Entretien

Aloïse Sauvage pour La foudre : “J’espère que cet album donnera envie de vivre et de suivre son instinct”

21 octobre 2026

Par Lisa Muratore

Illustration
Aloïse Sauvage présente son nouvel album “La foudre”, le 23 octobre 2026. ©Jane Ferreira

Après trois années de création et un cheminement vers l’indépendance, Aloïse Sauvage ouvre un nouveau chapitre avec La foudre. Né d’une rupture amoureuse, son nouvel album se révèle avant tout comme un retour à soi. Entre rap, musique électronique et sensualité, l’artiste repense entièrement sa manière de composer et revendique une liberté artistique totale. Pour L’Éclaireur, elle revient sur la genèse de ce projet intime.

La sortie de La foudre approche, dans quel état d’esprit êtes-vous ?

Je suis super heureuse et j’ai vraiment hâte. Cet album marque à la fois la fin de trois années de création et d’un chemin vers l’indépendance que j’ai vécu pleinement. C’est surtout un accomplissement : je sors ce projet avec une équipe que j’ai choisie de A à Z et je suis plus libre artistiquement que jamais.

Musicalement aussi, c’est un nouveau chapitre. J’ai le sentiment d’avoir franchi un cap, notamment grâce au temps que j’ai pris pour réfléchir à cet album et aux personnes avec lesquelles j’ai travaillé, que ce soit pour la production, les arrangements ou le mixage. Je suis vraiment très fière de ce projet.

« Ce n’est pas exactement un album de rupture, c’est plutôt un album d’amour, ou de retour à soi après une rupture. »

Aloïse Sauvage

L’album est né d’une rupture amoureuse. Avez-vous hésité à en faire le point de départ de tout un projet ? N’aviez-vous pas peur de trop vous dévoiler ?

Je ne me suis pas vraiment posé la question. L’acte créatif est quelque chose d’assez personnel, voire d’égoïste. Il y a quelque chose à délivrer, à cracher pour soi. Je ne parle pas de la deuxième étape, quand on reprend ce qui est sorti de nous et qu’on essaie de le mettre en forme pour le partager avec le monde, mais bien du moment où l’on crée.

La question que je me suis posée était plutôt : est-ce que ça pourrait intéresser les gens ? Je n’arrivais à écrire et à créer qu’autour de ce sujet qui m’envahissait. J’étais dans un état physique et émotionnel dont je n’arrivais pas à sortir. J’étais aussi assez fatiguée, un peu lessivée par la tournée précédente. Je me disais que je ne savais même pas si je ferais encore de la musique. Je créais pour moi, et on verrait bien ce qui en sortirait.

Finalement, je me suis rendu compte que, pour la première fois, j’écrivais autour d’un même thème. Ce n’est pas exactement un album de rupture, c’est plutôt un album d’amour, ou de retour à soi après une rupture. C’est le point de départ, mais le projet traverse différentes étapes du sentiment amoureux. Il y a une relecture de ce qui s’est passé, mais aussi des fantasmes et des projections vers l’avenir.

Au fil du processus, j’ai beaucoup discuté avec mes proches. Quand j’ai commencé à avoir suffisamment de matière pour que cela ressemble à un album, ils m’ont fait remarquer que c’était intéressant parce que, pour la première fois, je creusais vraiment un sujet. Avant, je pouvais faire une chanson sur un thème, puis une autre sur quelque chose de différent. Là, j’allais dans le détail d’une situation, d’un instant précis.

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J’ai pris beaucoup de plaisir à réinventer mon processus créatif. Après deux albums et un EP, on a envie de tricoter et de détricoter certaines choses. Il y a des thématiques qui nous nourrissent constamment, parce qu’elles nous fondent et font partie de nous. Mais cette fois, je ne me suis pas demandé intellectuellement de quoi j’avais envie de parler. C’était plutôt : “Je n’arrive pas à parler d’autre chose que de ça.“

L’album est très cinématographique : les paroles font naître des images, les chansons semblent raconter des scènes. Est-ce un aspect dont vous aviez conscience ?

Totalement ! J’en ai presque eu des frissons. Vous n’êtes pas la première à me le dire et c’est l’un des plus beaux compliments qu’on puisse me faire, parce que c’est exactement ce que nous voulions créer. J’ai travaillé avec Mathieu, avec qui j’ai co-composé tout l’album. Cette fois, j’ai pris le temps. Le fait de travailler avec la même personne pour la composition change tout : il y a une cohérence, une véritable recherche. Chaque morceau est là parce qu’il doit être là.

Auparavant, le plus important était l’écriture et le fait de mettre mes textes en chansons. Pour cet album, j’avais envie de ressentir musicalement des émotions que je n’arrivais pas encore à écrire. J’ai donc complètement changé de processus créatif. Avant, j’écrivais d’abord et je cherchais ensuite des mélodies à partir des mots. Là, j’ai fait l’inverse : j’ai commencé par beaucoup de mélodies, de yaourts, en cherchant à créer la musique que j’avais envie d’écouter.

Qu’est-ce qui a changé vraiment dans votre processus créatif ?

C’était la première fois que je me demandais vraiment quelle musique j’avais envie de faire écouter à mes amis, à ma famille et à mon public. Je me suis laissée totalement libre, notamment dans les sonorités et les mélodies. Je trouve que l’album est très riche et que j’ai franchi un cap dans les flows, la scansion et les mélodies.

Je voulais surtout que tous les éléments soient presque à égalité. J’aime avoir la voix en avant et accorder de l’importance au texte, mais je voulais que les paroles aient autant d’importance que la musique, les arrangements et le flow.

Prenez mayday, le premier single que j’ai sorti. C’était un choix avant tout artistique. C’est un morceau qui parle de la rupture au moment où elle est particulièrement douloureuse, dans l’après. Il n’y a pas d’artifice : la voix est très cristalline, le morceau est presque une longue coulée, sans véritable refrain. On suit un personnage qui avance dans une rue déserte, la nuit. C’est vraiment comme du cinéma.

Clip de mayday, d’Aloïse Sauvage.

À l’inverse, K.O. se situe au moment de la rupture, quand on y croit encore et qu’on imagine que l’autre va revenir. Le flow est également assez libre, presque comme dans un freestyle de rap, mais le ton est plus amusé.

C’est passionnant d’en parler parce que nous nous sommes vraiment challengés artistiquement et musicalement, tout en faisant confiance à notre instinct. Je crois que cela donne un projet riche, que l’on peut réécouter en découvrant différentes couches selon notre état émotionnel et ce à quoi l’on a envie de prêter attention : les paroles, la production ou autre chose.

« À titre plus personnel, cet album m’a aussi donné le temps nécessaire pour faire le deuil d’une partie de ma vie, de ce que j’étais avant mes 30 ans. »

Aloïse Sauvage

L’album mélange musique électronique, rap, slam et différentes influences. Qu’est-ce qui vous a nourrie pendant sa création ? Aviez-vous des références précises en tête ou vouliez-vous surtout trouver votre propre son ?

Un peu des deux. J’écoute très peu de musique quand je suis en studio. J’ai l’impression d’être déjà gorgée d’inspiration, avec quelque chose qui ne demande qu’à sortir. J’ai envie de le malaxer moi-même pour que cela devienne mon truc.

J’ai voulu travailler avec Mathieu Paillard, qui est pour moi un jeune prodige nantais et qui gravite notamment autour de l’équipe de Zaho de Sagazan. Pierre Cheguillaume et Simon Quénéa sont également intervenus sur les arrangements.

J’avais choisi Mathieu parce que c’est un musicien avec lequel j’avais déjà travaillé lors de ma précédente tournée. C’est un peu un James Blake français : il a un goût très prononcé pour les textures électroniques et une musicalité électronique assez folle. Je savais qu’en travaillant avec lui, tout en apportant mes propres influences et références, notamment mon amour du rap, du hip-hop et de l’afro, nous pourrions créer quelque chose qui me ressemble.

J’avais envie de mettre un terme, au moins pour le moment, au travail avec plusieurs producteurs et beatmakers issus de l’univers du rap, dont j’avais beaucoup apprécié le travail. Mais leurs productions pouvaient parfois donner un son plus générique, assez reconnaissable et utilisé par de nombreux artistes. Je finissais par me perdre un peu là-dedans.

Cette fois, nous avons vraiment cherché mon son. Je l’ai amené vers des rythmiques auxquelles il n’était pas forcément habitué, tandis qu’il a sublimé mon flow grâce à son goût pour l’électronique. C’était un véritable croisement entre nos deux univers.

J’ai notamment beaucoup écouté Fountain Baby d’Amaarae pendant la création de l’album, mais aussi Fred Again.., Blood Orange et Caroline Polachek. Il y avait cette volonté de faire le grand écart entre ces différentes références. Je crois que j’ai toujours su que je voulais aller vers cette direction. Il fallait simplement la faire mûrir. Avec Mathieu, j’ai l’impression que nous posons une première pierre à un édifice qui va continuer à grandir et à devenir ce qu’il doit être.

Qu’est-ce que cet album vous a appris, à la fois en tant qu’artiste et en tant que femme, que vos précédents projets ne vous avaient pas apporté ?

Cet album m’a d’abord appris à m’écouter de A à Z. À ne plus avoir d’intermédiaires, si ce n’est moi-même et les amis avec lesquels je fais de la musique. Je voulais me libérer des considérations stratégiques, commerciales ou marketing qui pullulent dans l’industrie musicale. C’est un milieu où il est difficile d’exister et de durer. Quand on travaille avec des équipes, elles sont aussi là pour cadrer les choses et les faire avancer dans une direction qu’elles estiment bonne. Mais ce fonctionnement ne me convenait plus. Je suis partie de tout cela sans même savoir si j’allais réussir à créer une œuvre comme La foudre. Aujourd’hui, je me dis que j’ai bien fait.

J’ai l’impression d’ouvrir une nouvelle porte vers un monde encore inconnu. J’ai posé une première pierre qui m’a permis de me rencontrer moi-même. À titre plus personnel, cet album m’a aussi donné le temps nécessaire pour faire le deuil d’une partie de ma vie, de ce que j’étais avant mes 30 ans. Quand on passe la trentaine, il se produit des changements intérieurs, dans notre état d’esprit et dans notre rapport aux autres. C’est vraiment un retour à soi. On convoque l’autre dans chacune des chansons, mais c’est pour mieux se retrouver soi-même et pouvoir ensuite s’ouvrir à nouveau au coup de foudre.

Comment pourriez-vous expliquer le titre de l’album ?

Je suis très émue quand je parle de cet album parce que, pour moi, c’est une renaissance. On pourrait dire cela à chaque album, mais je ne savais vraiment pas si j’allais pouvoir continuer la musique. J’ai vécu plusieurs ruptures, professionnelles comme personnelles. Il a fallu me remettre en question, accepter d’avoir trébuché, d’être parfois à terre et de devoir me relever. C’est aussi ce que représente la pochette de l’album, avec cette impression d’avoir été foudroyée.

Il y a évidemment un jeu de mots avec le coup de foudre, en lien avec la thématique de l’album. Mais la foudre, c’est aussi quelque chose qui s’abat sur vous sans prévenir. Malgré cela, on peut décider d’avancer, même quand l’orage gronde, et de se saisir de cette énergie électrisante. À un moment, je me suis dit que j’étais moi-même la foudre. Il y a quelque chose d’incandescent, d’électrisant dans cette image. Quand j’ai trouvé ce mot, j’ai compris qu’il résumait tout : la thématique, l’énergie de l’album et sa dimension musicale. J’ai hâte de le défendre sur scène, parce que je pense que ce sera incroyable.

J’ai aussi trouvé l’album très sexy, dans les paroles comme dans les images. Aviez-vous conscience de cette dimension charnelle et sensuelle pendant sa création ?

J’en avais conscience en voyant les chansons naître, mais c’est surtout après coup, quand nous avons décidé que l’album serait celui-là, que j’ai réalisé toute la charge qu’il portait. Je ne sais pas exactement comment la qualifier : érotique serait peut-être un peu excessif, mais sexy me convient très bien ! C’est amusant parce que j’ai toujours eu un langage corporel très présent, avec un champ lexical lié au corps dans mes chansons et mes précédents projets. Je pense que cela vient aussi de ma pratique artistique.

Cette fois, j’ai vraiment créé l’album physiquement. Au départ, je n’arrivais pas à écrire : j’étais dans une forme de syndrome de la page blanche. Je suis donc passée par le corps, en dansant et en chantonnant ce que j’avais envie d’écouter, jusqu’à trouver une musique sur laquelle mon corps pouvait trembler et danser.

C’est mon corps qui m’a guidée. Ce n’est pas une façon mystique de théoriser ce que j’ai vécu : j’avais simplement besoin que la musique me fasse chavirer physiquement avant de pouvoir y associer des mots. C’était la première fois que je travaillais de cette manière.

Je trouve aussi que cet album est plus adulte que les précédents, ce qui est assez naturel. J’avais déjà amorcé cette évolution avec Jolie danger. Il y a une continuité dans cette volonté d’avoir une parole libre, libérée.

Clip de Jolie danger, d’Aloïse Sauvage.

Quand je me demandais si j’allais réussir à faire un album qui parle d’amour et puisse toucher tout le monde, mes amis me disaient que je pouvais aller plus loin dans cette direction. Mes chansons ne sont pas réservées aux femmes qui aiment les femmes. Je suis très fière d’être une artiste queer et je ne cherche absolument pas à m’éloigner de cette identité. Mais j’avais envie de parler à tout le monde. Je pense que cela passe par les sens et par des images universelles : qu’est-ce que la séduction ? Qu’est-ce que l’amour charnel ? Je ne me suis pas imposée de limites.

Quand le public découvrira La foudre, qu’aimeriez-vous qu’il en retienne ? Un message, une chanson ou un sentiment en particulier ?

J’aimerais d’abord que le public se rappelle qu’un album de musique est une œuvre dans son ensemble. S’il comporte 12 titres, c’est parce qu’ils racontent une histoire et convoquent quelque chose qui a besoin de temps pour se déployer et se ressentir.

J’aimerais que les gens écoutent vraiment cet album, qu’ils le réécoutent et le considèrent comme un film. Faire de la bonne musique prend du temps. On ne peut pas tout créer en deux secondes. Il faut préserver cette exigence, la défendre et en prendre soin. Je me suis demandé ce que pouvait être un album en 2026, et c’est ce que j’ai essayé de proposer avec La foudre.

Clip de tomboy, d’Aloïse Sauvage.

Sur le fond, j’utilise le prisme de l’amour pour parler de beaucoup d’autres choses qui me concernent. Il y a notamment le rapport à soi. L’album aborde aussi la fluidité de genre et les questions d’identité. Même lorsque je pousse le curseur vers des chansons plus tournées vers la séduction, il s’agit aussi de montrer ce que l’on cherche parfois à développer pour se sentir exister. J’espère que cet album donnera envie de vivre et de suivre son instinct. C’est quelque chose qui traverse mon travail.

Et puis, au-delà des chansons, j’aimerais que cette aventure donne envie aux gens de se faire confiance. J’ai réussi à sortir cet album en totale indépendance, à monter mon label, à choisir les personnes avec lesquelles je voulais travailler et à créer une œuvre à la hauteur de mes ambitions. C’est vraiment cela, le message : se faire confiance.

Avez-vous hâte de défendre cet album sur scène ?

Je n’ai qu’une hâte, c’est de le défendre en live. Je pense que cela va envoyer. J’ai envie de mettre la musique au premier plan. C’est de la musique électronique, mais il y a de vrais instruments joués dans tout ce que l’on entend.

Et puis, évidemment, il y aura du corps, du corps, du corps ! Le corps a guidé tout le processus créatif, artistique et même cette renaissance. Personnellement, il a été mon pilier, mon temple et mon sauveur. Il y aura donc beaucoup de corps sur scène. C’est sûr, ça va transpirer !

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