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Haruki Murakami : Novel Bebop

11 octobre 2021
Par Tom Demars

Écrivain de renommée mondiale, Haruki Murakami domine depuis plus de 15 ans le milieu de l’édition : ventes de plusieurs millions d’exemplaires, livres traduits dans une cinquantaine de pays. Pourtant, tout débute par une simple passion pour le jazz, qui le pousse à ouvrir son propre club. Retour sur cette relation entre l’auteur et la musique.

L’arrivée de Art Blakey et des “Jazz Messengers” au Japon en 1961 est unanimement considérée comme un événement majeur. Le groupe américain est alors l’un des premiers à se produire dans l’archipel. Cette tournée représente donc un véritable saut dans l’inconnu, avec son lot de questions. Comment le jazz est-il perçu ? Le public va-t-il être réceptif ? Quel succès pour les concerts ? La réalité du terrain va rapidement balayer ces craintes. Le public japonais est conquis et accueille le collectif comme des stars. Chaque date est l’occasion pour le groupe de rencontrer des fans encore plus fidèle que les Européens et les Américains. La tournée rentre donc dans la légende, les “Jazz Messengers” s’érigent au rang de représentants du jazz à l’échelle internationale et le Japon se fait connaître comme l’un des pays les plus en phase avec ce genre musical.

Haruki Murakami

L’influence que vont avoir les Jazz Messengers sur le Japon connaît sûrement son apogée en 1964, année durant laquelle le groupe se produit dans la ville Kobe. Le concert va considérablement marquer un jeune japonais de 15 ans présent dans le public.

Comme nombre de ses contemporains, l’adolescent se passionne pour les artistes majeurs de l’époque, notamment occidentaux, des Beach Boys aux Beatles. Toujours est-il que, sans le savoir, Art Blakey et ses compères vont influer sur la scène artistique japonaise des 40 prochaines années en foudroyant ce Japonais d’un amour qui ne le quittera jamais. Son nom ? Haruki Murakami. Le jazz tient, de fait, un rôle fondamental dans sa carrière et sa vie.

Le Peter cat, une porte vers l’indépendance

À la fin des années 1960, Haruki Murakami et sa femme, Yoko Murakami, décident d’ouvrir leur propre club de jazz. Malgré le manque de moyens, les jeunes mariés se démènent. Haruki Murakami combine deux jobs – il travaille chez un vendeur de disques la journée, puis dans un café de jazz le soir – et le père de Yoko Murakami leur avance cinq millions de yens. Le Peter Cat voit finalement le jour en 1974, dans un Japon post-contestations étudiantes. En effet, l’archipel a – comme la France en mai 1968 – été le théâtre de grèves, de manifestations et de contestations orchestrées par une jeunesse révoltée, dont Murakami fait justement partie.

Plan du Peter Cat, le club de jazz fondé par le couple Murakami.©Haruki Murakami

Les espoirs de révolution laissent vite place à la désillusion : « Et finalement, après la tempête, il ne subsistait en nous que le goût amer de la déception », résume-t-il dans son recueil d’essais Profession romancier. Mais Haruki Murakami sort changé de cette expérience. Il développe notamment une véritable aversion pour le système entrepreneurial japonais : hors de question pour lui de devenir salary man. Belle aubaine, donc, que ce club de jazz qui lui permet de conserver son indépendance.

Murakami et sa femme proposent à leur clientèle des sessions live. « À Musashino et aux alentours vivaient de nombreux jeunes musiciens de jazz qui accepteraient (sans doute) de jouer pour un cachet modeste. » Cette expérience sera, de son propre aveu, austère et éprouvante. Les soucis financiers empêchent le couple de se chauffer convenablement, tandis que leur appartement ne contient ni télévision ni poste de radio. Peu à peu, les clients se font de plus en plus nombreux et réguliers, et la situation des Murakami se stabilise. L’enseigne finit par déménager, en 1977, dans des locaux plus spacieux.

« Tiens, et si j’écrivais un roman ? »

Haruki Murakami se lance dans l’écriture à peine deux ans plus tard. Alors qu’il approche de la trentaine, il se lance un défi de taille : écrire un roman. Ce n’est pas un rêve de longue date, l’idée lui traverse seulement l’esprit alors qu’il assiste à un match d’ouverture de la ligue japonaise de baseball. Pendant six mois, tous les soirs, après la fermeture du Peter Cat, l’écrivain novice s’installe à la table de sa cuisine et écrit sans relâche. Période au bout de laquelle il tient entre ses mains le premier jet de ce qui deviendra Écoute le chant du vent.

Seulement, à la relecture, son texte ne lui convient pas du tout. Alors qu’il réfléchit au moyen de l’améliorer, lui vient l’idée de traduire son roman en anglais. Murakami s’attelle à la tâche avec un niveau d’anglais qui l’oblige à dépouiller son texte de tout élément grammatical superflu, pour aller à l’essentiel. Plus sa traduction avance, plus Murakami se découvre un rythme d’écriture plaisant. Ses phrases s’agencent efficacement et leur simplicité les rend plus percutantes. Une fois satisfait du résultat, Murakami retranscrit son texte dans sa langue natale.

Alors qu’Écoute le chant du vent sort en 1979, Murakami pose, sans réellement le savoir, la première pierre de sa future carrière d’écrivain. Une carrière qui dure maintenant depuis plus de 42 ans et qui ne semble pas près de s’arrêter. Une bibliothèque dédiée à l’auteur a, par exemple, ouvert ses portes le 1er octobre dernier. Quant au jazz, il tient toujours une place prépondérante dans l’œuvre de l’auteur. Après tout, comme il le rappelle souvent lui-même, l’écriture comme le jazz ne sont qu’une histoire de mélodie personnelle et d’improvisation. « Tout ce que j’ai à faire est d’entrer dans le flux. »

Article rédigé par
Tom Demars
Tom Demars
Journaliste