Entretien

Vous connaissez peut-être… Joann Sfar : rencontre littéraire et musicale

11 octobre 2017
Par Pauline1

Un an après Comment tu parles de ton père ? Joann Sfar revient en littérature avec Vous connaissez peut-être, roman dans lequel le héros, à la ramasse, fait une mauvaise rencontre sur Facebook. Le temps d’une visite à la Fnac de Bercy, l’auteur nous parle de ses coups de cœur musicaux, cinématographiques et, bien sûr, de ses livres de chevet et auteurs incontournables.

Un an après Comment tu parles de ton père ? Joann Sfar revient en littérature avec Vous connaissez peut-être, roman dans lequel le héros, au bord du gouffre, fait une mauvaise rencontre sur Facebook. Le temps d’une visite à la Fnac de Bercy, l’auteur nous parle de ses coups de cœur musicaux, cinématographiques et, bien sûr, de ses livres de chevet et auteurs incontournables. Avec humour, bien sûr.

 sfar fnac bercy

Vous connaissez peut-être... Joann Sfar 

Vous-connaiez-peut-etre

Joann Sfar : « Mon dernier roman s’intitule Vous connaissez peut-être. C’est un des seuls ouvrages de la rentrée littéraire que je n’ai pas payé, puisqu’on me l’a offert ! À titre personnel, c’est un livre qui m’aide beaucoup. C’est une suite tragi-comique à Comment tu parles de ton père, sorti l’an dernier, qui parlait de la disparition de mon papa et de comment on s’arrange avec un héritage familial très lourd. C’est l’histoire d’un type qui n’a plus rien et qui essaie de se remplir avec une rencontre hasardeuse sur Facebook et avec un chien qui a envie de tuer ses chats. C’est un livre qui parle du vide, des villes modernes, de quand on y habite, de quand on essaie de s’y construire du sens, un quotidien. Ça raconte une période où rien ne marche. Un héros c’est quelqu’un qui se trompe. »

« C’est l’histoire d’un personnage qui se trompe beaucoup. »

« Ça ne parle pas de ma mère, mais ça tourne autour. J’ai une amie qui dit « quand on a la chance d’être orphelin »… Le fait de ne pas avoir eu de mère me rend très réceptif aux mensonges, aux arnaques. J’ai envie qu’on me mente, que l’on m’entraîne dans quelque chose qui n’est pas le vrai monde. Je suis le pigeon absolu, quelqu’un de très facile à avoir. Au moment où je le vis, ce n’est pas très drôle, quand je le raconte après coup, j’en tire, pas des leçons parce que je ne comprends jamais rien, mais j’en tire au moins un récit à partager ! ».

Platon, le réel et les réseaux sociaux

« Le sujet de ce livre, c’est le réel et le monde de la représentation, la caverne de Platon si on est pédant. Notre vie à nous devient de plus en plus détestable à mesure qu’on nous vend par l’actualité, par Facebook, des choses qui ont toujours l’air mieux, plus importantes. On se réveille tous les matins et l’urgence, c’est la Syrie, mais on ne voit pas où c’est l’urgence pour nous parce qu’on ne voit pas où on peut aider, on se sent juste coupable. Là, ce n’est pas une histoire d’amour sur Facebook, mais une histoire de culpabilité. C’est une personne qui, très tôt, me dit « J’ai une leucémie tu dois me parler, sinon j’ai trop de chagrin ». C’est une allégorie très rapide de ce qui se passe face aux nouvelles et aux souffrances du monde pour lesquelles on ne peut pas grand-chose. Je parle aussi de la possibilité de raconter une fiction, alors qu’on est perfusé en temps réel avec les réseaux sociaux.

« Comment on fait pour trouver une valeur à une histoire avec un début, un milieu et une fin, quand tous les jours les gens voient deux séries TV, un film, 25 selfies ? »

J’ai voulu parler de radicalisme donc j’ai mis un chien qui voulait tuer mes chats. Comme je suis une bonne conscience de gauche, j’ai voulu régler ce problème. Donc j’ai fait venir un éducateur, on lui a fait faire de la sophrologie, du skateboard et à la fin de l’histoire le chien voulait toujours tuer les chats. Comment on fait quand on est gentil, bien élevé et de gauche pour s’accoutumer à l’idée que non, ce qu’il y a d’imaginaire ce n’est pas forcément mieux que notre vie et ce n’est pas forcément possible de convertir quelqu’un qui a juste envie que vous mourriez car c’est son idéologie. Ce chien avait une idéologie très anti-chat ! »

De la bande dessinée à l’écriture de roman

Joann Sfar - Le chat du rabbin

« Je ne sais pas ce que c’est qu’un scénario, par contre j’ai toujours eu de très bonnes notes en dissertation : le principe d’une dissertation c’est de ne pas dire un mot hors sujet. Structurer un livre par rapport à une bande dessinée, c’est tout écrire plein de fois, tout couper plein de fois et choisir, comme dans un montage de cinéma, dans quel ordre on met les choses. En bande dessinée, j’ai toujours travaillé case après case, les personnages existent, ils vivent d’une case à l’autre et je ne suis que le scribe.

 « Un roman doit avoir l’aspect du vacarme internet. »

En roman c’est plus volontariste, il y a un matériau de base qui est le récit, l’épanchement, la narration, et ensuite il y a de nombreuses écritures successives avec mon éditrice. La manière de raconter une histoire, c’est forcément exploser, déglinguer dans tous les sens, faut essayer d’attraper les gens avec quelque chose qui a l’air du vacarme, ce que disait Guy Debord dans La Société du spectacle, il me semble qu’un roman doit avoir l’aspect du vacarme internet et Facebook et doit surprendre le lecteur car au moment où il s’y attend le moins, on lui enlève l’envie de zapper, on le met dans un truc qu’il a envie de suivre jusqu’au bout. Ça s’écrit avec des ciseaux et de la colle : le résultat fait trois cent pages, mais il y a eu un millier de pages écrites entre toutes les réécritures excessives. Y’a rien de pire quand j’entends dire que c’est le bordel, je me suis tué pour que ça ne le soit pas ! Ce qui est certain c’est que c’est de l’arborescence ! ».

Les coups de cœur de Joann Sfar

Gros-Calin

ROMAIN GARY
« Un héros, dans toutes les acceptions du terme. »

« Selon les moments de l’existence, il y a des livres qui nous aident. Je milite pour les livres les moins lus de Romain Gary. Gros Câlin, je l’ai copié dans mon livre. Le héros ne sait pas quoi faire dans une grande ville, il se sent seul : son entreprise ne rime à rien, sa vie ne rime à rien, donc il achète un python de deux mètres de long et il essaie de cohabiter. C’est une manière de raconter à quel point il y a du vide dans nos existences.

Chien Blanc, c’est formidable, c’est une allégorie, c’est le couple Romain Gary/Jean Seberg qui adopte un chien. Il est tout blanc et ce chien mord les noirs car il a été élevé par des membres du Ku Klux Klan. Je vous raconte la fin, tant pis pour vous : un dresseur noir prend le chien et le transforme en un chien qui ne va mordre que les blancs. Et le livre finit par « Si seulement tu avais accepté de ne pas mordre tous les Blancs ! ». L’idée c’est de ne pas transformer la haine en une autre haine. C’est un des rares romanciers modernes non nihiliste, ce n’est pas si fréquent. Dans Les Racines du ciel, on demande à Morel « finalement vous êtes romantique ? » et il répond « Par rapport à la merde, oui », ça résume tout ce que j’aime chez Gary.

« C’est le joug de notre génération post-moderne : grandir à l’ombre de grands hommes et de grandes femmes et essayer de faire quelque chose avec ça. »

Quand j’écris Le Chat du Rabbin, je pense au Roman de Renart, à Scapin, à tous les valets de la littérature française… Dès que je vais mettre un mec viril et énervé, je vais penser à Romain Gary. Comment faire une littérature intéressante, qui ne soit pas de la méta littérature, qui ne passe pas son temps en citation ? Celui qui continue d’écrire aujourd’hui c’est parce qu’il s’aveugle, il croit qu’il y a encore quelque chose à raconter, je pense que notre époque est nulle, que nos romanciers sont nuls, donc ça tombe bien, on va très bien ensemble, c’est le moment de faire des livres ! » 

Les-trois-Mousquetaires

ALEXANDRE DUMAS
« Le plus grand écrivain français est noir, ça me fait un bien fou, ça me rend très heureux ! »

« Il n’y a rien à dire pour défendre Dumas, il suffit de l’ouvrir, de plonger dedans, je l’ai découvert quand je suis arrivé à Paris, j’étais étudiant aux beaux-arts, je suis tombé sur une édition des Belles Lettres des Trois Mousquetaires. Le plaisir un peu vain de découvrir chaque nom de rue du quartier où j’habitais, le quartier latin, dans le roman d’Alexandre Dumas. Le plaisir de voir que ce grimaud dont parlait Brassens dans ses chansons, c’est le valet qui est sourd-muet mais qui comprend tout chez Alexandre Dumas. Ensuite, on se dit qu’on est né pour lire du Dumas !

« J’adore les écrivains plus hauts que moi, qui m’écrasent, que je ne pourrai jamais lire en entier et qui ont encore des perles, des pépites et des merveilles cachées. »

Quand j’ai écrit mon premier roman j’ai voulu que ce soit un roman de vampire, ça s’est appelé L’Éternel et j’ai voulu que la femme, la méchante, l’assassine, la vampire, s’appelle Haydée, en hommage au personnage féminin et mystérieux du Comte de Monte Cristo. Lisez Le Capitaine Pamphile ! Ce serait dommage de ne pas lire Dumas, d’oublier de le lire, d’oublier de le lire assez. Il n’y a rien de classique chez lui. »

San-Antonio

FRÉDÉRIC DARD
« On s’imagine que San-Antonio, c’est juste des gros mots et de la gaudriole… »

« Il faut se plonger dedans et on va découvrir un auteur moderne qui, à mes yeux, a l’ampleur d’un Rabelais ou d’un François Villon. Il plonge dans ce que la France a de plus profond, d’immémorial, de terroir, d’énorme et il en fait des aventures qui vont débouler. Il y a ces deux personnages, San-Antonio et Bérurier, ces deux flics. Ils vont à l’aventure entre les années 1950 et 1980 de la France. Ils disent tout de notre pays. Ils disent tout de notre racisme, sexisme, notre manière de voir le monde, bêtise, intelligence, langue… Frédéric Dard, c’est un cousin de Goscinny, c’est aussi bien qu’Astérix, mais pour les grands. Il n’a aucune limite. Aujourd’hui il aurait trois procès par page. Ça fait tellement de bien ! Ce n’est pas des blagues, de la littérature qu’on lit débraguetté où pour se changer les idées, c’est un immense écrivain. Là aussi, comme Alexandre Dumas, il a écrit tellement qu’on ne peut pas l’étudier de manière universitaire, donc il est préservé de l’université. Grand bien lui fasse ! Je voudrais qu’on m’en cite trois de cette ampleur au XXe siècle. Je pèse mes mots, je les vois pas, enfin sauf Albert Cohen, Marcel Pagnol et Romain Gary. C’est subjectif, bien sûr ! »

FRANK ZAPPA
« Un monstre ! »

« Pour des raisons subjectives, inexplicables, Frank Zappa m’aide à dessiner. Les fois où je n’y parviens pas, je mets un disque de Zappa et le dessin se déclenche, c’est à la fois facile à écouter et super complexe dans la construction. On entre dedans facilement, et ça n’endort pas le cerveau. Je crois que c’est l’un des musiciens modernes les plus intelligents et l’un des plus créatifs. Il y a tellement de disques, on a le plaisir de se dire que ce n’est jamais fini. »

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ENNIO MORRICONE
« Beaucoup de dessinateurs écoutent ça nuit et jour »

« Quand je dessine, ce que j’écoute le plus, et je ne suis pas le seul, c’est Ennio. C’est toute une époque, l’aventure ! Ça rappelle 500 souvenirs de westerns, de films policiers et de films érotiques, car il a fait des musiques de films érotiques comme beaucoup de compositeurs italiens de son époque. Je ne peux pas décrire Ennio Morricone, c’est juste la chose qui fait que le cœur bat plus vite, qu’on se met à dessiner, qu’on s’envole. Tarantino en parlait, il disait, que c’est du niveau de Brahms. »

QUINCY JONES
« Le matin pour moi c’est dur, du coup c’est Quincy Jones »

« Ce mec c’est pas juste l’impresario de Michael Jackson, mais aussi un mec qui sait te réveiller alors que ce n’était pas possible de te réveiller. T’as un rendez-vous dans deux secondes, tu mets Quincy Jones, Bossa Nova, et c’est parti pour toute la journée ! C’est la musique d’Austin Powers, mais ça existait avant ! Jetez-vous dessus, c’est tellement trop bien ! »

TRUE ROMANCE

« C’est mon film préféré du monde ! »

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True Romance, c’est un vendeur de BD qui une fois par an va voir deux films de Sonny Chiba au cinéma, il essaie de convaincre une pute d’aller avec lui : elle ne veut pas. Il y va tout seul. Et là, comme par hasard, la plus jolie fille du monde arrive avec du pop-corn, lui met sur la gueule. Il tombe fou amoureux, mais pas de bol, elle est pute, mais que depuis deux jours, et elle veut arrêter ! Il veut aller voir son dealer, lui défoncer la tête et la libérer. Il y va, manque de bol, il pique une valise pleine de came. Premier rôle de James Gandolfini, futur Toni Soprano, premier rôle de plein de gens, et second rôle de Brad Pitt, la deuxième fois qu’on le voit au cinéma. La musique est formidable ! Christian Slater, on est amoureuse de lui ! C’est un chef d’œuvre et vous pouvez voir tout Tony Scott, c’est formidable, même Top Gun ! »

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Parution le 23 août 2017 

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