Entretien

Les films d’Irène Jacob

29 avril 2022
Par Félix Tardieu
Irène Jacob
Irène Jacob ©Richard Schroeder

Chaque mois, un·e artiste (acteur·rice, auteur·rice, chanteur·se…) partage avec L’Éclaireur une dizaine d’œuvres qui l’ont particulièrement touché·e, pour différentes raisons, à différentes époques de sa vie. Ce mois-ci, c’est l’actrice et comédienne Irène Jacob qui se prête au jeu.

L’actrice et comédienne Irène Jacob, révélée au grand public en 1991 dans La Double Vie de Véronique de l’immense cinéaste polonais Krzysztof Kieslowski (1941-1996), pour lequel elle reçut le Prix d’interprétation à Cannes, a tourné avec les plus grands cinéastes – Jacques Rivette, Louis Malle, Wim Wenders, Claude Lelouch, Paul Schrader, etc. – et s’est aussi bien illustrée dans le cinéma francophone qu’à l’international, ainsi que dans des séries telles que The OA (Netflix) ou The Affair (Showtime), ne délaissant pas pour autant sa passion première pour le théâtre.

Élue présidente de l’Institut Lumière (Lyon) en septembre dernier, où elle a pris la succession du réalisateur Bertrand Tavernier suite à sa disparition en mars 2021, Irène Jacob – qui a également publié un premier roman en 2019 (Big Bang, Albin Michel) en hommage à son père – revient aujourd’hui pour l’Éclaireur sur les films qui l’ont profondément marquée.  

Quel(s) film(s) vous a (ont) donné envie de faire du cinéma ? 

Les films qui m’ont éveillée sont de vraies déclarations d’amour au cinéma – ou plutôt une déclaration renouvelée, comme les films de la Nouvelle Vague, par exemple Le mépris (1963) ou À bout de souffle (1960) de Jean-Luc Godard, qui témoignent d’un certain ressaisissement du cinéma. Un cinéma que l’on essayait dans la rue, avec une certaine liberté de scénario. Cette aventure-là m’a donné envie parce qu’au moment où je les ai vus, j’avais 20 ans et ils me parlaient de s’emparer du cinéma pour le renouveler avec beaucoup d’inventivité, une vraie passion et beaucoup de risques.

J’ai aussi pensé aux films de Bergman, que j’ai découverts en arrivant à Paris. Je les aime énormément pour le jeu d’acteur. C’est un réalisateur qui répétait beaucoup et qui jouait parfois ses films au théâtre. Ce niveau de jeu fait très envie lorsqu’on est une jeune actrice. J’ai ressenti la même chose pour les films de John Cassavetes avec Gena Rowlands, car j’aimais beaucoup sentir un réalisateur aller avec son film à la rencontre de ses acteurs, dans une aventure assez libre où la rencontre devenait tout à coup le point central du film.  

Plus jeune, ce sont aussi les films de Jacques Demy, de nouveau par cette même inventivité. Il y a beaucoup de films qui m’ont donné envie de faire du cinéma, mais c’est à chaque fois pour ce qu’ils apportent d’un renouvellement, avec cette énergie d’équipe assez forte. Le renouvellement ne vient jamais seulement d’un réalisateur. 

Si vous ne pouviez voir qu’un seul film en boucle, lequel serait-ce ?

Un film de Chaplin. Je pourrais en citer plus d’un. Ce sont des films qu’on peut voir à tous âges. Chaplin explore tous les talents et développe toutes les émotions, il est très engagé et a un talent fou, que ce soit pour le jeu, les chorégraphies, l’histoire. Charlie Chaplin était visionnaire et courageux. On peut regarder ses films en boucle car ils ont plusieurs couches, il y a toujours quelque chose à découvrir. Je pourrais dire Le Dictateur (1940), ou peut-être Les Lumières de la Ville (1931), qui est un hommage à ce que c’est que de sortir de l’obscurité par une rencontre. Si l’on va au cinéma, c’est aussi pour se rencontrer.

Une scène qui vous glace le sang ?

La scène du meurtre de Tu ne tueras point (1998) de Krzysztof Kieslowski. Je ne pouvais pas ne pas avoir un film de Kieslowski dans cette liste ! Dans Tu ne tueras point, je crois qu’il explore ce que c’est que la longueur, la difficulté de l’acte, l’obstacle, tout ce qu’on surmonte en tuant quelqu’un. On ressort totalement éprouvé par le poids de ce que ça représente. Ce n’est pas un acte gratuit, car il est mis sous pression et se trouve malgré lui dépassé par cet acte.    

Le film qui vous touche le plus ? 

C’est très difficile à dire ! Mais je dirais peut-être La Strada (1954) de Federico Fellini. Il fait partie des films qui me touchent tout particulièrement. À vrai dire, Il me touche comme un mystère ; il touche à quelque chose, peut-être à l’âme, on ne sait pas exactement. Le duo entre Gelsomina (Giulietta Massina) et Zampano (Anthony Quinn) est si sauvage, si incompréhensible… Les personnages sont tous très touchants et on sent que Fellini essaye de filmer quelque chose d’une relation qui n’a pas lieu d’être et qui a pourtant complètement lieu de l’être. C’est un film bouleversant.

Un film que vous avez beaucoup aimé, mais que vous ne reverrez plus ?

La Vie des Autres (2007) de Florian Henckel von Donnersmarck, car c’est le dernier film qu’a vu mon père. Il l’avait déjà vu, il voulait le revoir et il est mort ce jour-là, après l’avoir revu. Je ne le reverrai plus, car il appartient désormais à cette histoire-là. 

Le film que vous devez voir mais que vous n’avez toujours pas vu ?

La guerre sans nom (1992) de Bertrand Tavernier, je ne pouvais pas non plus ne pas le citer au cours de cette discussion ! C’est un documentaire de quatre heures sur la guerre d’Algérie et ça fait longtemps que je me dis qu’il faut que je voie ce film. Mon père, comme beaucoup, avait souffert de devoir aller là-bas. 

Le réalisateur ou la réalisatrice avec qui vous auriez rêvé de tourner ?

J’aurais bien aimé être dans un film de François Truffaut, je pense que ça m’aurait beaucoup plu. Il avait une telle façon de filmer les femmes… Peut-être Bergman aussi, mais je ne parle pas assez bien suédois pour ça ! 

La bande-originale que vous réécoutez sans fin.

J’ai récemment revu Il était une fois la révolution (Sergio Leone, 1971) et ça m’a rappelé à quel point la musique d’Ennio Morricone est absolument géniale ! Voilà un film où la lumière et la musique portent véritablement les acteurs. Aujourd’hui, on n’offre pas à la musique assez de temps, elle est souvent composée après coup, dans des budgets difficiles et pas systématiquement avec la même créativité. Je l’ai écouté plusieurs fois après l’avoir revu et j’adore toujours autant la musique de Morricone.

Le(s) dernier(s) film(s) qui vous a (ont) marqué au cinéma ?

J’ai beaucoup aimé L’évènement, Julie (en douze chapitres), Annette, Un héros, Illusions perdues, mais aussi H6, un film moins connu, un documentaire assez incroyable sur un hôpital à Shanghai. Ce sont des films que j’ai trouvés marquants chacun pour des raisons différentes. 

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Article rédigé par
Félix Tardieu
Félix Tardieu
Journaliste