Critique

« Sukkwan Island », l’envers du paradis blanc

28 avril 2026

Par Catherine Rochon

Illustration
©Haut et Court

Un père décide d’embarquer son fils de 13 ans sur une île pendant un an. Mais ce qui devait être une retraite salvatrice pour renouer les liens vire au huis clos oppressant. Le réalisateur français Vladimir de Fontenay s’empare du roman très noir de David Vann, « Sukkwan Island », et plonge Swann Arlaud dans une dérive intérieure au cœur du Grand Nord.

Introduction

Adapter Sukkwan Island au cinéma était une sacrée gageure. Comment retranscrire l’intense roman de l’Américain David Vann et sa violence sourde ? Le réalisateur Vladimir de Fontenay (co-créateur de l’excellente série Privilèges) s’y est risqué. Et nous plonge dans l’épopée solitaire – et désespérée – d’un père (Swann Arlaud) qui entraîne son fils Roy (Woody Norman) sur une île en Alaska. Là, pas de routes, pas de voitures et pas un chat alentours.

C’est dans ce décor aux confins du monde que Tom va tenter une entreprise de réparation avec cet adolescent qu’il connaît si peu. Dans ce chalet isolé et vétuste, on réapprend à s’occuper sans portable, on va chercher du bois pour se chauffer, on pêche et on chasse pour se nourrir. Un quotidien âpre qui va imperceptiblement glisser vers la rupture. Car très vite, le vernis survivaliste va se fissurer. Le projet n’était pas tant un apprentissage : c’est une fuite. Et le père, loin d’être un guide, apparaît comme une figure dysfonctionnelle.

Bande-annonce de Sukkwan Island

S’émanciper du livre

Le film de Vladimir de Fontenay réussit à capter les premiers émerveillements face aux grands espaces – magnifiés par la photographie de Amine Berrada -, la pudeur des rapports père-fils, puis l’inversion progressive des rôles, où l’enfant devient plus lucide que l’adulte. Mais le réalisateur français fait aussi le choix d’adoucir le matériau original.

Car, sans vouloir déflorer l’intrigue, le roman de Vann recèle une cassure. Abrupte, imprévisible, radicale. Et ce moment inédit reconfigure la quasi moitié de l’œuvre, explorant alors les tréfonds de la désagrégation mentale. Pourquoi ne pas avoir pleinement embrassé cette noirceur ? Le réalisateur a confié avoir voulu s’émanciper du récit.

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« David Vann a été un témoin particulièrement bienveillant dans tout ce travail. Ce film n’aurait de toute façon pas pu prendre cette tournure sans notre rencontre : c’est à ce moment-là que j’ai compris que l’histoire de Sukkwan Island, c’était en fait sa propre histoire… C’est-à-dire qu’à 13 ans, son père lui a effectivement proposé de partir vivre sur une île, ce qu’il a refusé. (…) Quand j’ai appris la véritable histoire derrière le livre, ça m’a tellement bouleversé que j’ai voulu trouver un moyen de le raconter. »

Faut-il regretter ce changement ? Sans doute. Car c’est toute la seconde partie du livre, aussi fantomatique qu’éprouvante, qui se trouve ainsi évacuée, dans un tour de passe-passe qui en atténue la brutalité. Reste néanmoins cette nature à la fois sublime et oppressante, cette atmosphère entre contemplation et malaise. Et l’interprétation hallucinée de Swann Arlaud, parfait dans la peau de ce père vacillant.

Sukkwan Island

Un film de Vladimir de Fontenay

Avec Swann Arlaud, Woody Norman…

En salle le 29 avril 2026

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