Décryptage

Pourquoi Nana fait-il encore si mal, 20 ans plus tard ?

17 mars 2026
Par Melissa Chevreuil
“Nana” est rapidement devenu un manga culte.
“Nana” est rapidement devenu un manga culte. ©ADN

En avance sur son temps, l’œuvre inachevée de la mangaka Ai Yazawa ne parlait pas que d’amourettes et de rock, mais aussi de thématiques très fortes comme la dépendance affective, la dépression ou les amitiés toxiques. Si bien que la lecture du manga ou le visionnage de son adaptation en anime ont tout d’une odyssée dont on ne se remet jamais vraiment.

Tous les amateurs d’anime et de mangas vous le diront : à chacun et chacune son lot de traumas qui les marquera à vie. Les férus de classiques penseront à la mort de Krilin dans Dragon Ball Z, quand d’autres aux références un peu plus récentes citeront volontiers les révélations de Reiner et Bertholdt dans L’attaque des titans. Beaucoup évoqueront avec émoi la découverte de la véritable apparence de Kyo dans Fruits Basket. Et puis, il y a celles et ceux encore traumatisés par Nana, shojo (manga d’abord adressé aux jeunes femmes par définition) qui parle de musique, de mode et d’amours contrariées.

Un trauma non pas pour une scène en particulier, mais bien pour l’intégralité de l’œuvre signée Ai Yazawa, tant ses différents épisodes ou tomes se veulent émouvants au mieux, déchirants au pire. Pour mémoire et pour celles et ceux qui ne sont pas encore montés dans le train du pourtant culte manga, petite piqûre de rappel : Nana relate le quotidien de deux jeunes femmes au même prénom – Nana, donc.

Elles n’ont rien en commun : l’une a un groupe de rock et clame haut et fort son indépendance, quand l’autre vit de jobs alimentaires et rêve de trouver l’amour et un époux. Et c’est justement grâce à cette présumée absence de points communs que les deux seront aussi attirées l’une par l’autre, au point de devenir colocataires.

Une histoire encore actuelle

Le manga, fort d’une vingtaine de tomes publiés entre 2000 et 2009, est iconique alors même qu’il est inachevé – son autrice n’a jamais terminé de raconter les histoires de ses personnages, ce qui est terriblement frustrant. Ce qui n’empêche pas l’œuvre de marquer chaque nouvelle génération, par son approche de la mode (aujourd’hui encore, Nana signe des collaborations avec des marques et maisons de mode comme Vivienne Westwood, omniprésente dans le manga), par sa vision de la musique (c’est évidemment particulièrement vrai dans l’anime, la bande originale étant également très appréciée), et puis, shojo oblige, par la façon dont Ai Yazawa dépeint les relations amicales et amoureuses, passionnées et passionnelles, tragiques et funestes, douloureuses et réalistes.

Les deux Nana dans Nana.©ADN

Toutes ces raisons font que, 20 ans plus tard, Nana est toujours aussi apprécié, mais dans un sens très pénible à lire ou regarder, comme un premier chagrin amoureux dont aucun pansement ne saurait pleinement refermer la plaie. Un petit regard sur différents forums ou réseaux sociaux vous le fera comprendre : personne ne ressort totalement indemne des différents chapitres ou épisodes. Mais pourquoi ?

Des héroïnes complémentaires dans leurs tourments

D’abord, il faudrait parler de Nana Komatsu, l’une des deux héroïnes, plus « girly », joyeuse et justement surnommée « Hachi », référence à Hachiko, le célèbre akita qui attendait son maître à Shibuya jusqu’à son dernier souffle. Comme lui, elle est fidèle, affectueuse, mais aussi très dépendante. Nana Komatsu est aussi une romantique dans l’âme et, dès les premiers instants, elle est montrée comme quelqu’un capable de tomber « amoureuse » du premier bellâtre qui daigne lui porter un peu d’intérêt. À l’époque de la sortie du manga, beaucoup l’ont alors trouvée fragile, superficielle, et même carrément ridicule.

Nana « Hachi » dans Nana.©ADN

En 2026, il est plus évident de mettre des mots sur ses maux : ce n’est pas tant l’amour ou un mari que cherche Hachi, mais une bouée afin d’être sauvée de son moribond quotidien guidé par ses insécurités. Ce qu’elle veut, c’est une structure solide et, plus que tout, la sécurité, quitte à souffrir d’une relation bourrée de drapeaux rouges. C’est peut-être pour ça que tant de lectrices et lecteurs l’ont d’abord jugée et détestée : elle nous renvoie à notre propre peur de l’abandon.

C’est ce que nous confirme Sara Bahet, fan de Nana et plus connue sous le pseudo de Lala Manji sur TikTok : « J’aime beaucoup Nana Hachi. Comme je l’expliquais dans l’une de mes vidéos, elle m’agaçait énormément au début. Et, avec le recul, j’ai compris que c’était justement parce que je me reconnaissais en elle : dans sa dépendance affective, sa naïveté, son rapport aux hommes et à l’amour. » Reconnaître que, comme elle, on est parfois capable d’écouter davantage ses peurs que ses désirs peut piquer l’ego.

L’autre Nana, Osaki, représente sans doute de manière plus frontale la dépression, même si la pathologie n’est jamais vraiment nommée. Chanteuse d’un groupe de rock, elle incarne la force et l’indépendance, et est dépeinte comme l’opposé de Hachi : quelqu’un qui ne demande jamais d’aide à personne, qui préfère fuir qu’être quittée et qui cache son hypersensibilité derrière une apparente froideur et plusieurs couches de sarcasme. Même dans son histoire d’amour avec Ren, chanteur d’un groupe rival, elle est incapable de ne pas s’autodétruire.

Amitié toxique et dépendance affective

Son amitié avec Hachi ne sera hélas pas épargnée. Il est amusant de constater comment leur relation a pourtant été idéalisée dans les années 2000. Après tout, deux jeunes filles au même prénom, du même âge, se rencontrant par hasard dans un train vers Tokyo, puis partageant le même appartement, ne peuvent que faire rêver. On parlait alors volontiers d’âmes sœurs et de destinée. Aujourd’hui, millennials comme Gen Z sont plus sensibilisés aux questions de santé mentale et voient plus facilement les aspects néfastes de cette amitié un peu trop fusionnelle, pour ne pas dire toxique.

Nana « Osaki » dans Nana.©ADN

C’est que chacune projette toutes ses failles et insécurités sur l’autre. Hachi y cherche désespérément une forme de protection – à plusieurs reprises, elle rira du fait qu’elle n’a plus besoin de petit copain si Nana reste à ses côtés. Nana, elle, voit en sa colocataire une présence réconfortante, à la fois innocente et maternelle, qu’elle refuse de « céder » aisément à un homme. Et quand elle le fait de bon cœur, c’est pour Nobu, un de ses meilleurs amis, afin d’être sûre de pouvoir toujours avoir Hachi dans son sillage.

C’est peut-être pour ça qu’une large frange du public a « shipé » les jeunes femmes, convaincue qu’elles étaient amoureuses l’une de l’autre, mais dans le déni, sans le savoir ou se l’admettre. Si ambiguïté il y a parfois pu avoir, il paraît pourtant plus évident qu’il s’agit surtout de charges émotionnelles mal gérées qui conduisent inéluctablement le duo à sa perte, tant une relation ne peut fonctionner dès lors qu’on parle d’emprise malsaine. Ici, celle qu’a évidemment Nana sur Hachi, mais aussi de facto celle qu’a Hachi sur Nana.

Des personnages masculins également en souffrance

Les personnages masculins et secondaires sont tout aussi désolants à suivre et ne se contentent jamais d’être de simples love interests, comme cela pourrait être le cas dans n’importe quel autre shojo. Déjà cité quelques lignes plus haut, l’artiste Ren n’est pas que talentueux. Il est aussi dépendant de nombreuses substances, qui le mèneront à sa perte. À travers lui, Ai Yazawa évoque la pression du succès et le rythme infernal infligé aux artistes désireux de fonctionner commercialement.

Ren dans Nana.©ADN

Le personnage de Shin est également très touchant : encore mineur quand il rejoint le groupe de Nana Osaki, il est livré à lui-même et hypersexualisé, ce qui provoque un certain malaise tant il est dessiné avec des traits très enfantins. Il se prostitue alors pour survivre, ce qui n’a pas toujours été très compris à l’époque. Le lectorat n’avait pas manqué de banaliser la chose ou d’en rire, voire de trouver ça quelque peu « edgy ». Aujourd’hui, on ne peut que trouver ce fait glaçant. Reste qu’il n’est pas plus coupable qu’un Ren, mais pas plus sain.

Tous sont blessés et blessants, et il est impossible de désigner un grand méchant, comme c’est pourtant souvent le cas dans la plupart des mangas où les héros ont un ennemi profondément mauvais à abattre. Même Takumi, artiste pourtant unanimement haï, ne saurait remplir ce rôle. Il est égoïste, manipulateur, infidèle et violent. Comment le défendre ? L’apprécier ? Justifier ses actions ? Eh bien, Ai Yazawa ne le fait pas.

Shin dans Nana.©ADN

Oui, elle expose son passé malheureux : orphelin de mère, délaissé par son père, il a dû se débrouiller. Oui, elle le montre plus romantique et protecteur avec son amie d’enfance Reira, qu’il aime à sa manière, maladroite, mais aussi plus sincère. Il la met tellement sur un piédestal que, longtemps, il refuse de faire quoi que ce soit de moins platonique avec elle, de peur de la « souiller », ce qui n’est d’ailleurs pas montré avec mignonnerie ou comme un exemple à suivre.

Car ce moment, à la façon de tous les autres concernant l’homme aux cheveux longs, n’est pas écrit pour le rendre misérable, touchant ou gagner la sympathie des fans. Il sert juste à rappeler qu’à l’instar des autres (Shin, Ren), chaque homme a sa part de bonté et sa part de monstruosité. L’autrice ne sépare pas Takumi de l’artiste, l’époux de Hachi coureur de jupons de l’ange gardien de Reira : elle prouve que ce sont les mêmes êtres. C’est peut-être pour cela qu’elle a dit en interview qu’il était l’un de ses personnages favoris.

Une œuvre inachevée

Le pire avec Nana ? Pas de fin miraculeuse et heureuse. Pas de sinistre point final non plus. Juste le doute et la douleur qui l’accompagnent, comme suspendus. Car, on le rappelle, le manga n’a jamais été terminé, alors même que de nombreux arcs se jouaient. Les tomes vont plus loin que l’anime, mais c’est précisément parce qu’elle sait qu’il n’y a pas de fin figée dans le marbre que Sara Bahet se refuse catégoriquement à les lire alors même qu’elle les a sur son étagère.

Takumi dans Nana.©ADN

« Je n’ai jamais commencé la suite du manga après l’anime. Ça fait cinq ans que j’ai les tomes chez moi et, pourtant, je n’arrive pas à les lire, alors que j’adore les mangas. Je sais qu’il n’y aura pas de happy end, et surtout qu’il n’y aura probablement pas de vraie fin. Et ça me frustre énormément. Peut-être que j’attends, au fond, que l’autrice termine l’œuvre. [Rires] Mais je sais que ça me toucherait très profondément et, pour l’instant, je me protège un peu de ça. »

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C’est qu’à l’époque du « healing », des thérapies et des parcours de résilience menés puis partagés sur les réseaux sociaux, il n’est plus si commun de voir une œuvre sur la santé mentale inachevée depuis autant d’années alors qu’elle connaît toujours son lot d’actualité, de par ses collaborations ou ses rééditions. C’est peut-être pour ça que Nana fait toujours aussi mal, finalement. On ne peut pas attendre de rédemption ou de résurrection spectaculaire, de catharsis, de morale rassurante et implacable. Comme dans la vie, la vraie. Et c’est bien là le plus terrifiant, mais aussi le plus douloureux.

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