Entretien

L’inventeur des noms de Pokémon nous a révélé les secrets de leur création

16 juillet 2023
Par Agathe Renac
Les noms de Pikachu, Evoli, Salamèche, Bulbizarre et Carapuce sont devenus cultes.
Les noms de Pikachu, Evoli, Salamèche, Bulbizarre et Carapuce sont devenus cultes. ©Nintendo, Pokémon

Dans les années 1990, Julien Bardakoff a traduit les noms des 251 premiers Pokémon pour l’exportation du jeu en France. Plus de 20 ans après, il a accepté de nous révéler les coulisses de ce travail étonnant.

Depuis 1996, Pokémon fait rêver des millions de joueurs dans le monde. La licence s’est développée dans de nombreux formats, comme les cartes à collectionner, les anime ou les mangas. Sa force réside notamment dans le caractère singulier de ses petites créatures, mais aussi de leurs noms, aussi drôles les uns que les autres. On a donc rencontré celui qui a imaginé tous ces jeux de mots, pour mieux comprendre leurs origines.

Comment êtes-vous devenu traducteur officiel de Pokémon ?

Dans les années 1990, je faisais des études de traduction et j’ai été engagé par Nintendo pour un petit boulot d’étudiant en tant que “hotliner”. Je répondais au téléphone pour aider les gens qui étaient bloqués dans les premiers jeux de la Nintendo 64, comme Mario 64.

Après cette expérience, j’ai traduit plusieurs titres, dont Pokémon. On m’a montré des illustrations de la version originale et j’ai essayé de trouver des noms marrants, mais sans jeux de mots. Ils avaient des sonorités rigolotes, mais s’apparentaient plus à des noms d’animaux domestiques.

Finalement, je suis allé au Japon pour rencontrer les créateurs et j’ai dû les convaincre de traduire les noms de toutes ces créatures en français, car certaines versions japonaises ne fonctionnaient pas chez nous. Par exemple, dans sa prononciation originale, Salamèche se dit “Hitokage”. Dans le sud, “caguer” veut dire “faire caca”. C’est plutôt cocasse.

L’argument les a convaincus, et Nintendo m’a demandé de trouver de nouvelles appellations pour la France. Je suis donc resté sur place pour travailler avec les créateurs qui m’ont expliqué les légendes et les jeux de mots autour de chaque personnage.

Si on reprend l’exemple de Salamèche, “hi” signifie le feu et “tokage” le lézard, mais “hito” est aussi un homme et “kage” une ombre. Le tout renvoie à une image de flammèche qui reflète l’ombre de l’humain sur la paroi de la caverne, et donc au mythe de Platon.

J’ai mis des années à traduire ces 251 premiers Pokémons, à trouver des noms rigolos et à leur expliquer les subtilités. Il y avait notamment Dardargnan, qui renvoie à l’idée de rapidité avec “dare-dare”, au double dard de la guêpe et à l’épéiste d’Artagnan, ou encore Rondoudou qui est rond, qui ressemble à un doudou d’enfant, mais qui est aussi sucré.

Aviez-vous conscience du phénomène qu’allait être Pokémon lorsque vous avez imaginé ces noms ? Aviez-vous conscience que vous alliez bercer l’enfance de plusieurs générations ?

Pas du tout ! En revanche, quand on m’a demandé de faire la traduction, on m’a expliqué que le jeu cartonnait déjà au Japon. Durant les premières réunions avec les créateurs, tout le monde avait le thème de Pokémon en sonnerie de téléphone. Tous ces éléments m’ont mis la puce à l’oreille et m’ont fait dire que quelque chose allait se passer.

J’ai pu jouer à la version japonaise sur Game Boy et, après deux jours, j’ai moi aussi changé ma sonnerie et je me suis dit que ce jeu était ouf. Je savais qu’il allait aussi fonctionner en France, mais je ne m’attendais pas à un tel phénomène de société.

Et quel est votre Pokémon préféré ?

J’aime bien Feunard, parce que “feun”, c’est “neuf” à l’envers, et ce renard a neuf queues. Goupix, qui arrive juste avant lui, en a six, mais en latin, “IX” représente aussi le chiffre neuf. Il présage donc le fait que son évolution aura neuf queues.

C’est fou ! Comment avez-vous inventé tous ces noms ? Quel était votre processus créatif ?

Je suis juste très intelligent (rires) ! L’inspiration vient de partout : de lectures, de subtilités de la langue française, de données zoologiques, de proches (Psykokwak est un clin d’œil à un pote que j’appelais de cette manière)… Ensuite, on fait des essais et on voit ce que ça donne.

Le tout, c’est de se l’approprier, même en tant que joueur. Il y a beaucoup de gamers qui renomment leur pokémon pour leur donner des surnoms et se sentir plus proches d’eux. Le plus important, c’est que ce jeu devienne le leur, même s’ils prononcent mal Roucoups et qu’ils ne comprennent pas Canarticho.

Cette traduction était-elle accompagnée par des contraintes ou étiez-vous libre d’imaginer ce que vous souhaitiez ?

Il y avait énormément de contraintes ! Les noms devaient faire dix caractères maximum et comprendre des majuscules sans accent. Par exemple, tout le monde prononce “Maraiste”, alors qu’on devrait dire “Maraisté”, parce que c’est la reine des marais. Mais je n’avais pas le droit de mettre un accent sur le “e” final.

Avez-vous d’autres petits secrets qui se cachent derrière des noms de Pokémons cultes ?

Il y en a pas mal, mais je ne les ai pas tous en tête, car je ne me balade pas avec un Pokédex (rires). La première chose à laquelle je pense, ce sont les starters. Ils ont été imaginés dans une logique d’évolution.

Par exemple, la mèche (Salamèche) plus l’étincelle (Reptincel) égal “au feu !” (Dracaufeu). On a aussi Bulbizarre, une racine étrange qui se transforme en herbe étrange (Herbizarre) puis en flore – mais la terminaison de Florizarre nous fait aussi penser à un dinosaure.

©Nintendo, Pokémon

Le dernier, Carapuce, est un mot qui pourrait exister dans la langue des enfants, comme “crocrodile”. Carabaffe reprend la même logique et j’imagine très bien des gamins dire : “Ce n’est pas une carapace, mais une carabaffe !” Enfin, on casse la litanie des répétitions avec Tortank, qui ne porte plus de carapace, mais carrément un tank.

Il y a des sens cachés dans les noms des humains. Pierre a des pokémons de type roche et ceux d’Ondine (qui est une nymphe de l’eau) sont aquatiques. Les villes regorgent aussi de secrets. Bourg Palette fait référence à un petit village humble, mais aussi à la palette de possibilités qui attend le joueur dans son aventure.

Mais pourquoi Pikachu n’a-t-il pas eu droit à sa traduction française ?

Tout comme Mickey, il est censé être international. Je n’avais pas le droit de toucher à Pikachu. C’est bizarre quand on y pense, car ce n’est pas le premier pokémon à apparaître dans le Pokédex, mais bien le numéro 25. À aucun moment je n’aurais imaginé qu’il deviendrait la tête de gondole.

Quel nom a été le plus difficile à imaginer ?

Celui des starters. À chaque fois qu’une étape était refusée, on devait tous les repenser. Par exemple, si Carabaffe n’était pas validé par Nintendo pour des questions de droit, je devais tout recommencer depuis le début et trouver de nouveaux noms pour les trois évolutions, car ils sont tous liés. À l’inverse, Canarticho a été accepté très facilement.

En parlant de Canarticho, vous devez répondre à la question que tout le monde se pose : pourquoi Canarticho, alors qu’il tient un poireau ?

En japonais, ça se dit Kamonegi : “kamon” est un canard et “negi” est un oignon, donc c’est un canard qui se bat avec l’ingrédient de sa propre cuisson. Autrement dit, il se jette dans la gueule du loup. En anglais, c’était impossible de traduire cette expression. Ils disaient qu’elle était far fetched, ou tirée par les cheveux. Au final, ils l’ont appelé Farfetch’d, en rapport avec la situation. Mais ça ne veut rien dire !

©Nintendo, Pokémon

De mon côté, je pars de la réalité physique pour imaginer le nom des pokémons. Là, je travaille sur un canard. Qu’est-ce qui commence par “ar” ? Artichaut. Est-ce qu’il a un artichaut dans les mains ? Non, justement ! Ok, alors appelons-le Canarticho parce qu’il n’en a pas. Il n’y a pas de logique, c’est juste de l’absurde et j’adore me dire que tout le monde se prend la tête en se demandant quand ce poireau se transformera pour donner un sens à ce nom !

De quel nom êtes-vous particulièrement fier ?

J’aime bien ceux qui donnent l’impression d’être de vrais mots de la langue française, comme Carapuce, Capumain (qui pourrait être une espèce de singe), Goupix et les noigrumes.

©Nintendo, Pokémon

À l’inverse, ceux que vous regrettez et sur lesquels vous auriez pu mieux faire ?

Les mots auxquels j’ai juste ajouté des “as” ou des “ax” à la fin pour faire plus monstrueux, car c’est un peu facile. En revanche, je ne regrette absolument pas Tadmorv et Grotadmorv, parce qu’il fallait aussi des idées obvious et sur lesquelles on ne se prend pas la tête.

Terminons cette interview en corrigeant les injustices : quels noms sont mal prononcés depuis plus de 20 ans ?

Tout le monde dit “Roucoups” alors que le “s” final ne se prononce pas. C’est un pigeon qui arrête de roucouler (contrairement à Roucool) et qui donne des coups. On a déjà parlé de Maraiste, qui se prononce “Maraisté”. J’entends aussi beaucoup “Tignon”, alors qu’on doit dire “Tygnon”, car il fait référence au boxeur Mike Tyson. Voilà, c’est dit.

À lire aussi

Article rédigé par
Agathe Renac
Agathe Renac
Journaliste