant moins sur le système financier en lui-même que sur les effets de la Grande Dépression sur la société américaine. Cela donne une flopée de classiques comme La Ruée (1932) de Frank Capra, Notre pain quotidien (1934) de King Vidor, Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin, ou encore Les Raisins de la colère (1940) de John Ford.

« Greed is good »

Gordon Gekko dans Wall Street

Mondialisation, informatique, néolibéralisme : tous les ingrédients sont réunis pour que ce petit monde de traders et d’investisseurs, concentrés et confinés dans un quartier d’affaires de Manhattan, devienne le nouveau terrain de jeu de scénaristes américains que l’on sait adeptes de récits rocambolesques façon « rise and fall » ; l’ascension puis la chute, le retour de la justice pour contrer le vice, motifs dont Hollywood raffole. Le Wall Street d’Oliver Stone a de toute évidence ouvert la brèche avec son « Greed is good » (« la cupidité, c’est bien »), fameux mot d’ordre lancé par Gordon Gekko, qui encapsule à lui seul l’hubris et le cynisme affolant d’individus obsédés par le profit, en dépit de toute morale.

On trouvera difficilement un film plus notable que Wall Street dans ces années-là, à l’exception peut-être d’Un fauteuil pour deux (1983), comédie culte de John Landis avec Eddie Murphy et Dan Aykroyd, qui s’ancre plutôt dans la tradition de ces films de Noël redorant in fine le blason du rêve américain.

Un peu plus tard, cela donnera des films comme Trader (1999), dans lequel un tout jeune Ewan McGregor campe le trader britannique Nick Leeson, responsable de la faillite de la banque historique Barings en 1995 ; Les Initiés (2000), avec entre autres Vin Diesel, inspiré par une affaire de fraude autour d’une maison de courtage fondée par nul autre que Jordan Belfort (l’escroc du Loup de Wall Street) ; ou encore American Psycho (2000) qui, dans un genre plus satirique, s’attaque à la figure à présent bien connue du cinéma qu’est le golden boy, gangster des temps modernes et nouvel antihéros du cinéma américain…

… qui inspirera également notre cinéma national ! On peut citer des films tels que Le Sucre (1978), avec Gérard Depardieu, Krach (2009), avec Gilles Lellouche dans la peau d’un trader et que l’on retrouvera ensuite dans un rôle similaire dans Ma part du gâteau (2011) de Cédric Klapisch, mais également Le Capital (2012) de Costa-Gavras, avec Gad Elmaleh dans le rôle-titre, ou encore L’Outsider (2016) de Christophe Barratier, qui revient sur le cas Jérôme Kerviel.

Bande-annonce de L’Outsider (2016).

On le voit, c’est en temps de crise – krach de 1929, mondialisation dans les années 1980 – que le cinéma s’est intéressé au monde de la finance. Or, avec la crise financière mondiale de 2008, le genre va connaître une véritable explosion. 

Crise des subprimes : un tournant

En 2011, le retentissant Margin Call de J.C Chandor situait les dernières heures d’un groupe de traders découvrant, stupéfaits, la bombe à retardement qui allait inévitablement conduire leur banque à la faillite – allusion directe à la chute de Lehman Brothers en 2008, qui précipita les États-Unis dans une crise financière colossale amorcée par l’effondrement du marché de l’immobilier (autour des fameux crédits « subprimes »), et qui aura des répercussions dans le monde entier.

Un film porté par un réalisme glacial et un casting de haut vol – Kevin Spacey, Simon Baker, Jeremy Irons, Demi Moore, Stanley Tucci et Paul Bettany, entre autres. Avant la fiction, un documentaire notable s’était engouffré dans la brèche : Inside Job (2010) de Charles H. Ferguson. Narré par Matt Damon, le film remporta l’Oscar du meilleur documentaire. D’autres longs-métrages de ce genre ont fait date, à l’instar de Cleveland contre Wall Street (2011, Jean-Stéphane Bron) ou Capitalism: A love story (2010) de Michael Moore. 

Leonardo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street.©Universal Pictures Germany

Rien qu’aux États-Unis, plusieurs millions d’Américains ont perdu leur logement au cœur de la crise. Pas étonnant que cet épisode ait si profondément marqué l’imaginaire collectif et que le cinéma s’en soit emparé aussitôt. Durant les années 2010, la crise économique devient ainsi la toile de fond de nombreux films – The Company Men (John Wells, 2011), 99 Homes (Ramin Bahrani, 2014), ou Money Monster (Jodie Foster, 2016), entre autres.

Les films sur la finance à proprement parler vont alors s’enchaîner : Too Big to Fail (2011) de Curtis Hanson, téléfilm produit par HBO, tire son épingle du jeu, au même titre que Le Loup de Wall Street (2013) de Martin Scorsese, avec Leonardo DiCaprio. Dans un contexte particulièrement propice, ce film retraçant l’ascension et la chute du courtier Jordan Belfort à la fin des années 1980 devient tout simplement le plus gros succès de la carrière de Scorsese : il réunit plus de 390 millions de dollars au box-office mondial.

The Big Short d’Adam McKay (2015). ©Paramount Pictures

En 2015, le réalisateur satiriste Adam McKay s’attaque à son tour à la crise des subprimes avec The Big Short, qui revient sur cette poignée de professionnels de la finance – incarnés par Steve Carell, Christian Bale, Ryan Gosling ou encore Brad Pitt – qui sont parvenus à prédire l’effondrement des subprimes et sont devenus excessivement riches en pariant à la baisse – pratique dite du « short-selling » – contre ces actifs financiers « toxiques » qui allaient bientôt provoquer une crise mondiale. Redoutablement ironique bien qu’entièrement basé sur des faits réels, le film de McKay, lauréat de l’Oscar du meilleur scénario adapté en 2016, fait aujourd’hui référence dans le genre, étant un film à la fois acide et lucide sur les origines édifiantes de la crise, et sur les individus qui en ont tiré profit.

L’affaire GameStop

Le nouveau film de Craig Gillespie – le réalisateur de Moi, Tonya, de Cruella ou encore de la minisérie Pam & Tommy – semble, quant à lui, se situer quelque part entre The Big Short et The Social Network (2010) de David Fincher. Dans Dumb Money, un streamer spécialisé dans la finance, Keith Gill (Paul Dano), encourage une communauté grandissante de followers à le suivre dans son investissement a priori risqué dans GameStop, chaîne de magasins spécialisés dans les jeux vidéo et l’électronique.

L’affaire, survenue en janvier 2021 en pleine pandémie de Covid-19, a fait évidemment grand bruit à Wall Street, car elle a mis en évidence la capacité d’individus à impacter l’économie par d’autres voies. En l’occurrence, l’engouement autour d’un forum Reddit, alors suivi par des millions d’utilisateurs, a favorisé la hausse inattendue du cours de l’action GameStop et a mis en péril ces hedge funds qui pariaient à perte sur la valeur de cette entreprise. 

Bande-annonce de Dumb Money.

Un récit du type David contre Goliath sous la forme d’un film choral dont Hollywood est toujours friand, avec un casting bien étoffé – Shailene Woodley, qui incarne la compagne de Keith, mais aussi Pete Davidson, America Ferrara, Nick Offerman, Seth Rogen, Sebastian Stan, ou encore Vincent D’Onofrio.

Largement inspiré par l’ouvrage The Antisocial Network de Ben Mezrich, on peut logiquement s’attendre à un film au rythme généreux restituant aux spectateurs un déroulé méticuleux de l’affaire, dans un alliage singulier de comédie, de reconstitution documentaire et de fiction satirique dont Gillespie s’est fait une spécialité avec Moi, Tonya (2017) ou, plus récemment, Pam & Tommy (2022). 

Dumb Money, de Craig Gillespie, avec Paul Dano, Shailene Woodley, Pete Davidson, Seth Rogen, et America Ferrara. 1h45. Au cinéma le 29 novembre.

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Article rédigé par
Félix Tardieu
Félix Tardieu
Journaliste