À 24 ans, Cameron Winter s’impose déjà comme une figure incontournable de l’indie rock. Entre ses concerts solo intimistes et les prestations explosives avec son groupe Geese, le jeune New-Yorkais fascine autant qu’il intrigue. Alors qu’il donne deux concerts sold out ces 6 et 7 mars à Paris, portrait de cette nouvelle icône du cool.
Il a le cheveu mi-long ébouriffé, le sourire rare, un patronyme délicieusement romantique et une voix élastique, unique. À 24 ans seulement, Cameron Winter est déjà élevé au rang d’idole indie rock. Et cela, sans forcer – la marque des plus cools.
Ce jeune New-Yorkais timide peut se targuer d’avoir sorti deux pépites acclamées en 2025 : son projet solo d’abord, puis l’album Getting Killed avec son groupe Geese, estampillé d’un 9/10 par la bible de la hype musicale, Pitchfork. Nick Cave, Cillian Murphy ou encore Mika chantent ses louanges. Mais qui est ce nouveau hérault de la scène alternative ?
Des patinoires aux caves de Brooklyn
Cameron Winter – et non, ce n’est pas un pseudo – a poussé au sein des bâtiments de briques rouges dans le quartier arty bohème de Brooklyn, à New York. Sa mère, Molly Roden Winter, est une écrivaine et son père, Stewart Winter, est compositeur. De quoi donner quelques jolies bases artistiques au petit Cameron. « Je faisais mes devoirs, j’aimais la musique, je gribouillais, j’ai eu une enfance plutôt normale », confie le jeune homme lors de l’une de ses rares interviews à i-D.
Comme tant de teenagers, le jeune Cameron se rêvait hockeyeur sur glace. Ses parents l’emmenaient à Long Island pour ses matchs, mais ont commencé à s’inquiéter du nombre de blessures à la tête qu’il blessures à la tête qu’il subissait. Une commotion cérébrale particulièrement grave mettra fin à ses ambitions sportives. « Ça m’a vraiment déprimé« , confessera Winter au Guardian. Sans doute le moment-charnière où sa nature obsessionnelle s’est tournée vers la musique. Il commence d’ailleurs à composer des chansonnettes dès l’âge de 10 ans, pianote, gratouille. « C’était un peu comme une IA, comme si elle recrachait des histoires tristes« , plaisante-t-il auprès du New York Times.
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À 14 ans, l’ado se met à hanter un studio bricolé dans le sous-sol de son ami d’enfance, le batteur Max Bassin. Un laboratoire improvisé où les micros reposaient sur des baskets et les amplis étaient recouverts de couvertures pour l’insonorisation. Cette cave va devenir leur quartier général auquel vont se mêler leurs potes de lycée : Emily Green, Dominic DiGesu et Foster Hudson. Ensemble, ils forment le groupe Geese (« Les oies ») en 2016.
Le baryton mutant
La genèse de Geese n’est pas sans rappeler celle des Strokes, archétype des cool kids new-yorkais – bien nés et bien sapés – emmenés par la figure totémique de Julian Casablancas, dont Cameron Winter pourrait être le petit frangin. Même nonchalance magnétique, même allure faussement détachée, même fringues vintage fatiguées. Et surtout, une voix à part, instantanément reconnaissable, à la plasticité fascinante, toujours en déséquilibre.
Evoquant ce timbre unique, le magazine Rolling Stone y va de ses petites références – et pas des moindres : « Winter peut monter sa voix jusqu’à un falsetto à la Thom Yorke, adopter une moue sophistiquée à la Julian Casablancas ou Ian McCulloch d’Echo and the Bunnymen, ou encore se laisser aller à un hurlement stentorien qui rappelle Mark E. Smith de The Fall ou Alex Turner d’Arctic Monkeys ».
Mais au-delà de cet organe de baryton vacillant, c’est aussi le talent de composition et d’écriture de Winter qui interpelle. Peut-être l’influence folk de Leonard Cohen – dont il chérit le premier album – ou de Bob Dylan, qu’il a découvert à 18 ans à travers l’album The Freewheelin’. « Ça m’a foutu une trouille terrible, parce que c’était tellement dépouillé. Ça m’a serré la poitrine…« , confie le jeune chanteur. « Je ne me suis rendu compte que plus tard de l’effet réel que ça avait eu sur moi, simplement en entendant sa voix avec une guitare et ces mots.«
Après ce choc, le jeune Cameron se lancera dans un marathon de toute la discographie de Dylan des années 60 en une semaine. Et nourrira sa culture musicale du free jazz de Sonny Sharrock et Albert Ayler, développant une philosophie radicale toute personnelle qui sera son épine dorsale : « J’aime ressentir quand les gens se confrontent à leurs propres limites.«
Car Cameron Winter ne choisit pas la facilité, il la fuit même. Il va privilégier l’expérimentation au confort, transformant l’écriture en exploration constante, déconstruisant ses influences. Il emprunte au jazz, à la soul, au rock garage, au punk, voire au classique. Il malaxe, triture, digère les textures musicales et s’amuse à brouiller les repères.
Composer sans filet
Ce songwriter aussi doué que compulsif (il aurait des centaines de chansons jamais publiées stockées dans des dossiers Dropbox) et ses camarades de Geese vont attirer l’attention durant le premier confinement en 2020. Leurs démos circulent et le groupe enchaîne les appels Zoom avec les maisons de disques. Une période aussi surréaliste que décisive. « J’ai probablement eu le meilleur mois d’avril 2020 que quiconque sur cette terre« , plaisantera Winter.
Projector, le premier album studio de Geese, sort en octobre 2021. Si ce premier jet, mélange d’énergie punk et audace rock, est salué par les critiques, c’est surtout 3D Country (2023) qui va réellement cristalliser leur style. Des mélodies accrocheuses, des explorations audacieuses, entremêlant post‑punk, soul, art‑rock et alt‑country, portées par la voix mutante de Winter.
Et parce que le crooner indie en a (encore et toujours) sous la pédale, il va décider de sortir dans la foulée un album solo surprise, Heavy Metal, malgré les réticences de plusieurs personnes de son entourage. « Ça n’avait pas vraiment de sens pour beaucoup de gens. Mais je sentais que j’aurais regretté de ne pas le sortir, de manière réelle, dans 20 ans », confesse-t-il.
L’artiste suit son instinct créatif et trouve de nouveaux terrains de jeux. Il raconte ainsi avoir improvisé certains passages de ses morceaux directement dans des magasins d’instruments, utilisant l’équipement sur place avant d’être poliment viré… et de passer au magasin suivant. Vrai ou faux ? Le farouche Cameron est connu pour parfois broder ou affabuler lors de ses interviews, dont il ne raffole pas.
Peu importe : le résultat est là, stupéfiant, entre ballades lo-fi et folk-pop décalée. Son Heavy Metal est acclamé, Nick Cave qualifiant même les textes surréalistes de Winter de « brillants et percutants ». L’excellent single Love Takes Miles est nommé « meilleure chanson de 2025 » par Pitchfork, dépassant les 10 millions de streams sur Spotify. La fusée indie Winter/Geese est irrésistiblement lancée.
Le single « Love Takes Miles » de Cameron Winter
Le Nirvana de la Gen-Z ?
Quelques mois plus tard, le troisième album du groupe va finir de parachever cette hype. Une petite bombe intitulée Getting Killed, chef-d’œuvre art‑rock chaotique et hypnotisant, souvent déstabilisant, toujours radicalement créatif. Le nom du groupe est sur toutes les lèvres et Getting Killed squatte les Tops des meilleurs albums de 2025.
En France, alors que le concert du 7 mars 2026 à la Cigale à Paris affichait complet depuis plusieurs mois, un deuxième concert au Bataclan le 6 mars, annoncé à l’improviste il y a quelques semaines, a été sold out en moins de 10 heures.
Au Pays du Cocaine, extrait de l’album Getting Killed
Alors que Cameron Winter – qui a même été parodié dans un sketch du célébrissime Saturday Night Live – semble étourdi par ce tourbillon, le public, lui, ne s’y trompe pas : ce Mozart de la coolitude s’écoute désormais dans un recueillement presque mystique. Ses récents concerts en solo, livrés dans un format piano-voix dépouillé, ont touché au sacré, offrant à l’audience de véritables moments de grâce.
Preuve s’il en fallait qu’il se passe quelque chose autour de ce jeune prodige, le réalisateur Paul Thomas Anderson (Une bataille après l’autre) a été aperçu en train de le filmer avec une caméra de 35mm lors de sa prestation au prestigieux Carnegie Hall de New York, le 11 décembre dernier. Si le mystère reste entier autour de ce projet, voilà qui en dit long sur l’aura singulière de Winter.
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Alors, Geese est-il le premier grand groupe de rock de la génération Z ? À 24 ans et seulement trois albums studio à leur actif, il est encore trop tôt pour trancher. Mais, à l’instar de Nirvana ou des Strokes, les jeunes New-Yorkais capturent l’esprit de leur génération. Dans une époque obsédée par les formats TikTok friendly, ils se distinguent par leur authenticité et leur fraîcheur DIY. Et Cameron Winter, égérie malgré lui, semble déterminé à rester libre, imprévisible, insaisissable.
Cette insoumission s’est d’ailleurs manifestée récemment : alors que Geese remportait le prix du International Group of the Year (Meilleur groupe international) lors des BRIT Awards 2026 à Manchester, c’est le batteur Max Bassin qui est monté sur scène pour recevoir le trophée, lançant un tonitruant : « Free Palestine, fuck ICE, go Geese !« – censuré lors de la diffusion télévisée à la télé britannique. Pendant ce temps, Cameron Winter, lui, était au Japon, où il interprétait ses morceaux dans les églises locales, loin des courbettes de l’industrie. Définitivement iconique.