Décryptage

Cinéma : un été sous le signe de l’horreur

06 juillet 2022
Par Erick Grisel
“The Sadness” : un trajet en métro qui vire au gore.
“The Sadness” : un trajet en métro qui vire au gore. ©ESC Films

Un temps rétive au cinéma d’épouvante, la France se laisse peu à peu gagner par le genre. En ce début d’été, cinq films d’horreur sortent dans l’Hexagone sur grand écran. En ligne de mire des producteurs et distributeurs ? Les ados et les jeunes adultes, friands de sensations fortes, accaparés par les plateformes de streaming. Reste à les convaincre de pousser les portes des salles obscures…

« Tremblez jeunesse ! » Tel semble être le credo des réalisateurs et distributeurs de films en France à la veille des vacances d’été : pas moins de cinq films d’épouvante se succèdent sur grand écran depuis le 8 juin dernier. Quatre thrillers horrifiques – Men d’Alex Garland (8 juin,) Black Phone de Scott Derrickson (22 juin), Mastermah de Didier D. Daarwin (29 juin) et Arthur, malédiction de Barthélémy Grossman (29 juin) – et The Sadness de Rob Jabbaz (6 juillet), un film de zombie dont la réputation d’ultraviolence fait parler les aficionados du genre.

« Ce que l’on regarde, ce sont les “comparables”, explique Victor Lamoussière, distributeur du film. On sait que cette période du début de l’été est favorable aux blockbusters, aux Marvels et aux films d’horreur. Les lycéens ont passé leur bac. Libérés de leurs contraintes, ils sont plus enclins à se rendre au cinéma. Et l’on sait qu’ils sont friands de cinéma d’épouvante, particulièrement de celui venu d’Asie qui est souvent très violent. »

La classification interdit aux moins de 16 ans, “c’est le graal”

Pour les distributeurs, la tâche est complexe : ils doivent fournir de quoi faire trembler les foules, pousser le curseur de l’horreur toujours plus loin, tout en s’évitant une « Interdiction aux moins de 18 ans », qui priverait le film d’une grande partie du public. « Le cas de The Sadness a été étudié à deux reprises par la commission plénière du CNC qui décide de la restriction d’âge, précise le distributeur. Deux fois, c’est rare. Et l’on sait que les débats ont été houleux. 60 % des membres voulaient l’interdiction aux moins de 16 ans, 40 % une interdiction aux moins de 18, ce qui aurait été fatal pour le film. Et cela s’est soldé par un compromis : une interdiction aux moins de 16 ans, assortie d’un avertissement. »

On peut comprendre qu’il y ait eu débat : ce film taiwanais est tellement violent (plus encore que Dernier train pour Busan) qu’après l’avoir vu, on est mentalement courbaturé. Les quatre films d’épouvantes interdits aux moins de 12 ans sortis en juin semblent avoir été réalisés par des enfants de chœur en comparaison. « Pour un réalisateur de film d’épouvante, la mention “interdit aux moins de 16 ans”, c’est le graal, nous confiait le réalisateur Didier D. Daarwin au lendemain de la sortie de son film Mastermah. Si ça ne tenait qu’à moi, j’aimerais l’avoir pour mon prochain film. Il bénéficierait alors d’une aura suffisamment sulfureuse pour attirer la curiosité du public tout en ne rebutant ni la presse ni les exploitants de salles. »

Et il faut les attirer, les exploitants de salle, leur assurer qu’ils auront un « bon » public. « Certains sont frileux, confirme Victor Lamoussière. Ils craignent que les films d’épouvantes drainent un public de jeunes agités susceptibles de mettre à sac leurs salles. Il y aurait eu quelques précédents en ce sens (à la sortie du film Paranormal Activity, un groupe de jeunes avait saccagé une salle à Perpignan, ndlr). Mais pour The Sadness, ils ont décidé de nous suivre. Et nous partons avec un parc de 80 copies. »

Camille Razat aux portes de l’enfer dans Mastemah.

“L’expérience en salle a une valeur ajoutée

Quatre-vingts copies : un très bon chiffre pour un genre cinématographique qui a eu beaucoup de mal à s’imposer en France. Seul L’Exorciste en 1973, avec ses 5 millions d’entrées, a été un énorme succès. À partir de 1996, la franchise Scream (2 millions d’entrées pour chaque opus), parodiant les effets du cinéma horrifique, est devenue culte grâce, essentiellement, à un public de jeunes adultes. C’est ce même groupe des 18-25 ans que les plateformes de streaming telles que Netflix ont attiré dans leurs filets dès leur création en 2007 en programmant des séries d’épouvante-horreur à la chaîne : The Walking Dead, The Haunting of Bly Manor, All of us are Dead, IZombie, pour ne citer qu’eux.

Extirper la jeune génération des sites de vidéos à la demande pour la faire (re)venir au cinéma, un enjeu de taille, mais pas une mince affaire. Selon Victor Lamoussière, il n’y aurait pas vraiment de rivalité entre les plateformes et les salles de cinéma, plutôt une complémentarité. « L’expérience en salle a une valeur ajoutée. Comme le rire, la peur se vit mieux en collectivité. Et puis, la violence, l’hémoglobine, les monstres, tout cela prend une autre dimension sur un grand écran. De même qu’il est plus impressionnant d’aller voir un Marvel ou un blockbuster comme Jurassic Park en salle que sur un petit écran. »

Une femme à la rescousse du cinéma de genre français

Si le cinéma d’épouvante, avec ses sous-genres (slasher, vampire, zombie, survivor…), a trouvé son public, il y a tout de même un hic : pour que le film plaise, il faut qu’il soit américain, coréen, taiwanais ou espagnol. Bref, tout, sauf français. Seul le film Promenons-nous dans les bois de Lionel Delplanque, en 2000, est parvenu à dépasser les 700 000 entrées en France. Le film est classé 14e dans la liste des pires films de tous les temps sur AlloCiné…

Qualité et attractivité ne font pas nécessairement bon ménage dans l’univers de l’épouvante. Déçu par les scores de son film Haute Tension en 2003 (100 000 entrées), le Français Alexandre Aja a réalisé son film suivant en langue anglaise aux États-Unis. Ironie du sort, ce film, La Colline a des yeux, a fait un carton dans les salles de l’hexagone.

À ce désintérêt du public pour le made in France, il y a plusieurs raisons. D’abord, il est très rare qu’une star bankable accepte de se « compromettre » dans un film d’horreur. Maïwenn et Cécile de France n’étaient qu’au début de leur carrière quand elles ont joué dans Haute Tension. Ensuite, les projets sont trop souvent confiés à des réalisateurs débutants. « Beaucoup de films de genre ont été produits et disons-le modestement, ils n’étaient pas très bons », note Richard Grandpierr, producteur de Martyrs. Enfin, les chaînes de télévision ne participant que très rarement au financement de films de genre, les budgets sont restreints et cela se voit à l’écran.

Réputé pour ses films à gros budgets et son savoir-faire anglo-saxon, le producteur Luc Besson a joué à quitte ou double avec Arthur, malédiction – prolongement live et cauchemardesque de la série de films d’animation Arthur et les Minimoys –, misant davantage sur le bouche-à-oreille que sur l’engouement des journalistes. Sans que l’on puisse déjà parler d’échec, le film n’a fait que peu d’entrées lors de son premier jour d’exploitation. Même déception pour le second film français, Mastermah.

Alors, quel avenir pour la french frayeur ? Il reposerait désormais sur les épaules d’une femme : Julia Ducournau. Après le succès critique de Grave, son premier film très gore en 2016, sa Palme d’or à Cannes pour Titane lui a permis d’attirer un public plus adulte. Trois cent mille entrées, ce n’est pas un grand succès, mais, pour un film de genre, ce n’est pas mal du tout. Et, pour une fois , l’héroïne est une sacrée psychopathe, et pas une énième scream girl fuyant un vilain bonhomme armé d’un couteau.

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