Alors que Fabrice Luchini affiche complet au Théâtre de L’Atelier avec son spectacle Fabrice Luchini lit Victor Hugo et avant une reprise à la Porte Saint-Martin cet automne, le comédien se glisse dans la peau d’un alter égo comédien, Robert Zucchini dans Victor comme tout le monde de Pascal Bonitzer en salles ce mercredi 11 mars.
Depuis 2023, Fabrice Luchini lit Victor Hugo au théâtre dans une mise en scène de sa compagne, Emmanuelle Garassino, pour le plus grand bonheur des spectateurs. Mais à l’origine de ce spectacle, il y a un scénario de la regrettée cinéaste Sophie Fillières (Gentille, Un chat un chat, Ma vie ma gueule…), décédée en 2023 des suites d’une longue maladie. La réalisatrice désirait mettre en scène Luchini dans un film autour de la figure et de la poésie de Victor Hugo sans pour autant lui faire jouer un biopic ; ce que l’acteur refusait également.
Le projet avorté, Luchini s’est emparé des textes de Hugo dans un spectacle. Mais les enfants de Sophie Fillières, Agathe et Adam Bonitzer ont finalement proposé à leur père, le réalisateur Pascal Bonitzer de diriger le film d’après le scénario de leur mère. Finalement, le cinéaste le mieux placé pour rendre retranscrire sur grand écran la fantaisie de l’écriture de Sophie Fillières.

Hasard de calendrier, Victor comme tout le monde sort en salles quelques semaines seulement après la sortie de son dernier film, Maigret et le mort amoureux, une adaptation de Simenon. Ici, Fabrice Luchini y incarne donc un double de fiction, Robert Zucchini (amusant puisqu’il s’agit du véritable prénom du comédien, né Robert, déjà dirigé par Bonitzer dans Rien sur Robert en 1999) obsédé par Victor Hugo, sa vie, son œuvre, ses mots. Tous les soirs sur scène, Robert Zucchini interprète des immenses textes, puis appelle sa femme en visio — Chiara Mastroianni avec qui il formait déjà un étonnant duo dans Marcello Mio de Christophe Honoré, un autre film hanté par les proches disparus — et semble plonger dans une certaine mélancolie jusqu’au jour où sa fille Lisbeth (Marie Narbonne) tente de le joindre pour lui annoncer le décès de sa mère.
Entre Hugo et Luchini
Dès lors, le charme opère dans cette double mise en abîme que dessine Victor comme tout le monde. Passant de la quête pour retrouver la jeune fille dont il ne s’est jamais occupé (là encore un parallèle se fait avec la vie réelle de Luchini) et à qui il envoyait un livre de Victor Hugo à chacun de ses anniversaires. Aujourd’hui, Lisbeth a environ l’âge de Léopoldine Hugo, la fille de l’écrivain quand celle-ci est morte noyée. Un drame qui bouleverse sa vie et son écriture.
Zucchini retrouve la sienne comme si le miroir s’inversait pour qu’il se détache de l’illustre image pour s’ancrer de nouveau dans le réel. Ainsi, le film navigue dans un perpétuel entre-deux : jouant des ruptures de tons chères à la scénariste entre la comédie et le drame, la fiction et le réel, l’art (ou la scène) et la vie, toujours subtilement et avec beaucoup de malice.

L’interprétation de Luchini pousse la réflexion sur la dualité du jeu de l’acteur. Dans cet interstice, se glissent aussi les fantômes qui hantent le film de leur douce présence, le cinéma apaise les deuils comme Hugo pratiquait le spiritisme sur l’île de Jersey pour échanger avec sa fille, Shakespeare ou Machiavel. C’est à Guernesey, une autre île anglo-normande, que père et fille partiront en pèlerinage sur les traces de l’auteur des Contemplations dont il reste la maison.
Une lecture féministe
Comme pour ne jamais faire peser Victor Hugo sur le film en figure tutélaire indéboulonnable, Victor comme tout le monde entoure son principal protagoniste de différents personnages féminins aux rôles secondaires diverses. Outre son épouse et sa fille, ou la boulangère et sa facétieuse nièce en stage pour quelques semaines, Zucchini fait la rencontre des copines de sa fille dans le théâtre où il a débuté : Le Toucan blanc. Pia Pépin, Suzanne et Georgia incarnées par Suzanne de Baecque, Louise Orry Diquero et Iris Bry mettent elles aussi en scène la vie de Hugo mais sous un autre point de vue.
Elles racontent les femmes de l’auteur : Adèle Hugo son épouse, Juliette Drouet la maitresse officielle présente jusqu’à la fin de sa vie et Léonie d’Aunet son grand amour. En confrontant par l’amusement le comédien et ces jeunes filles d’une manière légère, le film permet aussi de revisiter et déconstruire le mythe Hugo pour en faire un homme comme les autres, un Victor comme tout le monde et ainsi d’enrichir le débat au service des textes, comme Bonitzer s’est lui mis au service de ce scénario de Sophie Fillières sans le moindre égo et avec beaucoup d’amour pour nous toucher jusqu’au cœur.