Le 2 janvier 2016, Michel Delpech disparaissait. Dix ans après sa mort, ses chansons continuent de marquer les esprits. Après une compilation et une intégrale venues rappeler l’ampleur de son œuvre, Pascal Obispo a choisi, le 13 février 2026, de lui rendre hommage avec un album sur lequel il réorchestre plusieurs de ses titres emblématiques. L’occasion idéale de revenir sur les chansons qui ont façonné la carrière de Delpech – et marqué durablement le répertoire français.
De 1965 à 2014, les chansons de Michel Delpech ont accompagné les mutations de la société française, mêlant chronique intime et regard lucide sur son époque. Des souvenirs d’adolescence de Chez Laurette aux réflexions sociales des Divorcés, jusqu’à la profondeur spirituelle de La Fin du chemin, son répertoire témoigne d’une œuvre riche et cohérente.
Cet héritage trouve aujourd’hui un nouvel écho dans l’album hommage produit par Pascal Obispo, Le chanteur, qui réorchestre ses titres majeurs avec une approche contemporaine, tout en respectant leur essence. Un projet qui remet en lumière la modernité et l’influence notable de Delpech dans la chanson française.
Michel Delpech a 18 ans lorsqu’il rencontre le compositeur Roland Vincent. Nous sommes au milieu des années 60. Dans le train qui le mène à Saint-Cloud pour retrouver son ami, le jeune homme replonge dans ses souvenirs d’adolescence, lorsqu’il se rendait au café après les cours, le QG de la bande de copains.
De ces images naît Chez Laurette –uneLaurette qui bien a existé, mais qui s’appelait en réalité Christiane. Elle tenait un café au-dessus de l’appartement du petit Michel, où ce dernier passait beaucoup de temps lorsque ses parents étaient occupés.
Par son atmosphère intime, la chanson se distingue du courant yéyé de l’époque. Sa nostalgie lui donne cette authenticité qui, encore aujourd’hui, n’a pas pris une ride. Elle évoque les douceurs de l’adolescence, les premiers amours. Si le succès n’est pas immédiat à sa sortie, les radios la diffusent intensément, et Chez Laurette deviendra son premier grand tube.
On connaissait La Complainte du progrès de Boris Vian. En 1966, Delpech propose son propre état des lieux avec Inventaire 66.
Dans ce titre, le chanteur énumère objets (mini-jupe, chemise à fleurs), marques (Courrèges, Cacharel), personnalités (Mireille Darc) et événements marquants – de la guerre du Vietnam à la conquête spatiale. Derrière cette liste en apparence légère, Delpech dresse le cliché instantané d’une société où tout se mélange, le meilleur comme le pire, la mode comme la guerre, les exploits sur la Lune comme la bombe atomique, la naissance de David Hallyday comme le procès d’un étrangleur à Paris.
Nous sommes en pleine croissance économique, à l’aube de grands bouleversements technologiques et culturels qui changent notre société. Le regard de Delpech est amusé, moins acerbe que celui de Vian, mais lucide. À l’écoute, c’est tout un portrait de l’année 1966 qui défile.
Wight Is Wight – 1969
La fin des années 60 signe les débuts du mouvement hippie et folk. Les grands rassemblements fleurissent, de Woodstock aux États-Unis au festival de l’île de Wight au Royaume-Uni. C’est l’avènement de la contre-culture ; Mai 68 est passé par là.
Wight Is Wight rend hommage au festival né en 1968. Michel Delpech voit ce mouvement international d’un bon oeil : ce vent de liberté lui donne des ailes dans une société française encore ancrée dans ses traditions. Musicalement, il s’inspire des artistes qu’il cite, comme Bob Dylan ou Donovan. La chanson surprend, mais capte tout de suite l’esprit du public.
Pour un flirt – 1971
Oubliez la douceur et le côté sage des débuts. Au début des années 70, Delpech affirme son goût pour la pop anglaise, se détachant de la chanson traditionnelle. C’est ainsi que naît ce morceau entraînant, Pour un flirt– expression empruntée à la langue de Shakespeare.
Le ton est direct, les métaphores absentes. Les paroles expriment sans détour le désir, l’envie de séduction. Dans la continuité de Wight Is Wight, Pour un flirt s’inscrit dans ce souffle de libération et d’insouciance qui traverse l’époque. Le succès est immédiat, et Delpech gagne encore en popularité. Ironie du temps : à la fin de sa vie, il dira ne plus l’aimer vraiment, la jugeant trop légère, presque « midinette ».
Que Marianne était jolie – 1972
Avec ce titre, l’artiste amorce un tournant vers des chansons qui font sens, imprégnées d’une société en pleine métamorphose. Qui mieux que Marianne, figure de la République française, pour incarner cette réflexion ?
Mai 68 a soulevé la société, avec son élan de liberté et ses envies de bousculer les traditions… mais qu’en reste-t-il ? C’est la question que pose Delpech. En évoquant cette Marianne idéalisée, il interroge l’évolution de la République et la distance entre l’utopie et la réalité.
La légèreté apparente de la mélodie contraste avec la profondeur du propos. Sous la douceur, une vraie mélancolie politique.
Les Divorcés – 1973
Au début des années 70, le divorce n’est pas monnaie courante et commence à peine à se banaliser ; la grande réforme n’interviendra qu’en 1975. Pourtant, Delpech s’empare de ce sujet tabou avec audace – ambitieux projet, car potentiellement clivant.
Dans Les Divorcés, il adopte un ton apaisé pour évoquer les couples qui se défont, les familles recomposées, les enfants partagés entre deux foyers. Lui-même n’a pas vécu cette situation à l’époque : il observe avec empathie une évolution des mœurs où la liberté individuelle prime peu à peu sur le devoir conjugal.
Avec ce titre, les médias comme ses proches y voient une annonce personnelle. Ironie du sort : un an plus tard, le couple Delpech divorce – d’une manière assez confictuelle, bien loin de l’image apaisée de la chanson.
Le chasseur – 1974
Maintes fois reprise ces dernières années, notamment sur les réseaux sociaux, Le Chasseur raconte l’histoire d’un vieil homme qui se retourne sur son passé. Delpech y immortalise une France rurale, mélancolique et silencieuse.
La solitude, le lien entre l’homme et la nature, le temps qui s’étire : tout est très narratif dans son écriture, presque cinématographique. On imagine très bien cette forêt, ce chien et cet homme qui ne font qu’un. Aujourd’hui perçue comme une ode à la nature et à la spiritualité, cette balade contemplative et intimiste garde une fraîcheur intemporelle. Elle confirme l’évolution d’un artiste qui s’éloigne définitivement de l’image du chanteur léger.
Je l’attendais – 1974
Après le désir brûlant de Pour un flirt, Je l’attendais vogue vers la fébrilité du coup de foudre. Un homme a rencontré une femme mystérieuse la veille ; il s’interroge. A-t-elle ressenti cette même connexion ?
Le désir laisse place au doute, à l’impatience. Avant cela, il y a le façonnage de tout un imaginaire amoureux, d’une illusion. La chanson offre un regard intime et retenu sur la fragilité du sentiment amoureux. Moins démonstrative, plus intérieure, elle révèle une autre facette de Delpech.
Quand j’étais chanteur – 1975
Difficile de faire preuve de plus d’auto-dérision. Dans Quand j’étais chanteur, un homme de 73 ans évoque sa gloire passée, ses succès, ses excès… et la chute. Or, Delpech n’a que 29 ans lorsqu’il l’interprète.
Le temps qui passe, les rhumatismes, la solitude : derrière l’humour se cache une vraie lucidité sur son métier. Là où Daniel Balavoine proposera un critique assez acerbe de la célébrité (Le Chanteur, 1978), Delpech choisit la douceur ironique. Une réflexion douce-amère qui fait toute la force de cette chanson.
Le Loir-et-Cher – 1977
Le Loir-et-Cher, Delpech le connaît bien : il y passait toutes ses vacances d’enfance. Dans ce titre, le chanteur s’amuse à croquer les habitudes provinciales – les repas dominicaux interminables, la lenteur ambiante, les traditions parfois étouffantes.
Ce n’est pas à proprement dit une critique sociale, mais plutôt un regard amusé sur une France figée dans le passé, dans un cocon confortable et oppressant à la fois. L’humour prime, même si certains y ont vu une critique plus acerbe qu’elle ne l’est réellement.
La fin du chemin – 2014
On ne peut évoquer Michel Delpech sans parler de sa foi. À 30 ans, sa vie bascule : ses excès le conduisent à un burn-out et une dépression. Une traversée du désert de près de trente ans. En 1983, il rencontre Geneviève, qui lui redonne goût à la vie.
Lors d’un pèlerinage à Jérusalem, devant le tombeau du Christ, il se replonge dans sa foi chrétienne – une manière de se sauver et de renaître. Il publiera deux livres autobiographiques pour raconter cette renaissance spirituelle, L’homme qui avait bâti sa maison sur le sable et J’ai osé Dieu….
La Fin du chemin, écrite sur des paroles de Pierre Delanoë, sonne comme une chanson d’adieu. Un au revoir fort, sachant à cette époque que le cancer, déjà combattu, avait refait surface dans sa vie. Michel Delpech disapraîtra deux ans plus tard.