Entretien

Les films de… Michel Leclerc 

22 juin 2022
Par Félix Tardieu
Le réalisateur et scénariste Michel Leclerc sort aujourd'hui son nouveau film, "Les Goûts et les Couleurs"
Le réalisateur et scénariste Michel Leclerc sort aujourd'hui son nouveau film, "Les Goûts et les Couleurs" ©Tous droits réservés

Chaque mois, un·e artiste (acteur·rice, auteur·rice, chanteur·se…) partage avec L’Éclaireur une dizaine d’œuvres qui l’ont particulièrement touché·e, pour différentes raisons, à différentes époques de sa vie. Ce mois-ci, c’est le réalisateur Michel Leclerc qui se prête au jeu.

Après le documentaire Pingouin & Goéland et leurs 500 petits sorti en novembre dernier, le réalisateur et scénariste Michel Leclerc (Le nom des gens, Télé Gaucho, La lutte des classes) revient aujourd’hui avec un septième film, Les goûts et les couleurs – en salles ce mercredi. Le réalisateur de La vie très privée de Monsieur Sim continue d’y explorer son penchant pour la comédie sociale, où les contraires se repoussent et s’attirent, avec cette fois-ci une touche nettement plus musicale puisque le film tourne autour de l’héritage de Daredjane (Judith Chemla), icône rock des années 1970 tombée sensiblement dans l’oubli.

Félix Moati et Rebecca Marder dans Les goûts et les couleurs ©Pyramide Distribution

Deux mondes entre alors en collision : celui de Marcia (Rebecca Marder), jeune chanteuse-autrice-compositrice ayant accompagné Daredjane dans ses derniers enregistrements, et celui de l’ayant-droit de celle-ci, Anthony (Félix Moati), placier à Bures-sur-Yvettes, qui n’a jamais porté cette lointaine parente dans son coeur. 

Michel Leclerc, qu’on retrouve également à l’écriture de la grande majorité des chansons enregistrées pour les besoins du film (et qui forment une bande-originale détonnante), revient aujourd’hui pour l’Éclaireur sur les films qui l’ont marqué. 

Quel est votre premier souvenir de cinéma ? 

Mon premier souvenir, c’est d’être aller au cinéma avec mes parents pour la ressortie de West Side Story (1961) au Kinopanorama (salle mythique de l’ouest parisien fermée en 2002, ndlr). On habitait en banlieue, donc aller au cinéma c’était toute une sortie. C’était une salle avec un écran gigantesque, ça reste un souvenir très fort. J’avais sûrement dû voir des Walt Disney avant cela, mais mon premier souvenir très marquant, c’est celui-là. C’est une véritable œuvre collective : la musique de Leonard Bernstein, les chorégraphies de Jerome Robbins, les lyrics de Stephen Sondheim, le réalisateur Robert Wise… Il y a plusieurs génies dans ce film, c’est un chef-d’œuvre absolu. 

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Si vous ne pouviez voir qu’un seul film en boucle, lequel serait-ce ?

Peut-être Le Dictateur (Charlie Chaplin, 1940), qui est indépassable d’audace et dont j’adore également la construction scénaristique. Il y a tout dans ce film. On ne peut pas se lasser de le revoir, de le montrer à chaque génération et d’expliquer cette rencontre unique dans l’Histoire du cinéma entre un bienfaiteur (Chaplin) et un malfaiteur (Hitler) de l’Humanité. Chez Chaplin, la farce est toujours empreinte d’humanisme. Je crois que je me reconnais dans cette veine-là. Je ne suis pas très client des comédies absurdes du type The Party (Blake Edwards, 1968).

Une scène qui vous glace le sang ?

C’est une scène de La femme d’à côté (1981) de François Truffaut. J’avais trouvé ça incroyable de pouvoir faire un film aussi fou, sur une passion aussi destructrice. La manière qu’a Truffaut de faire monter cette passion à l’intérieur d’un cadre de vie apparemment banal m’a vraiment marqué, notamment la scène de fin, où le personnage de Fanny Ardant appelle celui de Gérard Depardieu ; ils font l’amour, puis elle le tue, avant de se tuer à son tour. C’est une scène d’une violence folle, mais je pourrai revoir le film mille fois.

Le film qui vous fait toujours pleurer ? 

Je suis très sensible aux comédies musicales – Les Goûts et les Couleurs est d’ailleurs marqué par cet amour-là. S’il y a un film devant lequel je ne peux pas m’empêcher de pleurer, c’est Les Parapluies de Cherbourg (Jacques Demy, 1964). Beaucoup de gens, même mes enfants, ne comprennent absolument pas. Je pleure systématiquement, alors que je le connais par coeur. Même entendre la musique me suffit, ne serait-ce que les dix premières secondes. C’est presque un réflexe pavlovien.

©Ciné Tamaris

Le film que vous devez voir mais que vous n’avez toujours pas vu ?

Il y en a plus d’un. Par exemple, je me jure depuis toujours de voir Théorème (1968) de Pasolini. Je n’ai pas vu beaucoup de ses films. Je crois que je n’ai jamais vu Le Guépard (1963) de Visconti non plus. Pour d’autres raisons, je n’ai jamais vu La Liste de Schindler (Steven Spielberg, 1993), j’ai peur que ça me déprime trop. J’essaye régulièrement de combler mes lacunes, mais c’est un puits sans fond ! Du temps de Truffaut et de tous ces cinéphiles des années 1950, on pouvait encore espérer voir tous les films sortis depuis les débuts du cinéma. Ce n’est évidemment plus possible aujourd’hui. La cinéphilie qu’on se construit est forcément parcellaire.

Le film que vous prenez plaisir à revoir mais que vous n’assumez pas du tout.

Je suis plutôt contre l’idée d’avoir honte d’aimer quelque chose. Mais je peux par exemple parler d’une grosse comédie que j’avais adorée, La moutarde me monte au nez (1974) de Claude Zidi, avec Pierre Richard et Jane Birkin. Il y a ce petit air « anar’ » et de gauche qu’on pouvait trouver dans ces comédies grand public des années 1970. C’est un film très débridé, je prends toujours beaucoup de plaisir à le revoir et à le faire connaître autour de moi.

L’acteur (ou l’actrice) avec qui vous auriez rêvé de tourner ?

J’aurais adoré tourner avec Jean-Paul Belmondo du temps d’À bout de souffle (Jean-Luc Godard, 1960). C’est le troisième film que je fais avec Félix Moati, je trouve qu’il a quelque chose de Belmondo, cette espèce de gouaille qui me plaît beaucoup. Autrement, je suis resté bloqué sur ces acteurs des années 1970 qui m’ont marqué, Robert De Niro, Al Pacino, Dustin Hoffman… Contrairement à quelqu’un comme Tom Cruise, qui ne m’intéresse pas du tout !

La musique de film que vous aimez toujours réécouter ?

J’adore Nino Rota. J’écoute très souvent la bande originale de Huit et demi (1963), Amarcord (1973), les films de Fellini. Il dégage une espèce de magie dans cette instrumentation plutôt dépouillée, avec ce mélange de musique de cirque, de grande mélancolie et de nostalgie. Il est très connu pour la musique Le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972) mais c’est avant tout le compositeur de Fellini. Mais j’aurais évidemment pu en citer d’autres, Ennio Morricone, Georges Delerue, Bernard Herrmann, etc, sans parler des comédies musicales que j’ai évoquées.

Le dernier film qui vous a marqué au cinéma ?

J’ai vu Onoda d’Arthur Harari il y a quelques mois. Je me demandais comment il allait s’en sortir pour faire un film de trois heures sur quelqu’un confronté à sa propre intégrité. C’est un vrai tour de force qu’un jeune réalisateur français soit parvenu à délivrer un film aussi puissant.

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Article rédigé par
Félix Tardieu
Félix Tardieu
Journaliste