Entretien

Camille Tissot pour Heureuse : “Rire de soi, c’est un bon moyen de mettre de la distance avec ses angoisses”

14 mars 2026
Par Lisa Muratore
Camille Tissot présente son spectacle “Heureuse”.
Camille Tissot présente son spectacle “Heureuse”. ©Jessica Dombre

Camille Tissot présente son spectacle Heureuse. Un stand-up aussi absurde que tendre, dans lequel l’humoriste et maman partage ses angoisses, sa vision du couple et de la maternité avec une énergie étonnante. Rencontre.

Comment est né votre spectacle Heureuse ? Quel a été le déclic, après le journalisme pour vous lancer dans le stand-up ?

Ça ne fait que trois ans que je fais du stand-up. Évidemment, j’avais envie d’avoir un spectacle à terme, parce que, dans les comedy clubs, on n’a que quelques minutes pour défendre ce qu’on fait. Mais c’est quelqu’un qui m’a un peu “forcé la main” en me disant de monter sur scène, Kader Aoun, que j’avais rencontré au Paname Art Café. Il m’a donné l’opportunité de jouer mon spectacle assez rapidement.

Comme j’avais déjà plein de bouts de sketchs, je les ai rassemblés et j’ai essayé de trouver une cohérence. Je me suis dit : “Bon, j’essaie le format long.” Et je me suis lancée sur une heure. Le spectacle s’est beaucoup construit sur scène.

Ça a vraiment été un travail sur scène, finalement ?

Pas seulement. J’ai quand même fait un gros travail en amont. J’ai tout construit bout à bout. Je me suis aussi fait aider de l’humoriste Dako pour la forme du spectacle. Ensuite, je suis montée sur scène avec une première version, qui a évolué au fil des représentations. Pendant un an, le spectacle a changé : il y avait des sketchs que je n’avais jamais testés, d’autres qui se sont transformés. C’était vraiment un processus vivant.

À quel moment les sujets de la maternité ou du couple se sont-ils imposés à vous comme sujets de votre spectacle ?

Sur les réseaux sociaux et dans le spectacle, je n’aborde pas exactement les mêmes thèmes. Ma vie de maman est beaucoup plus présente sur les réseaux. Sur scène, je parle davantage de ma vie intérieure, de mes angoisses. À travers ces angoisses, je parle forcément de mon enfance, de ma maternité, de ma famille… Mais ce ne sont pas des sujets que j’ai choisis de manière militante, en me disant : “Je vais parler de ça pour représenter les femmes.” C’est plutôt venu naturellement.

Au départ, j’étais dans un humour d’observation. J’ai grandi avec des humoristes comme Gad Elmaleh. Puis, je me suis mise à raconter des histoires. Je suis moins dans la vanne pure que dans le récit. Je m’inspire de ma vie, de ce qui me fait rire au quotidien. Et comme je n’ai pas trop de tabous, je parle assez librement de ce qui m’arrive [Rires].

Camille Tissot. ©Jessica Dombre

Le spectacle s’appelle Heureuse, alors qu’il aborde beaucoup vos angoisses. Pourquoi cette ironie est-elle importante ?

L’ironie, c’est vraiment ce que je préfère dans l’humour. J’adore le second degré. Je suis d’ailleurs très fans de l’humour anglais, qui, pour moi, est maître en la matière. J’aime rire de situations un peu pathétiques. Par exemple, quand je parle de mes séances de psy et que je suis au bord des larmes, je pousse ça jusqu’au bout, et ça me fait mourir de rire.

Sur les réseaux, c’est pareil : j’adore dire “tout va bien” avec un grand sourire alors qu’on voit clairement que je suis en burn-out. Je trouve ça très drôle. Si j’avais appelé le spectacle Meuf en burn-out, ça aurait été moins marrant que Heureuse. J’aimais bien ce double sens : quelqu’un qui se dit heureuse, mais qui est complètement débordée par ses émotions.

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Est-ce aussi un message que vous voulez transmettre à votre public ?

Oui. Déjà parce que je traite tout avec ironie. Et aussi parce que, malgré mes angoisses, je suis quelqu’un de très heureux. Dans le spectacle, je parle de santé mentale, de communication familiale, de maternité… des sujets qui pourraient être un peu lourds. Mais en même temps, je suis quelqu’un de très joyeux. Finalement, on peut être les deux !

On a l’impression que la scène agit comme un exutoire pour vous…

Oui, complètement. Sur scène, je peux dire des choses que je n’ai pas forcément besoin de dire dans la vraie vie. Ça me soulage. Par exemple, j’ai beaucoup parlé de ma peur de l’avion. Le fait d’en rire sur scène m’a vraiment aidée. Rire de soi, c’est un bon moyen de mettre de la distance avec ses angoisses. Ça ne m’empêche pas d’en avoir encore, mais le fait de pouvoir en parler et d’en rire avec le public a quelque chose de cathartique. On a l’impression de se soigner un peu, et surtout de se sentir moins seul.

« La folie m’est plus facile que la sensibilité. Donc découvrir que certaines scènes touchent vraiment les gens m’a beaucoup émue. »

Camille Tissot

Votre spectacle jongle entre ironie et absurdité, parfois au point de vous voir devenir une autre personne. Avez-vous parfois l’impression de jouer un personnage ?

Tout part de moi, parce que tout ce que je raconte est vrai. Mais la façon dont je le traite est parfois plus folle que ce que je ferais dans la vraie vie. C’est un peu le fantasme de ce que j’aurais aimé faire. Par exemple, s’énerver contre son psy ou répondre violemment à quelqu’un qui nous dit qu’on a vieilli… Dans la vie, on ne le fait pas toujours. Sur scène, je peux pousser ça très loin.

J’aime aussi partir dans l’absurde. Évidemment, quand je parle à mon fils dans le spectacle, je ne lui parle pas comme ça dans la vraie vie. Je reste une mère beaucoup plus soft. Mais plus on va vers l’absurde, plus ça fait rire.

Camille Tissot. ©Jessica Dombre

Cet absurde est très présent sur scène, plus que sur les réseaux. Comment trouve-t-on l’équilibre à l’écriture ?

C’est difficile à expliquer parce qu’une partie de la création nous échappe. On écrit spontanément, puis on teste sur scène. J’aime bien étirer certaines scènes plutôt que d’en écrire sans cesse de nouvelles. Je pousse les situations au maximum, puis je vois comment le public réagit. Ensuite, j’enlève, je resserre, je dose.

Il faut aussi penser au rythme du spectacle : on ne peut pas enchaîner trop de folie sans pause, sinon on épuise le public et on s’épuise. Dans le jeu, je me permets beaucoup de liberté : la gestuelle, les mimiques, l’énergie. Mais dans l’écriture, je fais très attention. Je ne veux pas être vulgaire gratuitement. Si je le suis, c’est volontaire et précis. J’aime choisir mes mots avec intention.

« Jouer ce spectacle m’a fait redécouvrir un bonheur incroyable : celui d’être en communion avec le public. »

Camille Tissot

Quels retours du public vous ont le plus marquée ?

J’ai été très surprise d’émouvoir les gens. Beaucoup m’ont écrit pour me dire : “J’ai ri, mais j’ai aussi pleuré.” Je ne pensais pas toucher autant. Je suis quelqu’un d’assez pudique avec l’émotion. La folie m’est plus facile que la sensibilité. Donc découvrir que certaines scènes touchent vraiment les gens m’a beaucoup émue.

Il y a même des spectateurs qui m’apportent des clémentines après le spectacle, parce que je raconte une histoire avec mon père et des clémentines. C’est notre façon de nous dire “je t’aime”. Certains viennent avec des clémentines dans la poche pour me les donner. Je trouve ça très mignon. Beaucoup de gens me disent aussi merci pour la liberté du spectacle. Ils me disent que ça fait du bien, qu’ils se sentent moins seuls, que j’ai dit des choses qu’ils n’auraient jamais osé dire.

Et des retours plus difficiles ?

Oui, il y a eu quelques messages de gens qui m’ont trouvée trop crue ou vulgaire. Ce sont des retours isolés, mais ce sont des remarques qui marquent. Ce que je regrette surtout, c’est que le mot “vulgaire” soit souvent collé aux femmes. On ne dirait jamais ça à un homme qui parle de son sexe sur scène. Donc c’est parfois difficile à entendre, surtout quand ça vient d’autres femmes.

En même temps, je ne veux pas ignorer ces retours, parce que ce sont des gens qui viennent me voir. Ça m’a fait réfléchir : est-ce que je vais trop loin ? Mais au fond, je pense aussi qu’on a le droit d’être libre.

Le spectacle s’appelle Heureuse. Quelle est votre définition du bonheur ?

Ma définition du bonheur est assez simple : ma famille et la santé. Je suis quelqu’un de très angoissé, donc pour moi, la santé, mes enfants et ma famille sont essentiels. Être ensemble, c’est ce qui me rend le plus heureuse.

Et puis il y a la scène. Jouer ce spectacle m’a fait redécouvrir un bonheur incroyable : celui d’être en communion avec le public. Ça faisait longtemps que je n’avais pas joué sur scène. C’est un endroit où je me sens vraiment heureuse. J’angoisse avant, parfois après aussi… mais pendant, je suis tellement bien que ça me donne envie de recommencer à chaque fois.

Le spectacle affiche complet dans plusieurs salles, notamment le Palais des glaces et L’Européen, à Paris. La tournée arrive également. Comment appréhendez-vous la suite ?

L’Européen est complet et, à la rentrée, je jouerai au Théâtre de Dix Heures. L’idée, maintenant, c’est de faire grandir le spectacle progressivement et de jouer dans des salles de plus en plus grandes. À Montpellier, par exemple, je vais jouer dans une très grande salle. Pour moi, c’est un peu le Graal !

Mais mon principal enjeu, c’est l’organisation avec ma famille. Je ne veux pas sacrifier ma vie familiale. Donc, je réfléchis beaucoup à la manière d’organiser les tournées pour que tout le monde soit heureux : mes enfants, mon mari, moi… et le public. Quand on est maman et qu’on a une carrière artistique, ce n’est pas toujours simple. Mais j’essaie de trouver l’équilibre.

Heureuse de Camille Tissot, au Petit Palais des Glaces, jusqu’au 26 mars 2026, puis en tournée dans toute la France du 10 avril 2026 au 27 mai 2027. À l’Européen de Paris, le 27 mai 2026, puis au Théâtre de Dix Heures du 23 septembre au 22 octobre 2026.

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Article rédigé par
Lisa Muratore
Lisa Muratore
Journaliste