Critique

Projet dernière chance avec Ryan Gosling : triomphe du blockbuster high-concept ou vide sidéral ?

16 mars 2026
Par Quentin Moyon
“Projet dernière chance”, le 18 mars en salle.
“Projet dernière chance”, le 18 mars en salle. ©Amazon MGM

Passés maîtres dans l’art de transformer des concepts improbables en pépites d’inventivité, les cinéastes Phil Lord et Chris Miller reviennent sur le devant de la scène avec Projet dernière chance. Alors : pari réussi ou astre en perdition ?

Passés maîtres dans l’art de transformer des concepts improbables en pépites d’inventivité, les cinéastes Phil Lord et Chris Miller reviennent sur le devant de la scène avec Projet dernière chance. Après avoir enchaîné les succès critiques et publics, de l’absurde film d’animation Tempête de boulettes géantes (2009) au diptyque déjanté 21 et 22 Jump Street (2012-2014), en passant par La grande aventure LEGO (2014), ils proposent, le 18 mars 2026 sous l’égide d’Amazon MGM Studios, une épopée spatiale de grande envergure.

La bande-annonce de Projet dernière chance.

Porté par un budget colossal estimé à environ 200 millions de dollars, mais surtout comme un fascinant objet d’étude socioculturelle et technique, le long-métrage scénarisé par Drew Goddard d’après le roman d’Andy Weir, et porté par Ryan Gosling, a fait le pari de fou de marier rigueur scientifique et émotion, entre divertissement et film-high-concept. Alors : pari réussi ou astre en perdition ?

Le pari Lord & Miller : entre audace formelle et vintage

Largement reconnus pour leur capacité à dynamiter l’animation et la comédie méta, Phil Lord et Chris Miller s’attaquent ici à un nouveau défi : le passage au blockbuster en live-action. Entre pari esthétique (celui de conserver une griffe d’artiste) et structure implacable du blockbuster high-concept, le duo arrive à insuffler un peu de son univers dans un cosmos hollywoodien bien (trop) rodé.

Après le Spider-Verse, Lord et Miller devaient prouver que leur hyperactivité s’adapterait au gigantisme silencieux d’une odyssée spatiale en prises de vues réelles. Et, pour ce faire, ils ont su adapter leur style aux carcans des grands studios et compter sur des techniciens de grand talent.     

À commencer par le directeur de la photographie Greig Fraser (déjà derrière Dune, 2021), avec lequel ils ont élaboré une grammaire visuelle sophistiquée, allant jusqu’à prévoir une exploitation du film en pas moins de 12 formats différents en salle (dont le prestigieux IMAX 70 mm). La réflexion formelle a même été jusqu’à proposer un ratio d’images différent pour illustrer les allers-retours dans le temps que nous propose le film. Ainsi, le passé terrestre est filmé en ratio large traditionnel (2.39:1), avec une image un poil brillante évoquant sans détour la nature idéalisée du souvenir. Quant au présent spatial et à son immensité, Fraser et nos deux réalisateurs ont opté pour un format IMAX total (1.43:1) avec des caméras Alexa 65, nous projetant dans un monde sans limites.

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Ajoutons que Fraser ne se limite pas à faire varier le ratio de l’image (soyons honnêtes, ce n’est pas ce qu’il y a de plus marquant). En utilisant la technique du « film out », qui consiste à transférer des images numériques sur de la pellicule pour conférer à l’image un grain tangible, Projet dernière chance se dote d’emblée d’une patine vintage. Le film gagne alors en personnalité, donnant à l’univers un aspect poisseux, carrément d’un autre temps.

Pour accompagner ce visuel, la musique de Daniel Pemberton (déjà derrière les films animés Spider-Man du duo) se révèle à la hauteur de l’ambition. S’éloignant des orchestrations à la Hans Zimmer, Pemberton utilise des synthétiseurs rétro, un harmonica de verre et un orgue de cristal. Cette partition organique, qui rappelle parfois le style Vangelis, apporte une chaleur inattendue au vide sidéral. Il faut dire que, pour humaniser le concept, qui pourrait sembler artificiel, il était nécessaire de puiser dans une partition forte.

Le film high-concept face à ses limites ?

Projet dernière chance, à première vue, constitue l’apogée d’une standardisation dans l’air du temps à Hollywood : le film « high-concept ». Sur le papier, pourtant, pas de problème. Le terme est positif, invoquant simplement la capacité d’un long-métrage à reposer sur un concept fort et intelligent, facilement compréhensible et détenteur d’un fort capital de divertissement. Projet dernière chance, en invoquant la peur de l’affaiblissement du Soleil et, par là même, le risque de la destruction d’une partie de l’humanité, s’inscrit pleinement dans la mouvance des films catastrophe, au point d’invoquer carrément Thanos.

Un concept de base solide, donc, qui permet un voyage interstellaire, une rencontre du troisième type et une collaboration interespèces. Bref, sur le papier, de bons ingrédients pour du divertissement. Ajoutez à cela une morale humaniste, voire carrément naïve, inscrivant le film dans la lignée d’un Everything Everywhere All at Once (2022) et vous obtenez un parfait remède à la dépression cosmique ambiante.

Cependant, et à l’image de ce que le philosophe britannique Mark Fisher a pu exprimer dans sa théorie du « réalisme capitaliste », le film de Phil Lord et de Chris Miller représente parfaitement la capacité de la culture dominante à faire siennes toutes les angoisses contemporaines pour les recracher sous forme de produits de consommation lisses. Le public achète sa catharsis sans remettre en question le monde réel.

Projet dernière chance navigue parfaitement sur cette corde raide : il est un pur produit industriel hypercalibré (avec des placements de produits évidents, comme les Skittles ou l’aluminium Reynolds Wrap lors du passage en quincaillerie) et pourrait se voir reprocher les mêmes choses que le Barbie (2023) de Greta Gerwig. Pour autant, et à l’image du film siglé Mattel, l’œuvre ne propose-t-elle pas, à sa manière, une forme de radicalité sincère en érigeant l’empathie absolue comme seule arme face à l’extinction ? Ou ne cherche-t-elle finalement qu’à capter ce « temps de cerveau humain disponible », pour reprendre la formule de l’ancien PDG de TF1, Patrick Le Lay, que les industries cherchent tant à vendre aux annonceurs ?

L’énigme Ry(l)an(d) Gosling : une carrière piégée dans le blockbuster ?

En plaçant une star de l’envergure de Ryan Gosling face à une créature conçue autant pour l’écran que pour le merchandising, le film risque de transformer l’émotion en simple rouage publicitaire. L’artifice ne se contente plus de servir le récit, il semble l’étouffer, plaçant la vision de l’auteur en apesanteur face aux exigences d’un système qui privilégie le gimmick à l’authenticité. 

Dès les premières secondes du film, le spectateur expérimente avec Ryland Grace (Ryan Gosling) la perte de repères du personnage. Par le truchement d’un montage saccadé, on se prend à ressentir physiquement cette confusion, comprenant à peine que le protagoniste ignore qui il est. D’emblée, nous voici plongés dans l’action, aux côtés de ce professeur qui, privé de souvenirs, se réveille à bord d’un vaisseau situé à des années-lumière de la Terre, sans savoir pourquoi ni comment. Unique survivant d’une mission visant à élucider le mystère de l’Astrophage (une substance dévorant l’énergie solaire), il doit s’en remettre à ses connaissances (qu’il va recouvrer au fur et à mesure) pour sauver l’humanité. Ce héros barbu, est incarné par le sexy Ryan Gosling… qui, passé sa phase hippie, retrouve peu ou prou l’exact même physique que dans The Fall Guy (2024) ou dans Barbie. Jusqu’à nous faire douter : faisons-nous face à Ryan ou à Ryland ?

Ryan Gosling incarne Ken dans Barbie.©Warner Bros.

L’acteur a pourtant commencé en se forgeant une image d’antihéros sombre et torturé (Drive, The Place Beyond the Pines, Blade Runner 2049). Mais, depuis peu, un revirement semble s’être opéré. Comme l’a révélé l’acteur au Wall Street Journal, il refuse désormais les projets ténébreux, le comédien souhaitant pouvoir protéger sa famille et sa propre santé mentale. Choix louable s’il en est, ce changement de direction l’a certes conduit au triomphe absolu avec Barbie (1,4 milliard de dollars au box-office), mais aussi à un enfermement dans un même type de personnage souvent drôle, beau… mais profondément banal.

Il faut malgré tout reconnaître que, dans Projet dernière chance, Ryan Gosling est d’une redoutable efficacité, livrant de brillants moments de comédie et maniant l’autodérision, ainsi que de saisissantes séquences émotions. Néanmoins, on peut se demander s’il ne souffre pas d’un perpétuel « Ken syndrome », répétant la formule du héros sympathique, décalé et lisse.

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Le pas de côté est finalement peut-être à trouver au début du film, qui tisse subtilement une métaphore du christianisme. Avec ses cheveux longs, sa barbe hirsute et sa solitude face à l’univers, Ryland Grace prend des allures de Messie cosmique. Le récit multiplie les références à Dieu et lui confère une posture sacrificielle (sans jamais aller au bout de l’idée, d’ailleurs, pour préserver le ton familial). Un choix assez étrange pour une œuvre censée s’appuyer sur la rationalité implacable de la science, mais qui semble parfaitement logique quand on considère le virage religieux des États-Unis et de son gouvernement… Ceci étant, il offre une tranche de jeu un peu différente à un Ryan « Ken » Gosling de plus en plus figé dans le même rôle.

L’altérité tangible : Rocky, entre magie et gimmick commercial

L’axe émotionnel central repose sur la rencontre entre Ryland et Rocky, un extraterrestre aux allures arachnéennes. Fuyant le fond vert désincarné, les réalisateurs ont choisi une approche à l’ancienne pour donner vie à cette créature ocre. Rocky est incarné sur le plateau par une marionnette manipulée par James Ortiz, un artiste new-yorkais pluridisciplinaire et lauréat d’un Drama Desk Award pour ses marionnettes géantes. L’équipe de Framestore, spécialisée en effets visuels, a ensuite lissé cette présence physique pour accoucher d’une créature organique qui rappelle la magie viscérale des années 1980, façon Alien (1979) ou The Thing (1982).

Mais, là encore, le cynisme hollywoodien interroge : Rocky, avec son côté indéniablement « cute », n’est-il qu’un simple gimmick façon Baby Groot ou Bébé Yoda ? Ou, au contraire, représente-t-il le personnage le plus authentique capable d’explorer l’altérité ?

De la hard science-fiction à l’émotion : un scénario (trop) expéditif

Malgré un humour percutant, le film va très (trop) vite et ambitionne de traiter mille questions sans aller au fond des choses. Certaines mécaniques centrales du livre sont bâclées, créant de la confusion pour le néophyte. Surtout, d’énormes problématiques de cohérence sont niées : on ne nous explique jamais vraiment comment Rocky parvient à comprendre le langage de Ryland si rapidement, alors que l’humain doit batailler pour créer un outil de traduction. Ce déséquilibre béant fragilise la proposition.

À tel point que le slogan culte d’Alien, « Dans l’espace, personne ne vous entendra crier », aurait pu, ironiquement, servir de note d’intention pour les comédiens, tant le film piétine les propres règles physiques de son univers. Ainsi, si le postulat du « pas de propagation du son dans le vide » (largement reproché à Star Wars) est respecté religieusement au début… il se trouve inexplicablement abandonné pour les stricts besoins du grand spectacle (explosions sonores dans le vide interstellaire), rappelant la visée grand public du projet.

Si Projet dernière chance flirte avec des thématiques de hard science-fiction en surface, il n’a jamais la complexité abyssale d’un Premier contact (2016) de Denis Villeneuve, qui abordait de manière mille fois plus pertinente l’incompréhension et la peur face à l’altérité. En assumant ces raccourcis, le film s’adresse avant tout à un public cherchant un divertissement réconfortant. Mais est-ce un mal ?

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Un incontournable de la science-fiction ?

L’engouement assourdissant suscité par Projet dernière chance s’avère amplement justifié par son efficacité redoutable, faisant des 166 minutes de films une excellente aventure devant laquelle on rit, on pleure, couronné par une atmosphère lumineuse qui, dans le contexte actuel, fait un bien fou. 

Au diable, donc, les véritables enjeux dramatiques qui manquent profondément (l’empathie, la peur pour les personnages est proche de zéro) : la suspension consentie de l’incrédulité brisée par des incohérences dans la grammaire de l’univers ; la trop grande sécurité narrative du film, l’empêchant d’être vraiment poignant, ou déchirant. On se contentera de 166 minutes de fun, avant de laisser le film sombrer dans les abysses de notre mémoire de spectateur. Projet dernière chance est loin d’être un incontournable de la science-fiction. Il n’en reste pas moins une œuvre emblématique de la pop culture des années 2020, profondément généreuse, à découvrir en salle ce 18 mars 2026.

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