Vendredi soir 21h30, le dîner bat son plein. Lassé de parler IA, politique ou du tout dernier roman de Freida McFadden, vous êtes bien déterminé à changer de sujet : vous discuterez Poésie, avec un grand P. Sauf que… à part le premier vers de « Demain dès l’aube » de Victor Hugo, vous ne connaissez rien au genre, et encore moins les noms des poètes contemporains. Voilà donc une sélection pour vous aider à passer pour un expert, et ce bien avant le dessert…
Philippe Jaccottet
Disparu en 2021, Philippe Jaccottet était un pilier de la poésie francophone, mais également un immense traducteur (on lui doit la version française de L’Odyssée d’Homère et des œuvres de Rilke). Suisse né en 1925, il a publié une vingtaine de recueils de poésie chez Gallimard, dont L’Ignorant, À la lumière d’hiver ou encore À travers un verger. L’année de son décès, il a laissé derrière lui deux derniers ouvrages La Clarté Notre-Dame et Le dernier livre de Madrigaux. Tout au long de sa carrière, il n’a eu de cesse d’écrire simplement et justement, en refusant les images, pour saisir au plus près la nature et ce qu’elle procure. Ces vers mesurés et cette prose modeste lui ont valu de nombreux prix, dont le Goncourt de la Poésie en 2003, et une entrée dans la Pléiade en 2014.
Maya Angelou
De son vivant, l’écrivaine américaine Maya Angelou n’a cessé de s’impliquer dans le mouvement des droits civiques aux États-Unis. Elle a raconté son histoire au travers de sept livres autobiographiques. Le volume initial, intitulé Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, relate son enfance et son adolescence marquées par le racisme, et la propulse sur le devant de la scène littéraire. Elle publie à la suite, en 1971, un recueil de poésie, le premier d’une longue série. On ne peut que vous conseiller la lecture de ces œuvres, en particulier Et pourtant je m’élève, caractéristique de l’écriture engagée de Maya Angelou. Car si les mots de la poétesse sont souvent en lien avec la musique et la danse – ses activités artistiques initiales – ils sont surtout forts et chargés d’émotion, puissants outils pour faire entendre sa voix.
Inger Christensen
L’auteure de La Vallée des Papillons, Inger Christensen a rayonné sur le monde de la poésie danoise jusqu’à sa mort à Copenhague en 2009. En 1978, elle est entrée à l’Académie danoise et a siégé à l’Académie européenne de poésie en 1995. Il faut dire qu’elle est une femme de lettre accomplie, à la fois poétesse, essayiste, romancière, dramaturge, et même écrivaine pour enfants, elle a acquis une renommée mondiale en 1969 avec la publication d’un poème fleuve « Det » (« ça »). Résolument contemporaine, elle a développé un style rigoureux et des lois presque mathématiques dans ses vers, utilisant assonances, allitérations, accumulations et redondances pour créer sa petite mélodie personnelle. Elle convoque l’univers entier, de A à Z, dans son recueil Alphabet.
Louise Glück
Si vous souhaitez faire forte impression dans la conversion, l’effet sera garanti à l’évocation du nom de Louise Glück, prix Nobel de littérature en 2020. Si le langage de cette poétesse américaine peut, de prime abord, sembler austère, il est en fait clair, direct, percutant, abordant des thématiques connues de tous telles que les relations humaines et leurs désagrégations, rythmées de pertes et de douleurs. Louise Glück livre des poèmes intimes, signés par un « je » aussi singulier que pluriel, récompensée pour avoir réussi à rendre l’individuel universel. Des poèmes comme L’iris sauvage, Meadowlands et Averno sont émotionnellement très intéressants, empreints de références mythologiques, de liens à la nature et permettant une entrée dans l’intimité.
Bruno Doucey
Bruno Doucey est l’une des figures de proue du monde littéraire contemporain. Ancien professeur de français, il a publié de multiples recueils de poésie – dont Ceux qui se taisent – des romans comme Où que j’aille, des essais, des anthologies : le tout, majoritairement guidé par une volonté d’expression des diverses formes de liberté. Fervent défenseur de la pédagogie de la poésie à l’école, il est aussi l’auteur de livres jeunesse. D’abord éditeur aux Éditions Seghers, il fonde ensuite sa propre maison d’édition, à son nom, en 2010. Deux des poètes de son catalogue se sont récemment vus décernés le prix Goncourt de la poésie, et le recueil Mes forêts de Hélène Dorion, au programme du baccalauréat depuis 2023, est également publié chez Bruno Doucey.
Jean-Michel Maulpoix
À la fois poète et théoricien de la poésie contemporaine, Jean-Michel Maulpoix est l’un des promoteurs du lyrisme critique, un courant réintroduisant le sentiment en poésie, mais pas n’importe comment : de manière autoréflexive et analytique. Cette pensée est notamment théorisée par Maulpoix dans Du lyrisme. Poète de l’instinct immédiat, de l’aventure intérieure et de la sensation personnelle, il est accessible à tous et ses principaux livres, comme Une histoire de bleu/L’instinct de ciel publiés dans les années 2000, ont dépassé le cercle érudit des fins connaisseurs de poésie. Le premier ouvrage est une variation sur la couleur bleue, entre ciel et mer, quand le second s’interroge sur la condition de poète avec, comme inspiration, Stéphane Mallarmé. En 2022, alors que paraît Rue des fleurs, Jean-Michel Maulpoix reçoit le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre.
Anne Carson
Les travaux de la poétesse canadienne Anne Carson sont fascinants. Cette helléniste de formation fusionne mythologie antique et modernité afin de donner naissance à une écriture hybride, troublante, mêlant vers libres, prose, non-fiction… En 1986, son essai Eros the Bittersweet, non traduit en français, prolonge sa thèse de doctorat et explore des réflexions philosophiques et littéraires autour du désir, du manque et de la douleur. Des problématiques et un style unique qui se retrouvent dans d’autres œuvres telles que Verre, ironie et Dieu, Autobiographie du rouge et Les Hommes à leurs heures perdues. Autant d’écrits expérimentaux brouillant les frontières des genres littéraires aussi bien que les contours de l’identité.
Olivier Barbarant
S’il est célèbre pour ses remarquables travaux et recherches sur Louis Aragon ou plus nouvellement sur Paul Éluard, Olivier Barbarant n’est pas seulement un critique littéraire, mais bien un poète. Ses recueils sont parcourus d’une vitalité folle, nourris par une vaste connaissance du monde poétique ancien comme plus récent. En lisant Barbarant, nous sentons les corps, leurs frémissements et leur intensité, l’amour et la sexualité. Odes dérisoires et autres poèmes a reçu le prix Tristan-Tzara, Un grand instant celui Apollinaire, et Essais de voix malgré le vent s’est vu distingué, non pas d’un prix, mais de deux, celui Mallarmé et des Découvreurs.